‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 20 sur 79 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

L'Amour de Dieu, le Culte dû à Dieu. — De la Prière et de l'Oraison dominicale.

l'amour DE DIEU,

On peut dire que les anciens n'ont pas connu Vamour de Dieu, si l'on donne à cette expression un sens chrétien. Les Grecs et les Romains, dont la piété était d'ailleurs très-sobre, craignaient et respectaient la Divinité, mais le cœur avait peu de part à ces hommages. Les bienfaits de la Providence leur inspiraient un sentiment de gratitude plutôt raisonnable qu'affectueux. Par conséquent on ne trouve chez les hommes les plus religieux de l'antiquité ni les élans et les ardeurs de l'âme chrétienne, brûlant de posséder son Dieu, ni ce commerce spirituel que la grâce établit entre la créature et son Créateur. La dévotion n'existait pas dans les religions mythologiques. Toutefois, on aurait tort de prétendre que tout était sec et aride dans la piété grecque ou romaine, surtout lorsqu'elle fut éclairée par la philosophie spiritualiste. L'école de Socrate et le Portique, en

jetant un jour nouveau sur les attributs divins, en célébrant la bonté de Dieu, auteur et conservateur de l'univers, en adoucissant sa majesté terrible, donnèrent au sentiment religieux plus de vivacité et de tendresse : l'amitié paternelle * de Dieu pour les hommes appelait de leur part un retour de piété filiale. De là dans quelques philosophes certaines expressions qui indiquent cette réciprocité d'affection, et ces rapports plus étroits et plus doux entre la nature divine et la nature humaine. Mais si nous en croyons saint Augustin,- c'est encore Platon qui sur ce point offre les plus grandes analogies avec la religion chrétienne 2.

Sénèque aussi a prononcé le mot aimer Dieu, Dieu doit être aimé, mais vaguement, d'une manière indirecte, et sans s'y arrêter ni en déduire de conséquences. Se pro-

1 Dieu est appelé Père, avec le sens chrétien, dans le Timée, dan» l'hymne de Cléauthe et dans les Vers dorés. — Dieu aime le sage, disent Platon, Aristote et les stoïciens. — « Tout appartient aux dieux, disait Diogène, et tout est commun entre amis; or, les gens de bien sont les amis des dieux. Il est donc impossible qu'un ami des dieux ne soit pas heureux, ou qu'un homme vertueux et juste ne soit pas ami des dieux. » — « Les dieux, qui savent tout et qui peuvent tout, disait Hermogène (contemporain de Socrate), ont tant de bonté pour moi et prennent tant de soin de ce qui me regarde, qu'ils n'ignorent jamais, ni jour ni nuit, ce que je projette ou ce que je vais faire; et comme ils savent d'avance tout ce qui doit m'arriver de chacune de mes actions, ils m'en avertissent par leurs messagers, qui sont des voix intérieures, des songes et des augures. » (Plutarque, Contre les Épicuriens.)

Les épicuriens eux-mêmes disaient qu'il faut aimer Dieu (V. Sén.j De benef., iv, 19);

2 Cité de Dieu, 1. VIII, ch. vin ; « Itaque non dubitat (Plato) hoc esse philosophari, amare Deum, cujus natura sit incorporalis... ipsum autem verum ac summum bonum Plato dixit Deum, unde vult esse philosophum amatorem Dei... » — Et ch. v : « Si ergo Plato Dei hujus imitatorem3 cognitorem, amatorem dixit esse sapientem, quid opus est excutere ceteros? Nulli nobis quam isti propius accesserunt. »

posant do combattre les terreurs injustes de la superstition, il ramène les esprits à une idée plus raisonnable de la bonté divine en disant qu'au lieu d'être redouté, Dieu doit être aimé1. Nulle part il ne reproduit ni ne développe cette pensée, si féconde dans le christianisme. C'est que les philosophes et les chrétiens, en tenant le même langage, ne partent pas des mêmes principes et ne s'inspirent pas des mêmes motifs. La bonté de Dieu, suivant les stoïciens, se borne à quelques bienfaits répandus sur l'ensemble du monde et nécessaires à sa conservation : du reste, l'homme est indépendant et ne demande rien ; la vertu, le bonheur, il les tire de lui-même, et se constitue non le suppliant, mais l'égal des dieux2. Combien cette doctrine diffère de celle qui enseigne que Dieu a aimé le genre humain jusqu'à prendre la forme humaine et à souffrir une mort ignominieuse pour le racheter de ses fautes et de sa déchéance ? Qui ne sent qu'un tel excès de bonté de la part d'un créateur et d'un maître doit être reconnu par un amour sans limites ; tandis que la bienfaisance du Dieu des stoïciens ne peut exciter dans l'âme humaine qu'un sentiment, qui aboutit, pour ainsi parler, à des rapports de bonne intelligence entre l'homme et Dieu ? Telle est la distance qui sépare les expressions de Sénèque, que nous avons citées, de ce passage de l'Apôtre : « Dieu ne nous a pas donné un

i De benef., iv, 19. — Ép. CXXIII, XCVII.

2 Sénèque : « Bonam mentem stultum est optare, quum possis a te impetrare. » (Ep. XLI.) — « Quid votis opus est? Fac te ipse felicem... » (Ep. XXXI.) — « Hoc est summum bonum; quod si occupas, incipis Deorum socius esse, non supplex. » — (Ibid.)Cî. Gicéron (De nat. deor., ni, 36); — Horace (Ep.,1. I, 18).

esprit de crainte, mais de vertu et d'amour J. » Voir dans Sénèque, non la conséquence des idées stoïciennes sur la Providence, mais une imitation de ce passage de saint Paul, est une opinion qui ne se peut soutenir; car ce serait prétendre qu'il a copié des mots, sans comprendre et sans embrasser la doctrine dont ils sont l'expression ; or, Sénèque ne pouvait concevoir ni adopter la théorie de la grâce et de l'amour divin, s'il n'adoptait en même temps les principes théologiques qui en sont le fondement, c'est-à-dire s'il n'entrait par la pensée et par la conviction au cœur même du christianisme.

tE CULTE DU A DIEU.

Les préceptes des philosophes anciens, au sujet de la prière et du culte dû à Dieu, se ressentent de la même différence en matière théologique. Qu'est-ce que la prière dans l'antiquité? L'expression de désirs presque toujours matériels et parfois grossiers. Qu'est-ce que la prière dans le christianisme? L'effusion de l'amour allumé par Dieu dans l'âme humaine. La prière, telle que la recommande la philosophie ancienne, n'est autre chose que la prière païenne, épurée et rendue décente : la marque évangélique n'y est pas. Nous prendrons nos preuves

2 Non dédit nobis (Deus) spiritum timoris, sed virtutis et dileciionis. (Il Timoth. i, 7.) Cette épitre est considérée, nous l'avons dit, comme apocryphe.

dans Sénèque. Distinguons d'abord les défenses des prescriptions. Ainsi il blâme sévèrement toutes ces demandes intéressées et coupables que la superstition adressait à ses dieux : « Ne demandez à Dieu que ce qui se peut demander tout haut... Parlez à Dieu comme si les hommes vous entendaient, etc., etc. *. » Pensée qui se lit dans Horace, Cicéron, Zenon, Platon et Socrate2, et que Sénèque emprunte, dans l'endroit où il la cite, au stoïcien Athénodore. — Venons aux prescriptions. « Dieu, dit-il, n'a pas la forme que lui prêtent les statues d'or ou d'argent ; ce ne sont pas de pareils traits qui peuvent exprimer son image. Il n'a pas besoin de temples ; le monde est la demeure des dieux immortels ; d'ailleurs chacun de nous doit lui élever un sanctuaire dans son cœur. Il n'a pas besoin de prêtres et de ministres ; n'est-il pas le ministre et le serviteur du genre humain? Honorer Dieu, c'est le connaître; le premier culte à lui rendre, c'est de croire en lui ; puis de lui accorder la majesté qui lui appartient, la bonté, inséparable de la majesté ; enfin de savoir qu'il y a des dieux qui protègent le monde, le gouvernent, veillent sur le genre humain avec sollicitude et de temps en temps s'occupent des intérêts parti-

i Ép. X.

* « Un des désordres des païens, si nous en croyons les païens euxmêmes, c'était de recourir à leurs dieux et de leur demander, quoi? Ce qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un homme de bien... Cela nous semble énorme et insensé; mais en les condamnant, n'est-ce pas nous-mêmes que nous condamnons? » (Bourd., Carême, Serm. s. la Prière.)

Horace :

Fulchra Laverna Da raihi fallere : da justo sancloque videri : Noctem peccatis, et fraudibus objice nubein.

(Ep., 1. I, 16.)

culiers. Les cérémonies du culte extérieur sont superflues et puériles ; les prières, sans'utilité1. « Le principal mérite de cette théorie, c'est de n'être pas athée ; car on avouera qu'elle est bien éloignée de l'Évangile, et qu'en plus d'un point elle lui est contraire. Nous n'aurons pas de peine à prouver que ce sont là des lieux communs philosophiques, et que la philosophie ancienne a souvent professé une piété plus fervente. « 0 Dieu, s'écrie Cléanthe, célébrons à jamais tes ouvrages, car il n'est point ici-bas ni dans le ciel de plus beau privilège que de pouvoir chanter sans cesse celui qui est la raison universelle2 ! )) — « Le sage est pieux, disait Zenon, car il sait ce qu'on doit à la Divinité, et la véritable piété consiste à savoir comment elle doit être honorée. Il fait aux dieux des sacrifices. Il est saint, car il évite toute faute contre la Divinité ; aussi est-il aimé des dieux à cause de la piété et de la justice qu'il porte dans leur service. Le sage est le seul prêtre véritable, car il a approfondi ce qui concerne les sacrifices, l'érection des temples, les purifications et tout ce qui a trait au culte divin3. » — « Le sage prie et demande aux dieux les véritables biens, disent Hécaton et Posidonius 4. » — « Le Dieu dont nous avons l'idée, dit Cicéron, ne peut être compris que sous la forme d'une âme libre et affranchie de toute servitude de la mort, ayant l'intelligence de toutes choses et mettant tout en branle. — La piété plaît à Dieu : il faut en

* Ep. XXXI.

2 Hymne.

3 Vie de Zenon, par Diogène de Laërte,

* Ibid.

retrancher la dépense superflue. Pourquoi écarter de l'accès des dieux la pauvreté? — Une âme pure, intègre, sans souillure, voilà le plus bel hommage ù, rendre aux dieux, etc., etc.1. »

Ailleurs Cicéron traduit cette pensée de Platon : « L'homme juste, en s'approchant des autels, en communiquant avec les dieux par les prières , les offrandes , et toute la pompe du culte religieux, fait une action noble, sage, utile à son bonheur, et conforme en tout à sa nature ; mais il n'en est pas ainsi de celui qui ne ressemble qu'aux méchants. Il ne convient pas à un sage, encore moins à un Dieu, de recevoir les dons que des mains impures lui présentent. À quoi servent toutes les peines des sacrilèges pour gagner les dieux? Les dieux n'entendent que la vertu2. )> — Selon Socrate, nous devons mesurer notre reconnaissance et nos hommages à la munificence que Dieu déploie à notre égard ; les plus sages d'entre les particuliers et les Etats les plus florissants se sont toujours fait remarquer par la ferveur de leur piété3. »

1 Songe de Scip. — De legib., ir, 28.

2 Platon, Pensées, par M. J.-V. le Clerc. — On lit encore dans Platon, sur l'inutilité des temples et des statues : a La terre et le foyer domestique, voilà pour tous les hommes les vrais temples des dieux : que personne ne songe donc à leur en élever d'autres. L'or et l'argent qui brillent dans les autres villes, soit chez les particuliers, soit dans les temples, servent à exciter la convoitise; l'ivoire venant d'un corps privé de vie n'est pas une offrande digne de la sainteté des dieux. » (Ëusèbe, Prép. eu., m, 8.) — « Zenon défendait de bâtir des temples aux dieux, parce que, disait-il, un temple n'est pas un édifice sacré et digne de nos respects, et qu'étant l'ouvrage d'artisans grossiers, il ne peut avoir un grand prix. » (Plutarque, Contrad. des sto'ic.)

3 Entr. mém., i, 4. — C'est dans ce chapitre que se rencontre un passage qui pourrait sembler à certaines personnes une allusion à la venue des apôtres : « Lorsque les dieux, dit Aristodème, auront envoyé, comme

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