APRÈS LE PASSAGE DES INCENDIAIRES
Coin invin(jiir par M. Henry Escavy.
La Maison des Ponts et Chaussées.
Le Bombardement
Dans la « Revue des Deux Mondes »
M. dj Maricourt décrit les heures du bombardement de Senlis et l'entrée de l'ennemi dans notre dUe.
Samedi 5 scplembie (Noies prises trois jours après l'incendie).
Je ne sais pas si je vis dans un cauchemar. C'est la première fois, depuis que je l'ai interrompu, que je puis continuer dans une demi-sccuritc mon journal maintenant enterré.
On conserve ces visions d'horreur, comme un somnambule depuis que tout s'est accompli en un laps de temps dont on perd totalement la notion.
Le jour où j'ai interrompu mon journal fquand ?) [le mercredi 2 septembre,] après qu'on aurait voulu r.ous contraindre à quitter notre pauvre ville en danger, voici qu'au cours du déjeuner, la pétarade violente et bizarre se rapproche singulièrement... Je sors sur le Cours. — Les Allemands sont à 3 ou 4 kilomètres, me dit un voisin, les obus vont pleuvoir, il est temps de rentrer. — Les vitres tremblent. Mon frère Henri estime à bien juste titre qu'il est imprudent de demeurer isoles dans notre coin près d'un pont. Il faut mettre notre mère au couvent, et nous à la grâce de Dieu. Ça se décide en cinq minutes,... mais nous hésitons un moment sur le seuil, tant (( ça chauffe. » Traversée des promenades et de la ville au son du canon. Les maisons se ferment.
Les sœurs hospitalisent notre pauvre mère. Tout le monde est en prières dans les sous-sols. — Quand se re\crra-t-on ? — Nous
allons par la ville Rue du Puits-ïiphaine, le
secrétaire de la mairie, MM. M... etC... disent qu'un va bombarder le Quartier ou la cathédrale et que le maire recommande aux rares habitants de se cacher dans les caves ou dans les souterrains de Saint-Vincent, ou de gagner la route de Chantilly. — Les coups se rapprochent. Nousallonsà Saint-Vincent. Ça se rapproche encore Nous nous asseyons sur un banc. Ça sifllc, mais on ne voit rien. — Nous allons au souterrain ; puis, pour être utile à certaines femmes affolées... et rechercher aussi mon chien, je retourne au Tour-de Ville sous le ciel magnifique et le soleil éclat mt.
J'apprends qu'un obus a éclaté près de l'octroi. Je me dépêche Sous le cours j'en tends un autre coup, puis un autre, et les silïlements majestueux qui précèdent l'éclatement. Quelque chose tombe pas loin de moi. Ça fait voler la terre, casse une grosse branche ; ur petit caillou me gicle dans l'œil.
C'est le bombardement... J'ai envie d'hésiter, mais je continue puisque j'ai commencé. Ça continue aussi... J'arrive chez moi. Je traverse à nouveau les promenades désertes. — Un autre sifllemenl au-dessus de moi. C'est beau et long, ces sifïlements, car on s( demande toujours où « ça » va tomber. Je me colle contre un arbre — Rue Saint-Pierre, un autre coup — Quelques houzards au granc trot me font signe de rentrer dans une maison. — Un autre coup je crois. J'entre un moment chezRozycki. Je continue. Je me réfugie une minute chez le charcutier de la Licorne. J'arrive à Saint Vincent en rasant les murs. D'autres coups. Cela paraît long. Ur dernier coup me collele visage au coin d'un mur rue de Meaux, car. . j'ai peur... Quelques ouvriers circulent encore dans la ville. L'ur d'eux est tué devant la mairie. J'ai vu le sang la nuit. — Notre pauvre cathédrale est assez endommagée, mais c'est blessures glorieuses à sa flèche,... si elle résiste.
Plus tard, M. le Curé nous dira que, du haut de la cathédrale, i a vu les Allemands dans la plaine viser l'église et tirer assei maladroitement (sous le fallacieux prétexte qu'on les bombardail eux-mêmes de la cathédrale). Retour à Saint-Vincent. Deux ou trois cents personnes affolées sont parquées dans les souterrains. Beau coup y coucheront le soir. — Dans l'un d'eux, un malheureux
blessé amené la veille cl descendu sous nos yeux de l'ambulance, à cause des bombes, agonise lentement. Atmosplière tragique. L'ennemi approche. Tout peut arriver ! Dans un coin près du mourant, M. le Supérieur donne une absolution et un frère aîné bénit son cadet. Le blessé ràlc et meurt. C'est un pieux enfant des Ardenries. 11 a tracé quelques mots pouf sa mère. A côté de lui un Allemand blessé qu'on remontera tout à l'heure a murmuré auparavant : * C'est triste, la guerre ! ».
Je vais de temps en temps aux autres souterrains, cherchant à calmer les mallieureuxque soutiennent déjà la belle altitude de Mme G..., de M. Ste-B.,, et de mon frère. — Dans les allées et venues i faut s'aplatir contre les murs, car, — j'anticipe, — les balles siflleront bientôt.
,., Voici 3 ou 4 h. — Hélas ! Pierre le concierge vient nous dire qu'un régiment ennemi descend en bon ordre la rue de Paris. — C'est consommé ! Ils sont cliez nous. — Mais, dit-on, ils vont traverser la ville sans commettre d'horreurs. Ils paraissent calmes et remercient, car, première et nécessaire lâcheté des vaincus d'un jour, on donne à boire à leurs chevaux.
Je monte avec Henri au troisième étage. Vision radieuse de soleil d'un paysage. . Nous voyons des fantassins français courir du côté du chemin des Jardiniers. Nous redescendons. Que se passe-il ? Quel est donc cet incident? Un feu nourri, un crépitement sans arrêt. . . puis un bruit de mitrailleuses ; puis, pendant des heures un joli bruit, un petit crissement dans les airs : ce sont des ballee...
Le 2 Septembre 1914 T
Place Henri IV, des otages, pris à la maison Février et conduits à diamant pour être fusillés, doivent leur salut à l'intervention de M.
Mader auprès de l'Etat-Major.
Cc^our relater les circonsfanccs clans lesquelles s'est produite l'arres- A talion des otages et pour nous rapprocher le plus près possible de la vérité, nous avons interviewé des otages eux-mêmes. Ils nous ont traduit en toute sincérité les détails de cet épisode qui a failli leur coûter la vie et les ont fait passer dans des transes épouvantables comme on peut le concevoir sans peine.
Tout d'abord, n'oublions pas qu'à Senlis, les Allemands ont prétendu que des civils avaient tiré sur leurs troupes. Ils n'ont fourni aucune preuve pour établir le bien-fondé de leur allégation et les enquêtes ouvertes, à ce sujet depuis lors, permettent d'affirmer qu'aucun Senlisien n'a fait le coup de feu contre l'ennemi. Ce dernier a d'ailleurs souvent eu recours à un prétexte quelconque pour excuser les fusillades d'otages et les atrocités commises tant en Belgique qu'en France par les hordes allemandes. D'après leurs principes et en vertu des prescriptions données par le grand Etat- Major lui-même, toute personne prise les armes à la main et qui aura tiré sur un Allemand, sera fusillée sur le champ,la ville incendiée et des citoyens seront arrêtés soit dans la rue, soit chez eux pour
cire conduits devant un conseil de guerre qui arrêtera le nombre des exécutions. Celles-ci, on ne le sait que trop, étaient sommaires, les inculpés ne comparaissaient jamais devant le conseil de guerre pour faire la preuve de leur innocence.
« Le 2 septembre 1914 est pour nous une date inoubliable, dit M. Cochet, employé de la Mairie. Journée lugubre, dès le matin, par la fuite précipitée d'une grande partie de la population. Les uns s'en vont à pied, à bicyclette, et d'autres en voilures. C'est triste, c'est désolant ! » Les magasins commencent à fermer et de différents côtés les Senlisiens, qui restent, s'occupent de faire leurs provisions. Vers onze heures on entend distinctement le bruit du canon. L'émotion est à son comble vers midi, quand l'arlillerie redouble d'activité. C'est le combat qui se livre aux environs de Senlis et les coups de canon plus précipités, plus distincts font croire que les belligérants sont aux portes de la ville. On aperçoit bientôt des troupes françaises qui battent en retraite en traversant la ville dans la direction de Paris. Vers une heure et demie il y avait un groupe de personnes causant devant la porte de l'IIôtel de Ville, échangeant leurs impressions. On pouvait distinguer entre autres MM. Odent, le maire. Toupet et Victor Cochet. L'heure était grave et on s'attendait d'un moment à l'autre à l'arrivée des Allemands. Tout à coup un obus tombe sur la place et l'un des éclats vient tuer net un Senlisien, M. Dropsit, ouvrier maçon; c'était la première victime. Chacun se réfugie comme il peut, les uns se hâtant de regagner leurs domiciles en longeant les maisons, les autres se réfugiant chez des amis dans des caves, pendant que MM. Odent, Boulet, le concierge, et Cochet rentrent à la mairie.
Quelques instants après, un fracas épouvantable se fait entendre : c'est un obus qui éclate sur la maison Février en face de l'Hôtel de Ville. Et le bombardement continue, ne causant toutefois pas autant de dégâts qu'on aurait pu le supposer.
A quatre heures les Allemands arrivent et se dirigent vers la Mairie en deux groupes, l'un par la rue du Châlel et l'autre par la rue de l'Apport-au-Pain. A la porte de la Mairie ils demandent le bourgmestre. M. Odent se présente et prie le concierge d'aller chercher M. Calais qui se trouvait avec sa famille chez M. Mahon. Dès son arrivée, M. Calais fut emmené à l'hôtel du Grand-Cerf en
même temps queTA£Mv.Oden.t,Bp ulet^D.ebi:essy^. restaurateur; ce dernier devant préparer, sur l'ordre d'un officier, un repas de quarante couverts.
Pendant cet intervalle JM. Cochet, dont les officiers allemands n'avaient pas réclamé la présence, rejoint dans la maison Février MM. Baud, Toupet et sa famille, M. et Mlle Lhomme, M. Mader, qui s'étaient réfugiés dans la cave, pendant le bombardement. La Ville commence à être sous le coup d'une terreur bien compréhensible; des patrouilles circulent de tous côtés et ordonnent aux habitants d'ouvrir et d'éclairer toutes les maisons. Cet ordre est aussitôt exécuté.
Vers huit heures moins le quart, un bruit de vitres se fait entendre rue du ChAtel. Ce sont des carreaux de la devanture de la maison Février qui volent en éclats. Ignorant ce qui se passe, les réfugiés, toutémotionnés, se présentent au magasin. C'était des Allemands qui venaient de casser les carreaux dans le but, peut-être, de s'assurer si la maison était habitée. Les soldats pénètrent dans le magasin, s'emparent de MM. Toupet, Mader et Cochet. M. Mader veut prendre son chapeau, on ne lui en laisse pas le temps. « Héraus », dehors ! crie d'une voix rauque l'Allemand qui le saisit vigoureusement par le bras et l'entraîne dehors. M. Lhomme ne fut pas inquiété en raison de son grand âge et Mme Toupet, souffrante depuis longtemps comme on le sait, supplie, conjure les soldats de lui laisser son mari. Les supplications et prières de cette pauvre femme dont il faut renoncer à dépeindre la douleur, tout est en pure perle. Il îaut des otages que les soldats ont l'ordre d'amener dans la plaine de Chamant pour subir un simulacre de jugement devant un conseil de guerre. Le calvaire commençait pour ces innocentes victimes, arrêtées arbitrairement sans aucun motif, qui devaient bientôt se trouver au nombre de quinze s'acheminant à une vive allure rue de la République et route de Compiègne, sous la poussée des soldats de l'escorte trouvant sans doute qu'on n'arrivait pas assez vite au lieu choisi pour l'exécution. LejcuneGochetqui,en raison de sa claudication très prononcée, avait de la peine à marcher, se cramponnait au bras droit de M. Mader qui le portait à moitié. A sa gauche se trouvait un sous-officier. Je vous laisse à deviner dans quel état d'esprit devaient se trouver ces malheureux se rendant à Chamarit
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avec le spectacle hideux de la mort qui allait les arracher brutalement à l'affection de leurs familles, en pleine santé et en connaissance de cause.
M. Mader, qui parle assez bien l'allemand, réussit à maîtriser son émotion et entreprit la défense de ses camarades ctla sienne propre, puisqu'il avait été arrêté dans les mornes circonstances. 11 faut reconnaître, avant d'aller plus loin dans ce récit, que si les compagnons d'infortune de M. Mader ont eu la vie sauve ainsi que M. Madcr lui-même, c'est bien grâce à son intervention et à sa connaissance de la langue allemande. M. Madcr demanda, chemin faisant, au sous-oITicicr quel serait le sort des otages; la réponse hélas ! ne fut pas rassurante. L'Allemand se borna à lui remettre en mémoire ce qui s'était passé dans des cas analogues en Belgique et dans nos cités du Nord. Leur exécution paraissait presque certaine au sousoîTicicr. Les otages, cueillis sans le moindre prétexte et entraînés brutalement, curent le pressentiment que leur dernière heure allait bientôt sonner sans avoir eu le temps d'adresser un dernier adieu, d'embrasser encore une fois les êtres qui leur sont chers. Le cortège, en passant rue de la République, aperçoit la maison de M. Dclaporle, Juge de Paix, qui était en flammes. On prend la route de Compiègnc et on arrive au Poteau, toujours à une vive allure, pour emprunter de là le premier chemin à droite. Voici nos malheureux concitoyens arrivés dans un champ rempli d'Allemands, près de la maison Tarcy, devant la haie longeant le chemin. A un commandement rauque, un groupe armé fait face aux otages. Un capitaine allemand à cheval s'avance et prononce d'une voix forte la sentence des captifs. Nous en respectons le texte.
Lia Sentenee du Conseil de Guerre
« Par ordre supérieur, toute Ville ou Village, où il y a attentat du civil contre nos troupes, doit être réduit en cendre ; la population est responsable et les habitants doivent être amenés devant nos troupes pour être exécutés immédiatement. Sentis étant dans ces conditions doit en subir les' conséquences. »
Tous nos concitoyens, terrorisés par la sentence dont M. Mader leur donne la traduction, veulent prononcer quelques mots pour
affirmer leur innocence et protester contre leur arrestation arbitraire au premier chef. C'est inutile, le capitaine leur impose silence et ne veut entendre que M, Mader, qui, avec beaucoup de sang-froid et d'à-propos, s'exprime ainsi :
— Nous ne pouvons croire que vous commettrez un pareil forfait. Nous sommes tous innocents et dévoues autant pour vos blessés que pour les nôtres. Les autorités ont toujours recommandé aux habitants de se montrer pacifiques à votre égard. 11 est impossible que des coups de feu aient été tirés sur vous. Si quelqu'un a tiré, ce ne peut être que des soldats.
Le Capitaine. — Oui, des soldats qui se mettent ensuite en civil pour se sauver. On connaît tous ces « boniments. »
(A ce moment M. Pierre, le concierge de Saint-Vincent, intervient pour prendre sa défense. Le Capitaine demande des explications à M, Mader qui lui répond que Pierre allait chercher un médecin pour soigner un officier allemand quand il fut arrêté en chemin).
Le Capitaine. — (En désignant M. Toupet) Et ce gros Monsieur?
M. Mader. — Monsieur est mon ancien patron chez lequel j'ai travaillé pendant 29 ans; un homme très bon qui, au besoin soignerait les vôtres aussi bien que les nôtres.
Le Capitaine. — Soit. Mais je ne peux rien, l'ordre est formel.
M. Mader. — Mais puisque vous vous dites avec Dieu
pour votre empereur et votre r^-ys» Dieu vous punira pour avoir commis un acte aussi criminel. Cela vous portera malheur.
Le Capitaine. — [En s'en allant). Je vais encore tcn(er quelque chose auprès de l'Etat-Major.
« La tristesse, nous dit M. Cochet, nous étreint. Je sens mon cœur se serrer à la pensée que je ne reverrai plus ma mère et les miens. 11 me semble que j'étouffe. Le clair de lune vient jeter ses lueurs blafardes pour éclairer cette scène horrible. L'attente nous
paraît longue; elle est mortelle » Enfin le capitaine revient au
galop de son cheval.
(( Vous pouvez vous en aller » dit-il. M. Mader lui demande alors si les otages peuvent retourner à Scnlis. Le Capitaine lui dit que c'est inutile, la Ville doit être en feu. M. Mader supplie à nouveau l'officier d'épargner à une ville aussi pacifique un châtiment aussi terrible. Mais c'est en vain, l'officier donne les ordres pour que nos
concitoyens graciés soient ramenés à diamant, à l'exception de M . Mader qu'il garde auprès de lui.
Ces Jmpressions de cM, évader.
Nous voyons M. Mader, l'employé de la maison Février, située en face de la Mairie.
Il est aussi, comme ses compay^-^< gnons d'infortune, plongé dans
une indicible émotion, quand on lui rappelle ces heures troublantes.
(y Je ne puis songer, dit-i', à ces journées terribles sans avoir devant mes yeux la vision d'un spectre horrible. 11 était neuf heures du soir, je voyais dans le ciel la lueur sinistre des incendies que les barbares avaient allumés dans notre cité. C'était terrifiant. A ce moment, j'éprouvais intérieurement la consolation d'avoir pu défendre utilement notre malheureux groupe d'otages. Combien hélas ! je regrettais de ne rien pouvoir tenter pour M. Odent, notre infortuné maire.
M. MADEl\ Attaché à la Maison Février
Placé avec des otages devant un peloton d'exécution, est intervenu auprès d'un officier allemand, a obtenu sa grâce et celle de ses compagnons d'inlorlune. Cité à l'Ordre du Jour.
Les larmes me venaient aux yeux quand je me rappelais la dernière poignée de mains qu'il m'avait donnée à une heure et demie Oh ! combien j'aurais voulu que M. Odent eût trouvé grâce devant ses juges comme nous-mêmes. J'avais l'intention de suivre mes camarades à diamant, mais un chef me retint près de lui en me disant : (( Vous devez connaître le village ». Sur ma réponse affirmative, il me demande de lui présenter le maire ou l'adjoint, responsables d'un coup de feu tiré au coin d'une ferme et de l'empoisonnement de l'eau. Le village subira la punition que méritent ces actes.
Enfin, nous voici arrivés à Chamant. On me fait goûter de l'eau, pas très propre d'un baquet, ensuite de l'eau d'un puits et d'une pompe d'une maison près du calvaire. Je bois autant que possible
pour rassurer les officiers et je prends la défense des habitants de diamant aussi incapables de faire le coup de feu que d'empoisonner l'eau. Je continue à descendre le chemin, entouré d'Allemands toujours menaçants, cassant portes et fenêtres à droite et à gauche. Après avoir passé la mairie, nous voici devant la maison de M. Caron, menuisier, conseiller municipal. Les soldats se préparaient déjà à défoncer la porte. Heureusement elle s'ouvre toute grande et livre passage à M. Caron et à sa famille qui présentent des signes d'inquiétude très manifestes. L'officier demande le maire; (( 11 n'est pas là, répond M. Caron avec fermeté, il est parti avec toutes les autorités. — Pourquoi M. Caron est-il resté? reprend l'officier.— Pour ne pas abandonner ses occupations et sa commune ». Cette réponse parut satisfaire l'officier. Ils exigent ensuite de nous du beurre et des œufs. M. Caron garantit que l'eau de sa pompe est d'une excellente source. Pour le prouver, toute la famille et moi-même nous en buvons d'abord et nous gagnons ainsi la confiance des teutons.
Je demande l'hospitalité à M. Caron pour ne pas être toujours en contact avec nos ennemis. En alléguant queje ne puis presque plus parler, l'officier m'accorde celte autorisation à la condition que je sois toujours là à sa disposition.
Comme j'étais heureux de me trouver au milieu d'une famille si honorable et si dévouée.
Nous entendons de tous côtés le bruit des portes de maisons qu'on enfonce, des basses-cours qu'on dévalise. Nous ne pouvons nous coucher qu'à quatre heures sans nous déshabiller et sans songer à dormir, bien entendu. Dès le matin, au petit jour, les Allemands se présentent à nouveau. Ils veulent absolument que je leur indique le boulanger du pays — chose difficile — et le bureau de tabac — vide de tabac ! — On me fait traduire quelques lettres insignifiantes de soldats français et, pendant ce temps, M. Caron fournissait toujours de l'eau de sa pompe — heureusement inépuisable. -- Pendant plusieurs heures, nous assistons à un défilé de troupes allemandes : artillerie, cavalerie, infanterie, des autos de chefs — dont celle de Von Rluck, — plusieurs drapeaux, des cuisines ambulantes, une quantité de voitures de maîtres : landaus, coupés, breacks ; des bestiaux, des caissons pleins de volailles, de lapins et même de lièvres. Deux chevaux blessés suivaient avec peine. Un chef me dit de les prendre, sinon ils seront abattus. Les ayant
emmenés dans un box au bas du pays, joies soignai pendant deux jours el les mis ensuite au vert.
De retour à la maison Caron, on vient me chercher pour aller à la glacière traduire quelque chose dans un catalogue d'automobiles. Us voulaient utiliser l'auto qui sert au transport de la glace, mais impossible de la mettre en marche. Je fis constater par un chauflcur qui passait, le besoin de réparations.
Je fus quitte encore une fois.
Le vendredi fut calme ; mais dans quel clat se trouve le village! De tous côtés courent des bêles égarées : chevaux, moulons, cochons, lapins, volailles; des voitures abandonnées, des bicyclettes, des meubles et surtout des bouteilles vides gisent tout le long du chemin ; de la viande, des chevaux, des lapins, des chiens, des moutons morls achèvent de pourrir; avec quelques hommes de Ghamant j'enterre toutes ces pourritures après les avoir brûlées.
Vers six heures du soir, un chef vient me chercher pour aller au calvaire oii se trouvaent plusieurs voitures d'ambulance et quelques officiers. L'un d'eux me dit qu'ayant laissé six blessés à Ghamant, et qu'étant venu les chercher ce matin, ils n'avaient trouvé que les matelas tachés de sang. — Nouvelle inquiétude. Je leur explique qu'ils ont dû être secourus par la Groix-Rouge de Scnlis et emmenés à Saint-Vincent. Ils déclarent qu'ils vont y aller voir et qu'ils reviendront à huit heures; ils ordonnent de préparer pour cette heure cinq bons lits et une grange avec beaucoup de paille, ce que nous nous sommes empressés de faire, mais ayant trouvé leurs blessés à Senlis, ils ne sont pas revenus.
Le samedi matin, je prends avec angoisse le chemin de Senlis ! Quel spectacle ! Quelle impression ! Des ruines encore toutes fumantes. Je n'ose descendre vers la Sous-Préfeclure jusqu'à mon habitation. Dans quel état vais-je la trouver? En cendres, je le soupçonne. Mais heureuse surprise ! elle est encore debout ; les portes et les fenêtres sont brisées, l'intérieur en partie brûlé, mais je me console à la pensée qu'il y a tant de malheureux dont la demeure n'est plus qu'un amas de pierres, de ferrailles, de charpentes qui ne permettent même pas de distinguer l'intérieur.
Pauvres gens qu'on apercevait quelques jours après encore
rôdant autour de ces ruines, tout pensifs et muets devant ces matériaux de démolition qui avaient été leur maison d'habilalion.
Disons pour terminer ce chapitre, et c'est l'avis unanime des Scnlisiens, que l'intervention si précieuse de M. Mader a certainement beaucoup contribué au salut des olagcs, dont il a pris la M. COCHET défense avec autant de sang-froid,
employé de Mairie, un des otages de tact que d'habileté.
conduits au cliamp d'éxecution.
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Avant de se mettre en campagne les Allemands n'avaient rien laissé à l'imprévu. Tout avait été au contraire bien prémédité. Déjà en traversant la Belgique qu'ils venaient de violer, ils prétendent que l'armée belge fait marcher devant elle des femmes, des enfants, des vieillards et des prêtres. Ce sont les sujets du kaiser qui masquent leur jeu et mettent à l'actif des Belges des procédés qui leur sont chers. Pour incendier les villes ouvertes ils accusent des civils d'avoir tiré sur eux. Or les personnes les plus autorisées, les plus dignes de foi, leur donnentun formel démenti à cet égard. Et comment se fait-il d'ailleurs qu'en pénétrant dans une ville ouverte, ils arrivent déjà munis de leurs appareils incendiaires : lance-bombes, grenades et équipes avec le matériel ad hoc chargées de communiquer le feu à des quartiers entiers ?
L'œuvre de destruction pour eux doit se poursuivre sans relâche jusqu'à ce qu'elle soit complète. S'il n'existe pas de raisons plausibles pour légitimer ces procédés contraires au droit des gens, on les fait naître, un point c'est tout.
C'est la « kultur ,) allemande qui l'exige.
Le |S/[aire, p. Eugène Odent, est fusillé I
Dans le « Journal d'un Bourgeois de Senlis » publié par le « Correspondant » M. H. de Noussanne, relate l'arrivée des Allemands.
Le nombre des maisons détruites est, dit-on, de cent quatre. Le relèvement officiel n'est pas encore fait. Le chiffre des victimes est d'un peu moins de trente, vingt-sept, paraît-il. Il y a le maire et six ouvriers pris au hasard et rendus responsables des coups de feu que les Allemands ont reprochera des civils; il y a six ou huit victimes : hommes, femmes et enfants, mis devant par les ennemis quand une arrière garde française a attaqué leur avantgarde, au moment où ils commençaient d'occuper Senlis ; il y a deux personnes tuées en ville, au cours du bombardement ; il y a deux infortunes brûles vifs dans leur maison incendiée ; le reste a disparu sans que l'on ait de précisions, fétus de paille emportés dans la tourmente.
La bataille de Senlis marque le point culminant de l'envahissement de l'Ile-de-France. A partir delà, le flot germanique recule. Le bombardement de la cathédrale et l'incendie de maisons représentatives des traditions du passé national servent de borne à la marche en avant de l'envahisseur. Senlis, ainsi, justifie sa dominalion morale qui s'affirme par sa gloire ancienne et l'élan de sa flèche,
EuG. ODENT, Maire de la Ville de Scnlis, fusillé par les Allemands le 2 Septembre 191i,
Résolu à remplir son devoir et donnant, une fois, do plus la preuve de son attachement à Senlis, la veille de son exécution, il adressait la carte suivante à l'un de ses bons amis, l'honorable M. Cultru, doyen du Conseil municipal :
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que l'ennemi n'a pu abattre et qui s'élève au-dessus des clochers de la région, signe d'idéal et de beauté.
Le point culminant du drame senlisien pris en lui-même est la mort du maire, perfection du Français inofîcnsif, loyal, travailleur, issu de la bourgeoisie économe et digne. Tout a un sens. Une telle victime est nécessaire dans l'instant où le barbare est hors d'état de pousser plus loin son effort dévastateur. A l'endroit où il s'arrête, battu, il faut un holocauste inoubliable.
J'ai voulu voir l'endroit où M. Odent, maire de Senlis, a été tué. C'est un champ, au sortir des dernières maisons de la \ille, sur la route de Compiègne, un peu au-dessus du lieudit « Le Poteau » à droite, en s'éloignant de Senlis, en face du terrain de courses du château de diamant. Ce champ d'agonie, où un juste est tombé, où six malheureux ouvriers ont été assassinés, où sept otages ont, toute une nuit, attendu la mort, offre encore l'aspect sinistre d'un campement désolé. Des meules de paille, éventrées, jonchent, de leurs gerbes défaites, l'étendue du terrain sur lequel plusieurs milliers de sauvages ont couché à la belle étoile, à quelques pas des morts sacrifiés à leur rage de vaincus. Au nord du champ, l'endroit où M. Odent a cessé de vivre est marqué par une croix de bois, sur un tumulus de terre fraîche. On a retiré le corps. 11 est à Senlis.
L'archiprêtre qui m'accompagne dans ce pèlerinage douloureux me dit, devant cette tombe \'ide et d'où rayonnent, pourtant, les plus précieuses vertus françaises :
— Nous l'avons exhumé avec grand soin. Il était couché sur le côté droit, le bras un peu replié, le bras gauche complètement allongé; dans sa pauvre figure méconnaissable, on ne distinguait que les dents...
Le plus touchant et le plus beau de ce drame, l'archiprêtre me le dit quand nous nous éloignons pour aller vers la grand'roule, jusqu'à un tertre qui recouvre le corps d'un officier allemand. Nous avons salué l'endroit où six ouvriers de Senlis ont été abattus ; nous venons de nous incliner devant la place de l'assassinat du maire ; nous saluons aussi l'endroit où dort un ennemi. Le barbare et le civilisé, les victimes et l'un des assassins sont des morts tous égaux devant le silence et le mystère. Mais quelle supériorité morale chez les nôtres !
— M. Odent, dit l'archiprêtre, s'attendait à mourir. C'était chez
lui, non pas une crainte, mais un pressentiment. Il n'avait rien à craindre, n'ayant rien à se reprocher. 11 ne négligea aucune des mesures d'ordre et de prévoyance que la suite précipitée des événements lui permit, sans les permettre toutes. 11 n 'avait pas, d'ailleurs, à douter de la sagesse de Senlis et ne pouvait prévoir l'échauffourée, survenant, soudain, à l'cxlrcmité de la ville, à la reprise du combat et dont il a été, au mépris de toute équité, sans
enquête ni jugement, rendu responsable. A parler net, les Allemands voulaient assassiner des Senlisiens. La dignité simple de M. Odcnt devait attirer leurs coups. Il le savait, il avait réglé, la veille, ses affaires de conscience avec Dieu et lorsque sa famille est partie, à l'heure où la bataille imposait l'évacua tion de la cité, il l'a quittée en homme persuadé de ne plus revoir, en ce monde, ceux qu'il aimait. Au moment où les Allemands arrivaient à l'hôtel de ville,il aurait pu être entouré de ses adjoints, demeurés à Senlis et prêts à tous les devoirs. Ils étaient chez eux, puisque le bombardement venaità peine de cesser et qu'il avait commencé à l'heure où l'on était encore à table pour le déjeuner. L'employé de la mairie, qui offrit à M. Odent d'aller les prévenir, reçut c&tte réponse :
— Non, ce sera assez d'une victime !
Après avoir travaillé, la veille, jusqu'à une heure avancée de la nuit, avec le premier adjoint, M. de Parseval, il était revenu, dans la matinée, à la mairie. Il y resta jusqu'au moment où, la bataille étant aux portes de Senlis, des balles et des obus s'égaraient sur les maisons. Il dut alors regagner son domicile, assez lointain, dans l'intention de déjeuner. Mais il ne fît, pour ainsi dire, qu'entrer et sortir et revint à l'Hôtel de ville. Peu après, le bombardement direct commençait. M. Odent se mit à l'abri, dans la mairie même, et réoccupa son cabinet quand la canonnade cessa. Les Allemands faisaient leur entrée dans Senlis. Averti de leur approche, M. Odent