‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 8 sur 53 · SON APOLOGIE PAE DIDEROT · texte numérisé non relu

SON APOLOGIE PAE DIDEROT

Au dernier siècle, Diderot à la fin de sa carrière est saisi

1) Essais, liv. 2. oh. 32.

d'admiration à la lecture de Sénèque ; et il s'écrie *): „ Ah ! si „i'avais lu plus tôt tes ouvrages, ô Sénèque! C'est toi qui „sais parler de la vertu et en allumer l'enthousiasme. Tu „aurais plus fait pour moi que mon père, ma mère, et mes „ instituteurs .... Que je hais à présent les détracteurs de „ Sénèque !"

Le bouillant apôtre de la liberté de penser entreprit alors l'apologie du philosophe et il y déploya toute la généreuse ardeur qu'il mettait dans les causes qu'il prenait en mains. Par cela même il ne pouvait émettre un jugement impartial et sagement motivé. Suivant Tacite pas à pas, le croyant sur parole, il défend, excuse chacune des actions imputées à Sénèque; et comme il arrive en pareil cas, il se voit obligé de faire usage de mauvaises flèches qui le blessent lui-même.

Pour Diderot , et en cela il est dans le vrai , les accusations d'avoir été l'amant de Julie et d'Agrippine, d'avoir prêté à usure ne sont appuyées d'aucune preuve, d'aucune probabilité; — celle d'avoir possédé de grandes richesses est justifiée par l'emploi généreux qu'il en a fait; Platon n'a-t-il pas été aussi vertueux philosophe que Diogèue ? ^) — Une lettre écrite à Polybe, le secrétaire de Claude, pour obtenir son rappel trouverait son excuse ou du moins des circonstances atténuantes dans les souffrances prolongées de l'exil. Qui n'a

1) Essai sur les règnes de Claude et de Néron. L. 2. ch. 104.

2) Diderot aurait pu ajouter que Sénèque était sénateur et par suite obligatoirement tenu de posséder un revenu d'au moins 25 0,000 francs ; déplus sa position officielle l'obligeait à faire de nombreuses largesses, à contribuer à une foule de dépenses publiques; et Juvenal (sat. V. 109) loue sa générosité proverbiale. Pour luimême il n'usait ^uères de sa fortune. «Attale , dit il (lettre 108 e) préconisait l'u- »sage d'un dur matelas; tel est celui dont je me sers encore à mon âge; l'empreinte »de mon corps n'y parait pas." Les mœurs de Sénèque sont attestées par Tacite. »La simplicité de sa nourriture était si grande, nous apprend l'historien, qu'il ne •mangeait que des légumes et ne buvait que de Teau pure." Ann. XV. 45. Du reste Sénèque s'est défendu lui-même à ce sujet de vitâ beats 20, et suiv. — Voir page 9.

pas eu son heure de faiblesse dans la vie ? — Lui reprocheraiton son séjour dans une cour corrompue ? Mais le chancelier de l'Hôpital à la Cour de Catherine , Bossuet à celle de Louis XIV, le cardinal de Fleury à celle de Louis XV, ont-ils perdu leur réputation d'honorabilité? — Faut-il lui faire un crime d'avoir ambitionné le pouvoir? Loin de là, on doit lui savoir gré de son dévouement aux affaires publiques, car sous les Césars, l'histoù-e du monde romain ne se résume pas dans les sanglantes tragédies du palais; et au témoignage de Tacite on voit avec quelle habileté, quelle sagesse Sénèque a tenu les rênes de l'administration, et quelle était alors la satisfaction générale des provinces.

Diderot nous fait ainsi voir qu'en tous ces points la justification de Sénèque est aussi facile que le disait Montaigne. Mais ce qui a imprimé à la mémoii'e du philosophe une tâche honteuse , ce qui a été la croix de tous ses défenseurs , c'est l'apologie qu'on lui attribue du parricide, de ce crime qui ne devrait pas avoir de nom et qui a fait horreur même aux hommes barbares et cruels du siècle des Atrides. Montaigne se tait, n'aborde pas la question. On ne pouvait pas s'attendre à une pareille réserve de la part de Diderot ; il veut prendre la bête par les cornes.

Vaine tentative d'excuser Sénèque d'avoir voulu

JUSTIFIER ou GACHER LE PARRICIDE.

Diderot admet le meurtre d'Agrippine par Néron; il admet que Sénèque par sa lettre au sénat ait voulu l'en disculper; et cependant à ses yeux le philosophe ne mériterait aucun blâme pour avoir déployé toutes les ressources de son esprit dans le message que Néron adressa au sénat pour la justification du meurtre de sa mère; Diderot pense que Sénèque a

pu sans démériter céder aux menaces de mort qu'entraînerait son refus; et que même il y a mieux, il a mérité qu'on le loue d'avoir voulu ainsi se conserver pour le bien public. „En „le chargeant, dit il'), de la lettre apologétique, le tigre cap- „tieux lui tendait un piège. Je vais, se disait-il à lui-même, „le placer entre la mort s'il refuse, et le déshonneur s'il „obéit. Que fera t-il? Ce qu'il doit faire. Il sait qu'il y a „des circonstances où il y a plus de courage à vivre qu'à „mourir". Car pour Diderot „la vertu qui brave la mort n'est „ peut-être pas un devoir pour l'homme et si Sénèque a sauvé „quelques familles, empêché quelques injustices, rendu quel- „ques décrets utDes, il a mieux mérité de ses concitoyens en „conservant le pouvoir qu'en perdant la vie ^)".

L'ame droite et loyale de Diderot nous semble ici mal à l'aise et troublée. On dirait que son jugement est influencé par sa situation personelle à l'égard de Catherine et la reconnaissance qu'il s'est laissé imposer par cette Agrippine du Nord. Nous ne sommes pas du tout de son avis. Nous repoussons énergiquement en éthique la doctrine de l'intérêt.

Quel que soit le raffinement d'hypocrisie dont l'utilitaue s'enveloppe , quand il est rigoureusement pressé , quand il ne peut fuù- sans répondre clairement, il est contraint d'avouer que dans sa pensée intime le sacrifice est pratiqué par les sots, loué et encouragé par les habiles qui en profitent, et que l'égoïsme doit être le culte d'un homme intelligent , le seul qui ne soit pas vain.

Si la satisfaction de son intérêt est le mobile qui doit guider l'homme, logiquement alors dans la poursuite de l'utile tous les moyens sont bons, la ruse, la mauvaise foi, la violence, le meurtre, la guerre.

1) Liv. 2. Ch. 107.

2) Liv. 2. Ch. 102.

La fin, en effet, doit en conséquence du principe justifier les moyens; et l'impopularité dont les Jésuites et Machiavel ne peuvent s'affranchir pour avoir adopté ou proclamé une pareille doctrine ne serait pas méritée; on devrait au contraire les louer d'avoir eu le courage de leur opinion.

Une autre conséquence naturelle, c'est de juger la considération qui doit s'attacher à un homme par les services qu'il a rendus à nos intérêts particuhers ou à ceux d'un parti , d'une société dont on est membre. Aussi les évèques de la fin du 4e siècle et leurs successeurs ont élevé au ciel et placé de pair avec les apôtres Constantin , le sanguinaire fondateur de la puissance du clergé chrétien; parce qu'il leur a été utile, ils en ont fait un saint')- Est ce moral? Selon qu'on était contre Guise ou contre Cohgny, fallait-il glorifier Poltrot ou Maurevel? Faut-il parce qu'on est républicain exalter comme des héros de l'humanité Robespierre et Danton? Non! la conscience humaine se sent mortellement blessée à l'idée de la santification des actions par le but à atteindre. Ce sont au contraire les moyens coupables qui salissent et déshonorent les plus nobles causes.

Contemplons Vexingetorix et sa lutte glorieuse pour l'indépendance de la Gaule, lutte toutefois inutile et même funeste aux intérêts matériels de son ''pays. Aurions-nous raison de préférer qu'il eût couru au devant de la servitude et en eût retiré les profits? Certainement non. Les défaites ont aussi leur gloire, et on peut être fier d'être assis avec Caton au

1) Philippe de Comines visitait le couvent des chartreux à Pavie. On lui montrait la tombe de Jean Galeas «un grand et mauvais tyran, dit-il. Et un natif de «Bourges le m'appela sainct; et je lui demandai à Toreille pourquoi il l'appelait //sainct et qu'il pouvait voir peintes à l'entour de lui les armes de plusieurs cités qu'il «avait usurpées et où il n'avait nul droit. Il me répondit tout bas; Nous appelons „en ce pays ici/ saincfs tous ceux qui ttous font du bien.''

camp des vaincus en pensant comme lui que le succès n'ajoute rien à l'honneur.

an nunquàm successu crescat honestura?

Brutus au soir de la bataille de Philippes, en appuyant sur sa poitrine la pointe de son épée, s'est-il écrié: „ Vertu, tu „n'es donc qu'un vain mot! J'avais cru en la puissance, et „tu n'es toi aussi que l'esclave du Destin" '). Nous ne le croyons pas. La mort du grand patriote à été entourée d'une foule de légendes, et sans doute dans l'intérêt d'Auguste, pour justifier et encourager les défections on s'est plu à montrer Brutus lui-même abjurant le stoïcisme et confessant qu'il eût mieux valu pour lui d'avoir suivi les doctrines d'Epicure 2). Cette pensée amère , désolante n'a pas dû être la sienne. Cette âme exaltée , faussée par la tension ou l'effort continu , le ténor^ eût plutôt exagéré en style déclamatoire les sentiments de l'Ecole.

Mais l'histoire eut-elle dit vrai, le découragement eut-il troublé à ses derniers moments les convictions de Brutus, il est une chose remarquable, consolante, c'est que partisans et adversaires , vainqueurs et vaincus ne tinrent aucun compte du résultat de la lutte et jugèrent mieux de la vertu et de l'homme. Sa mémoire demeura vénérée chez les amis de la hberté., Malgré l'inutilité de ses efforts , malgré sa défaite , on le proposa pour modèle aux générations futures et son nom seul fit longtemps trembler les Césars tout puissants.

L'obligation morale, le respect de la justice et du droit ne doivent fléchir devant aucun intérêt , ni celui de sa personne ,

1) . ù T^Pii^av àpsrvi f^àyoç ocf ^a-ô ' syw Se <ré

wç 'éfyov Vjo-Kovv ' ffù $ 'dp fJoi/Aewsç tj/;^}).

2) Le TAjjfiwv xperii n'est évidemment que Vèvépysfx des stoïciens et le déclarer un vain mot, c'était nécessairement glorifier YxTxpx%tx des épicuriens.

ni celui de sa famille ou de son parti; ni même devant ce que Ton croit être l'intérêt de son pays.

On n'a pas à calculer s'il y a avantage pour soi ou pour autrui à obéir ou non à la loi morale, pas plus qu'on ne le peut faire pour la loi civile. C'est ainsi que pensait Aristide. Etre honnête ne veut pas dire être dupe. Le Juste montra qu'il ne le cédait à aucun de ses illustres contemporains en dévouement à sa patrie , et en intelligence des affaires de l'Etat. Vint en effet bientôt le jour où Athènes regretta d'avoir renoncé à la politique de l'équité, à cette politique d'Aristide, qui lui avait donné l'empire de la mer.

Est-ce folie ce sentiment de vénération pour le sacrifice et l'abnégation de soi-même qui est si profondément gravé dans le cœur de l'homme? Est-ce chimère ce sentiment unanime d'indifférence ou de mépris qui s'attache au contraire aux actions dictées par l'intérêt ? Justice et devoir êtes-vous de vaines idoles qui devez aller rejoindre les vieilles superstitions de l'esprit humain? Vos adorateurs sortent-ils de vos autels invisibles sans satisfaction et sans encouragement? Est-il si évident qu'on doive traiter de chimérique ce contentement intérieur de l'âme, mens conscia sibi, que l'on conquiert par l'accomplissement du devoir, par le respect de la justice, au prix souvent de privations et de souffrances cruelles? Non certainement, non. On pourrait entendre beaucoup d'hommes parvenus,^ au faite de la fortune et des honneurs qui demanderaient volontiers à faire l'échange de leurs biens si palpables contre les chimères de la conscience:

virtutem videant intabescantque relicta! ')

Dans un des plus beaux chants de la Henriade, le 7e, Vol-

1) Perse, Sat. 3.

taire a donc eu, croyons-nous, bien raison de dire:

Et l'intérêt enfin père de tous les crimes.

Mais, nous objectera-t-on , il y a intérêt et intérêt, comme il y a fagot et fagot ; il y a l'intérêt bien entendu et celui qui ne l'est pas. A quelle marque les reconnaître? Et d'ailleurs qu'importe cette distinction? Dans la doctrine utilitaire toute action doit être motivée par le calcul de son intérêt, de son véritable intérêt , si l'on veut ; or le calcul ressort uniquement de l'intelligence et non de la conscience ; et si devant l'ennemi envahissant ma patrie, je considère qu'il vaut mieux fuir que me faire tuer, que me reprochera-t-on ? D'avoir mal calculé mon intérêt, d'avoir été un sot. Tant pis pour moi. Mais est -ce un crime? Evidemment non. Alors plus de héros et plus de coupables; rayons ces mots du vocabulaire, car ils ne répondent à rien.

Diderot a eu grand tort , selon nous , de vouloir justifier ou même excuser Sénèque du fait d'avoir couvert le parricide de l'autorité que lui donnaient son talent et son caractère de Stoïcien. Il ne pouvait le réhabiliter ainsi, et il devait encourir le reproche mérité d'une pareille tentative. Nous sommes bien à l'aise pour blâmer Diderot ; car la doctrine de l'intérêt ne pouvait être sérieusement celle de l'homme dont la bonté était inépuisable , qui prodiguait à ses amis tout ce qu'il possédait , c'est-à-dire son temps et son génie. „0n ne me vole „pas ma vie, s'écriait il; je la donne; et qu'ai je de mieux „à faire que d'en accorder une portion à celui qui m'estime „assez pour solliciter ce présent? On ne me louera, j'encon- „viens , ni dans le moment où je suis , ni quand je ne serai jjplus ; mais je m'en estimerai moi-même et l'on m'en aimera „davantage" *).

1) L, 2. Ch. 79.

La question a résoudre.

Si donc Sénèque a voulu présenter au monde un prince parricide comme innocent , il s'est couvert d'une honte ineffaçable, et il ne saurait faire partie du cénacle des sages. Vainement on tenterait de faire valoir en sa faveur le bien qu'il a pu faire à l'état, les services rendus à l'humanité par ses écrits philosophiques, le courage avec lequel il est mort; rien ne le laverait de cette tâche. Il devait au péril de sa vie répondre comme on dit que Papinien le fit à Caracalla: „Un tel meur- „tre est plus facile à commettre qu'à justifier". Juvénal a raison:

Summum crede nefas animam proferre pudori.

Dans l'examen de la conduite de Sénèque, dans le jugement à porter sur lui, il n'y a donc qu'une question de fait à déterminer. A t-il oui ou non tenté de disculper Néron du meurtre de sa mère?

C'est cette question de fait que nous proposons au lecteur d'étudier avec nous. S'il veut nous suivre dans l'examen du 13e livre des Annales de Tacite, comparer son rapport avec ceux de Suétone et de Dion Cassius, nous verrons que Sénèque n'a pas essayé de justifier Néron, ni même réclamé pour lui la faveur de circonstances atténuantes ; qu'il a affirmé qu'Agrippine avait tenté de faire périr son fils, et que le sicaire chargé du crime ayant été découvert et arrêté , elle s'était donné la mort ; nous reconnaîtrons aussi peutêtre qu'il y a des raisons suffisantes de croire que Sénèque n'a point par peur ou par intérêt menti à ses contemporains et à la postérité.

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