‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 18 sur 79 · ACTION DE DIEU SUR LE MONDE · texte numérisé non relu

ACTION DE DIEU SUR LE MONDE

Sénèque est un des défenseurs de la Providence , il en plaide la cause, comme il le dit lui-même * ; il démontre que l'œuvre merveilleuse de l'univers ne peut durer et se soutenir sans une intelligence suprême qui la dirige et la conserve ; il justifie Dieu des reproches que l'impiété ou le désespoir lui adresse ; il signale les bienfaits que sa main répand avec profusion sur le genre humain. « 0 homme, être ingrat qui nie la bonté des dieux, d'où te vient ce souffle qui t'anime, cette lumière à l'aide de laquelle tu règles et disposes les actes de ton existence, ce sang dont le mouvement entretient la chaleur vitale ; qui te donne ces mets dont la saveur excite ton palais, lors même que tu es repu et rassasié, ce repos où tu languis et te corromps?... Et cette immensité de terres et de pays qui compose l'univers, ces mines abondantes, ces métaux précieux, cette voûte éclatante du ciel qui étale sur ta tête des diamants et des rubis, et dont la splendeur et les décors varient le jour et la nuit, quelle est la main qui te dispense ces biens? Et tu prétends que les dieux ne t'accordent

1 « Causam deorum agam. » (De Prov.t i.)

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aucun bienfait1! » — Il dit encore : « Dieu a une grandeur calme, une douce et vénérable majesté, amie de l'homme et à sa portée2. » — « Les dieux ne veulent ni ne peuvent nous nuire; leur nature est douce et paisible, aussi éloignée de faire le mal que d'en sentir l'atteinte 3. » — « Aussi le soleil se lève sur les scélérats, et les mers sont ouvertes aux pirates. » — « Ils nous accordent leurs bienfaits, sans que nous ayons même le sentiment de leur libéralité ; ils les redoublent, malgré notre ingratitude. » — « Pareils à d'excellents parents qui sourient aux offenses de leurs enfants, ils comblent de faveurs ceux mêmes qui mettent en doute leur existence. » — « D'une main égale ils distribuent les biens à tous les peuples du monde : leur unique attribut est la bienfaisance. » — Tels sont les passages les plus marquants des écrits de Sénèque sur le gouvernement tutélaire de la Providence 4.

On peut appliquer à cette doctrine, et à la manière dont elle est exprimée, ce que Sénèque dit de certaines maximes qu'il emprunte aux anciens : « Ce ne sont pas les opinions de tel ou tel, mais de tout le monde. Elles font partie du domaine public5. » De tout temps l'hu-

1 De Prov., I. — De benef., IV, 3, 6.

8 Lact.,De ira\Dei, vi, 24.

s De ira, n, 27. — Ép. XGV.

* De benef., iv, 26. — vu, 31.

5 Ép. XXI. — On peut remarquer, en consultant les travaux les plus complets sur les emprunts de Sénèque et sur ses ressemblances avec les livres saints, que, bien loin d'omettre quelques-unes des citations faitei par les partisans de la tbèse opposée à la nôtre, nous ajoutons aux pas sages qu'ils ont recueillis plusieurs textes, utiles à leur cause, qu'ils ont négligés. — Cette observation s'applique à l'ensemble du chapitre troi ■ sième.

manité n'a-t-elle pas appelé Dieu t?*ès~bon et trèsgrand? Le sentiment de la bonté divine naît dans l'âme aussi spontanément que l'idée de la toute -puissance du Créateur est conçue par l'esprit. — Écoutons Cicéton, a ce cœur envahi par la divinité, qui a pressenti l'amour de Dieu et deviné la charité l » : « Oui, j'affirme « que la Providence a dans l'origine constitué le monde « et toutes les parties du monde, et qu'elle les gouverne

« par une action constante S'il y avait des hommes,

« dit Aristote, qui eussent toujours habité sous la terre, « dans des demeures agréables et élégantes, ornées de « statues et de peintures, et pourvues de tout le luxe qui « brille dans les maisons des riches; s'ils n'étaient ja- « mais sortis de ce séjour souterrain, et que cependant « la renommée eût apporté jusqu'à eux le nom des « dieux et l'éloge de leur puissance ; si tout à coup, le « sol venant à s'entr'ouvrir, ils pouvaient jouir de la « lumière et contempler le spectacle majestueux de la « terre, de la mer et du ciel ; s'ils apercevaient l'éclat du « jour et les flambeaux de la nuit , les astres aux mou- « vements fixes et réguliers, à cette vue ne s'écrieraient- « ils point qu'il est des dieux, et que de si grandes «choses sont l'œuvre de leur providence !... . Combien « cet univers est merveilleux dans toutes ses parties ! « Comme l'art infini de l'ouvrier éclate dans la perfec- « tion des détails ! Avec quelle ingénieuse prévoyance « il a formé le corps de l'homme et celui des animaux ! « De quels avantages il a comblé l'homme î Avec quelle

Expressions d'Érasme.

« richesse et quelle magnificence il a embelli son sé- « jour * ! . . . . ))

« Et cette âme, d'une nature supérieure, cette raison, attribut divin, qui comprend la pensée, l'intelligence, la sagesse, d'où l'homme l'a -t- il prise? De quelle main tient -il un tel bienfait2?.... » — « 0 mon ami, disait Socrate à un athée, comblé de dons excellents par la Divinité, traité par elle en favori et établi au sein des richesses de la nature avec les privilèges et presque le rang d'un dieu, oses-tu prétendre que tout cela soit l'œuvre du hasard et non d'une Providence suprême, aussi libérale qu'elle est sage et puissante? De même que ton âme dirige le corps où

elle réside et le gouverne selon sa volonté, de même l'esprit qui anime le monde le meut à son gré et y fait tout ce qui lui plaît3..... » — Mais rien n'égale la chaleur et l'onction du langage de Platon : — « Comment « se voir sans indignation réduit à parler sur l'existence « des dieux? Oui, nous éprouvons malgré nous, pour (( ceux qui nous y forcent, je ne sais quel sentiment de

« colère 0 jeune homme, qui t'imagines que les

« dieux ne songent pas à toi ! ni toi ni personne ne « pourra se vanter d'échapper à leur justice et de préce valoir contre eux. Ils te surveillent. En vain tu poura rais cacher ta petitesse dans les profondeurs de la « terre, ou, sur des ailes rapides, t'envoler dans les

1 Lire les chapitres VI, Xxx, xxxvn du 1. II du De nat. deor.

2 Cicér., De nat. deor., 1. II, vi. — Voy. aussi De leg., II. — Pro Roscio Amer., etc.

3 Entr. mèni.j 1. I, ch. iv.

« cieux : tu satisferas toujours à la justice divine 0

« jeune téméraire, ne le vois-tu pas? Ignorer cette con- « dition de la vie, c'est ignorer la vie elle-même, et ne « pouvoir parler un moment sur les vrais biens et les «vrais maux de l'humanité! Que dis-je? Si nous te « persuadons aujourd'hui que tu tenais sur les immortels « de vains discours sans raison, c'est encore un bienfait « de Dieu môme1... » — «Espérons toujours en Dieu, « Ce Dieu qui aime la vertu, s'il lui envoie des calami- « tés, les rendra bientôt plus légères pour les remplacer « par des faveurs ; et les biens dont il la récompense, « loin d'être passagers comme les maux, seront insépa- « râbles de son heureux avenir. Vivons au milieu de « ces espérances, doux charme de notre mémoire ; ne « les oublions jamais, et que, sans cesse rappelées par « chacun de nous, elles embellissent nos travaux et nos « plaisirs2.» — Le Portique a recueilli, développé, soutenu avec énergie ces principes essentiels de la doctrine socratique, malgré les railleries des épicuriens, et Cicôron leur rend ce témoignage que leur théorie sur la Providence est pleine de piété et de raison3. Les vers de Cléanthe justifient cet éloge. Plus que toute autre école, le stoïcisme mit en pleine lumière l'attribut divin, la bonté ; Tertullien même voit dans l'opinion stoïcienne , exagérée ou mal comprise, le germe de l'erreur des marcionites, qui, pour se faire un Dieu aussi bon que

1 Lois, x. — Pensées de Platon, par M. J.-V. le Clerc.

2 Lois, x, ihid. — Lois, v, M. J.-V. le Clerc. — Voir aussi Philèbe, cité par Eusèbe, l.XII, ch. xli.

3 « Rationem de providentia deorum ab illis sanctissime et providentissime esse constitutam. » (De nat. deor.y ni.)

possible, en imaginaient un second, chargé de tout le mal apparent ou réel qui existe dans le monde.

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