‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 19 sur 79 · ACTION DE DIEU SUR L'HOMME · texte numérisé non relu

ACTION DE DIEU SUR L'HOMME

Dans cet accord unanime des grandes et sérieuses philosophies au sujet de la Providence, on remarque un dissentiment. Dieu se borne-t-il à veiller en général sur ses œuvres, sans entrer dans les détails de ce vaste ensemble? Son action, tutélaire et bienfaisante, embrasset-elle les grandes choses en négligeant les petites ? A-t-il l'œil ouvert sur chacun de nous? Lit-il dans le secret des cœurs? Dieu est-il, en un mot, présent partout, voyant tout, sans que le moindre mouvement de la plus infime de ses créatures puisse lui échapper? On a dit que Sénèque, seul de tous les anciens, avait entendu le gouvernement de la Providence au sens large et complet, qui est celui du christianisme, et qu'en cela il était le disciple non du Portique, mais des apôtres. C'est une double erreur. Il est bien vrai que les stoïciens, par une concession faite à l'épicurisme, posaient certaines limites à l'action providentielle; mais il nous semble qu'ils cherchaient, en restreignant leur théorie, à éviter les tracasseries et les sarcasmes de leurs adversaires plutôt qu'ils n'obéissaient à l'inspiration naturelle de leurs propres sentiments, et nous voyons dans ce système mixte une sorte de transaction, résultat ordinaire

des luttes qui s'engagent entre des écoles rivales. Ce qui paraît le prouver, c'est qu'ils varient sur ce point et accordent tantôt plus, tantôt moins, à la Providence. Cicéron en fait foi *. Quoi qu'il en soit de l'opinion stoïcienne, la doctrine de Socrate et de Platon sur la Providence ressemble de tous points à celle de l'Évangile. « Les dieux, dit Platon, possèdent l'omniscience, ils voient donc et connaissent les moindres détails et s'en

occupent leur puissance n'éclate pas moins dans les

infiniment petits que dans les infiniment grands, et ces soins ne dégradent pas du tout leur majesté 2. »

a Nous ne devons pas,ô mon meilleur ami, nous préoccuper beaucoup de ce que dira de nous la multitude, mais de celui seul qui connaît à fond ce qu'il y a de juste et d'injuste dans notre conduite, et celui-là seul est la vérité même 3. » — Ainsi parle le disciple de Socrate, ainsi parlait le maître : « Dieu voit tout à la fois, il entend tout,

1 Dans le De natura deorum, le stoïcien Balbus expose en ces termes l'opinion du Portique : « Ipsorum deorum sœpe prœsentiœ, quales supra commemoravi, déclarant ab his et civitatibus et singulis hominibus consuli... Les actes de présence de ces dieux en personne, que j'ai cités, prouvent qu'ils veillent et sur les États et sur les individus. » « Ne vous imaginez pas, ajoute-t-il, que ce soin va jusqu'à s'occuper des vignes ou des moissons... Les dieux s'occupent de ce qui est important, et négligent le reste. Les grands hommes ont toujours été heureux... Magna dit curant, parva negligunt. Magnis autem viris prospère semper eveniunt omnes res... » La restriction que contient cet énoncé est, à bien prendre, fort légère, et il faut croire que les stoïciens n'en usaient pas toujours, puisqu'on leur reprochait de rabaisser la majesté divine en l'intéressant à la conservation des abeilles et des fourmis : « Dei rnajestatem usque ad apium formicarumque perfectionem deducunt. » (L. II, 66.) — Lipsius, Dm. xi, 1. I, Phys. st. — Le passage qu'il cite est tiré des Académiques, 1. II.

2 De leg., x. —V. Juste Lipse, Diss. xi, 1. I (Phys. stoïc).

3 Criton. — Eusèbe, xm, 6.

est présent partout, et s'occupe également de tout *, » — Cicéron s'inspire de l'un et de l'autre lorsqu'il dit : « Rien ne peut être caché à Dieu2... Que l'homme ait donc cette intime conviction que les dieux voient le caractère, la conduite, les fautes, la piété, la religion des hommes, et qu'ils tiennent compte des vertueux et des impies 3. » Ces idées étaient anciennes dans l'humanité. « On demandait à Thaïes : « L'homme peut-il cacher ses actions à la Divinité? — Comment y parviendrait-il, répondit Thaïes, puisqu'il ne peut pas même lui dérober ses plus secrètes pensées4? » • — Le pythagoricien Épicharme avait coutume de dire : ce Rien ne peut échapper à l'œil de Dieu, ne l'oublie jamais ; son regard est continuellement sur nous. A lui seul rien n'est impossible 5. » — Sextus Empiricus cite ces deux vers de Xénophane de Colophon : « Dieu voit tout, entend tout, connaît tout ; sa sagesse conduit toutes choses sans effort. » Enfin, la même pensée est attribuée aussi à Zenon : « On ne peut cacher ses fautes à Dieu, pas même la pensée 6. »

Manifestement, Sénèque n'est pas le premier philosophe qui ait dignement apprécié l'étendue de la puissance divine et son rôle dans les affaires humaines. Il y a plus : il n'en parle pas toujours en termes convenables.

1 Xénophon, Entr. mém., 1. I,, ch. iv, à la fin.

2 De nat. deor., m. — De même : « Ignorare Deus non potest qua quisque mente sit. » (De div.} il.)

3 De leg. ,u.

* Saint Clém., Strom., 1. V, ch. xiv.

8 Saint Clém., Strom., 1. V, ch. xiv.

6 Rien ici-bas ne se fait sans Dieu, disait Gléanthe, dans son Hymne à Jupiter.

et s'éloigne du dogme chrétien beaucoup plus que Socrate et Platon. Son opinion, comme celle des stoïciens, ne paraît pas bien fixée ; suivant les besoins de sa cause il soutient le pour et le contre, et, en vrai rhéteur, s'inquiète peu des contradictions. Yoici d'abord ses meilleurs passages : « Nous avons prouvé que Dieu (ou un dieu) préside à l'univers et se trouve en nous. — Il ne sert de rien de cacher sa conscience : Dieu (ou un dieu) lit en nous. Rien n'est caché à la Divinité. Elle est dans nos âmes et se môle à nos pensées. — Yivez avec les hommes comme si un Dieu vous voyait, etc. *. »

On a coutume de rapprocher ces fragments de quelques versets des livres saints : « Dieu discerne les pensées et les intentions du cœur, nulle créature n'est invisible en sa présence ; tout est nu et ouvert à son regard ; rien de couvert qui ne soit révélé, rien de caché qui ne soit su... Priez votre Père dans le secret, et votre Père, qui voit dans le secret, vous répondra2. »

Le lecteur connaît assez la question pour décider s'il y a lieu de supposer que Sénèque ait eu besoin de recourir au Nouveau Testament pour exprimer des pensées aussi anciennes que la philosophie et la nature humaine.

Nous avons dit que Sénèque est moins chrétien que Platon. En voici la preuve : « Il y a des dieux qui règlent le monde par leur puissance, qui prennent soin du genre humain, et de temps eii temps s'occupent des indi-

i DeProv., I. — Lact., VI, 4. — Ép. LXXXIII. — Ép. X. — Voir aussi Ép. LXXXIII. — De vita beata, xx. — Ep. XLIII. 2 Ep. ad Hebr.,IV, 12, 13. — Saint Luc, xn, 2. — Saint Matth., VI, 6.

vidus *. » — « Les dieux s'occupent bien plus de l'ensemble que des détails 2. » Est-ce là encore une imitation de l'Évangile ? Et ce sentiment se trouve-t-il dans Platon?

Pour ne rien omettre, expliquons ici certaines expressions du Traité de la Providence qu'on a quelquefois citées en les détournant de leur sens naturel. L'auteur, se proposant de démontrer que Dieu aime les gens de bien, malgré les calamités qu'il leur envoie ou qu'il laisse fondre sur eux, dit avec cette vivacité particulière à son talent, et avec ce redoublement d'expressions qui lui est si familier : « Entre les gens de bien et Dieu il y a une certaine amitié dont la vertu est le lien. Que dis-je, amitié ? 11 y a ressemblance et parenté : en effet, l'homme de bien ne diffère de Dieu que par la durée ; il est son disciple, son émule, sa vraie postérité : Discipulus ejus œmidatorque et vera progenies... Dieu a l'âme d'un père pour les hommes de bien 3. » Tout dans ce passage, pensées et expressions, est de l'essence même du stoï-

1 Deos esse, qui universa vi sua tempérant, qui humani generis tutelam gerunt, interdum curiosi singulorum. (Ep. XCV.)

2 Deinde pro universis, quorum major diis cura est quam singulorum... (De Prov., m.)

3 De Prov., i, H. On peut rapprocher de l'expression progenies, celle du poëte grec cité par saint Paul : « Nous sommes sa race. »

toû yàp xaî yévo; è<T[X£V... (Act. xvrii, 28.)

On lit dans Cléanthe : « Nous sommes de la race de Jupiter. »

èx <roû yàp (Zeû) yévo; èqjiv... (Hym. à Jup.)

De même dans les vers dorés : « 0 Jupiter3 ô père; car les hommes ont une origine divine. »

Zeû Tcàxeo,... ÈTcel ôeîov ^évoç è<TTi êpoTOÏaiv...

cisme. Quoi d'étonnant que l'homme soit l'ami et le parent de Dieu, puisqu'on le proclame égal à lui, sinon supérieur? Et puisqu'il vient de Dieu, qu'il est une partie de Dieu, et porte en soi la divinité, n'est-il pas, à proprement parler, son fils et sa race ? Le reste de ce Traité contient la partie la plus antichrétienne des doctrines du stoïcisme. Le sage y est mis au-dessus de Dieu * ; le suicide de Caton y est glorifié ; il y est dit que la Divinité s'est réjouie en voyant un mortel plonger le fer dans son sein, et qu'elle a permis que ce grand acte s'accomplît en deux fois afin de prolonger son plaisir 2 ; on y lit encore que le destin est plus fort que Dieu 3 ; l'auteur exprime un doute sur l'immortalité de lame 4, et conseille le suicide comme le remède le plus efficace contre les malheurs de la vie 5. — Tel est l'ensemble de cet ouvrage que M. de Maistre appelle « un beau traité, » dans ce même Entretien où il dit que Sénèque a inventé le mot de Providence 6 !

1 De Provid.i ch. VI. « Ferte fortiter; hoc est quo Deu m antccedatis ; ille extra patientiam malorum est, vos supra patientiam. » 5 Ibid., ch. ii.

3 « Irrevocabilis humana pariter ac divina cursus vehit. » Ch. v. * « Gontemnite mortem : quae vos aut finit, aut transfert. » Ch. vi.

5 « Patet exitus, etc. » Fin du ch. vi.

6 « 11 a fait un beau traité sur la Providence, qui n'avait pas encore de nom à Rome du temps de Cicéron. » Soirées de Saint-Pétersbourg , t. II, p. '61, 162.

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