CHAPITRE XIV
Il résulte des faits précédemment exposés que toute espèce d'excitation, quel que soit le sens sur lequel elle porte, détermine une augmentation de l'énergie potentielle et des contractions musculaires. Ces contractions sont involontaires, et se manifestent à la fois dans les muscles de vie de relation et dans les muscles de la vie organique.
D'autre part, une irritation préalable d'un sens quelconque modifie les effets de l'irritation d'un autre sens : tantôt elle les exagère, tantôt elle les diminue, Par exemple, sous l'influence d'une excitation visuelle, les réflexes provoqués par la percussion d'un tendon deviennent plus considérables, l'action du vinaigre sur les organes du goût s'ajoute à l'action delà même substance sur l'organe de l'odorat, etc.; d'autre part, un grand nombre de faits montrent qu'une excitation est susceptible de supprimer les effets d'une excitation antérieure plus faible ou seulement différente.
Ces phénomènes sont plus facilement constatés sur des sujets nerveux, mais ils peuvent l'être aussi sur des individus parfaitement sains. Nous appellerons l'attention lUr quelques faits du même ordre, qui sont particulièrement intéressants grâce à cette circonstance que la bonne foi du sujet ne peu! pas être mise en cause (1).
A partir du quatrième ou du cinquième mois de la grossesse, le fœtUfl présente des mouvements dits spon-
(1) Communication i\ la Société de psychologie physiologique (séance d'octobre 188.'). Reo. philos., mars
tanés ou actifs, assez étendus pour être sentis par la mère, et même par une main étrangère. Ces mouvements n'ont guère été considérés par les accoucheurs qu'au point de vue du diagnostic de la grossesse et de la vitalité du fœtus. C'est surtout Jacquemier (1) qui s'est préoccupé des conditions de leur production ; mais il reste encore beaucoup à faire à cet égard.
On a remarqué depuis longtemps que les chocs physiques ou moraux, les émotions violentes éprouvées par la mère sont susceptibles de provoquer des mouvements du fœtus. C'est ainsi que les applications de froid sur le ventre, ou encore l'ingestion d'un liquide à une basse température, sont reconnues capables de les produire. Jacquemier a constaté que, pendant que la mère était en proie à une attaque d'hystérie, le fœtus était animé de mouvements convulsifs ; j'ai pu faire la même observation sur deux sujets. Enfin, dans des expériences sur les animaux, le même Jacquemier a constaté que le pincement direct du fœtus, encore contenu dans ses enveloppes, détermine des mouvements. On s'est préoccupé de savoir si ces mouvements étaient volontaires ; ils le sont comme les mouvements de surprise de la mère, ils le sont comme les mouvements de défense de la grenouille décapitée, dans l'expérience de Pflùger.
Il n'est pas sans intérêt de considérer dans quelles conditions les mouvements se produisent de préférence. Il n'est pas douteux qu'ils se font sentir fréquemment lorsque la mère subit une secousse violente de quelque nature que ce soit; mais il n'est pas nécessaire qu'une excitation soit assez intense pour déterminer chez la mère des mouvements visibles ou seulement conscients pour que le fœtus réagisse. J'ai interrogé à ce point de vue un certain nombre de femmes enceintes, et plusieurs ont pu m'affirmer avec la plus grande netteté,
(1) Jacquemier, Manuel des accouchements, 1816, 1. 1, p. 323.
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qu'il suffisait qu'un coup de sonnette, qu'un son un peu brusque, qu'une odeur forte, etc., vint les impressionner pour que les mouvements du fœtus se manifestent, bien que ces excitations n'aient pas provoqué chez elles de mouvements de surprise, ni même de sensations musculaires assez intenses pour éveiller leur attention. Il semble donc que pour une même excitation le fuitussoit un réactif plus sensible que la mère.
J'ai depuis observé, à la Salpêtrière, une hystérique enceinte et qui offre, soit dit en passant, le phénomène sur lequel j'ai déjà eu à insister, l'élévation des zones douloureuses ovariennes (1) ; cette femme prétendait qu'il lui suffit d'entrer dans le cabinet du laboratoire de photographie qui ne reçoit que de la lumière rouge pour que des mouvements du fœtus se produisent immédiatement ; il m'a été facile de vérifier la réalité du fait à plusieurs reprises. Une autre femme m'a donné un renseignement analogue; mais je n'ai pu le vérifier directement.
Un autre exemple de l'intensité plus marquée des excitations du fœtus est fournie par un autre fait que j'ai communiqué à la Société de biologie (2) et relatif a une jeune femme morphinique, chez laquelle les accidents propres à l'abstinence de morphine se manifestaient surtout d'abord pardesmouveraentsspasm<><li.|ues du fœtus, mouvements qui nêcessitaienl rapidement là reprise du poison. J'ai eu occasion de faire depuis des remarques analogues chez une femme soumise à l'action du bromure de potassium.
La facilite avec laquelle on peut provoquer les mouvements du fœtUS par des excitants sensoriels agif sur la mère, permet de soutenir que tous les mouvements dits actifs du fœtus sont en réalité dos mouve-
i Bull. Soc. Mol., 1881.
(ï)Mor/)/iiiiiM<ic <H (/rossesse {Bull. .W. hml .
ments réflexes consécutifs à une excitation dont la mère peut n'avoir pas conscience.
J'ai t'ait remarquer précédemment que lorsqu'un sujet est fatigué, est en état de faiblesse irritable, comme on dit, ses réactions aux excitations sensitives ou sensorielles sont beaucoup plus intenses. Cette circonstance nous explique comment les mouvements du fœtus sont plus énergiques à certaines heures de la journée, précisément à celles où la mère, consciemment ou non, se trouve relativement le plus épuisée, c'est-àdire avant les repas et le soir. Les mouvements s'apaisent au contraire lorsque la mère a pris des aliments ou s'est reposée.
Une des femmes que j'ai interrogées m'a déclaré que cbaque fois qu'elle mangeait d'un mets qu'elle digérait mal, elle était incommodée parles mouvements du fœtus après le repas. Certains aliments, (comme le poisson, par exemple, paraissent jouir de propriétés excitantes, qui se manifestent sur un grand nombre de sujets. Ces faits indiquent que les sensations internes de la mère déterminent sur le fœtus des mouvements analogues à ceux qui sont provoqués par les sensations externes.
L'influence de l'excitation psychique de la mère n'est pas moindre: sous l'influence de la colère, les mouvements du fœtus se manifestent souvent avec une très grande intensité ; et il en est de même dans les autres états psychiques violents.
J'interrogeais un jour une femme enceinte de sept mois qui avait déjà un jeune enfant : « Il semble, me disait-elle, qu'il y a une sympathie étrange entre l'enfant que je porte et l'autre. Quand le second crie ou pleure, le premier s'agite extraordinairement, au point de me donner des douleurs très vives. » D'autres femmes qui ont eu plusieurs enfants m'ont confirmé la réalité de cette remarque. Chez quelques-unes c'est seulement dans ces conditions qu'on voyait se révéler l'influence
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des irritations périphériques sur le fœtus : aucun ébranlement mécanique de même intensité n'est capable de déterminer chez la mère un état émotif équivalent à celui que provoquent les cris de son enfant, et de produire par conséquent des contractions musculaires aussi intenses.
Un fait que je n'ai pas trouvé signalé, et qui me parait très important, m'a été rapporté par plusieurs femmes. Souvent au milieu d'un rêve banal, produisant une excitation très modérée, n'offrant pas les caractères d'un cauchemar dans lequel le sujet lui-même est réveillé en sursaut par une contraction brusque de tout le corps sous l'influence d'une hallucination terrifiante ; au milieu d'un rêve qui, à l'état normal, n'aurait pas interrompu le sommeil, la femme est réveillée par les mouvements du fœtus. Ce fait nous montre que les représentations mentales de la mère provoquent des réactions motrices chez le fœtus, et que, même, tout comme pour les excitations sensorielles, ces réactions sont plus fortes chez lui que chez elle. Il semble qu'en raison de sa faiblesse il réagisse plus fortement à toutes les excitations, et constitue une sorte de multiplicateur des réactions de la mère.
Eu somme, le fœtus dans la cavité utérine réagit, on peut dire fatalement, non seulement à toutes les excitations qui peuvent l'atteindre directement, mais à toutes les sensations perçues ou non, a toutes les représentations mentales de sa mère. Quand il vient au monde il a déjà un avant-goût de la prétendue liberté dont il va jouir.
Quel est le mécanisme de ces mouvements dits actifs du fœtus? Il est, semble-t-il, assez -impie. Les faits que nous avons rapportés précédemment montrent que toute excitation détermine des contractions non seulement des muscles «le la \ic de relation, mais encore des muscles de la vie organique (vaisseaux, intestins, vessie,
etc.): il est certain que les fibres musculaires de l'utérus se contractent aussi. Le fœtus subit dans toute sa substance les effets delà compression déterminée par cette contraction chaque fois que la mère est soumise à une excitation quelconque ; et il en témoigne à sa manière par des mouvements de défense variables en intensité. Cette communication des réactions et par conséquent des sensations entre la mère et le fœtus peut rendre compte, au moins pour une partie, de la transmission d'habitudes héréditaires (1).
L'organisme maternel réduit pour le fœtus les excitations lumineuses, sonores, tactiles, etc., à une forme élémentaire commune, le mouvement, qui est bien évidemment dans cette circonstance la commune mesure des sensations. Pour le fœtus, les excitations et les réactions qu'elles déterminent ne peuvent se distinguer que par la forme des contractions musculaires qui, comme nous l'avons déjà vu, est capable de caractériser les sensations de couleur, d'odeur, et peut-être de timbre, etc. Après la naissance, l'enfant acquiert graduellement la connaissance de ces modifications de forme, et il les distingue de mieux en mieux; mais, si la sensibilité consciente se développe, rien ne change au fond, et le mouvement reste la commune mesure des sensations et leur substratum nécessaire : nous ne connaissons les objets extérieurs que par les réactions motrices qu'ils provoquent dans notre organisme tout entier.
Si les quelques faits que l'on connaît, relatifs aux
(1) II ne faut pas, dit Leibnltz, se représenter l'àme à la naissance comme vide en elle-même, comme des tablettes où l'on n'a rien écrit (tabula rasa). — L'influence de l'état somatique et psychique dé la mère sur le développement du fœtus a frappé la curiosité de tout temps ; un travail plus riche d'imagination que d'observations de M. de Frariére base sur cette influence une hygiène de la mère qu'il est intéressant de signaler (Éducation antérieure, influence maternelle pendant la gestation sur les prédispositions morales et intellectuelles des en fants, nouv . éd. 1860,).
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circonstances dans lesquelles se produisent les mouvements du fœtus, sont capables d'établir qu'il ressent toutes les excitations auxquelles la mère est soumise, on comprend que ces circonstances méritent considération au point de vue de l'hygiène.
L'hérédité de la dégénérescence est aujourd'hui un fait des mieux établis, de môme que son aggravation progressive ; et la localisation de la prédisposition morbide peut être influencée par un accident de la conception ou de la gestation (1). Mais chez quelques dégénérés on ne peut saisir aucune trace de vices héréditaires, et il faut chercher une autre cause. Les observations que nous venons de rapporter permettent de comprendre comment les excitations sensorielles, les émotions répétées ou violentes de la mère pendant la grossesse (2) peuvent déterminer des troubles profonds dans la nutrition du fœtus et en particulier dans son système nerveux, et ces dégénérés congénitaux (ab utero) ne peuvent guère se distinguer des dégénérés héréditaires (3). Un bon nombre de cas d'épilepsie, d'idiotie, etc., reconnaissent pour cause l'alcoolisme des parents : tous ces troubles physiques et mentaux un peu profonds de la mère pendant la gestation peuvent agir dans le même sens.
Des casuistes soutiennent que les rapports conjugaux deviennent criminels lorsque la fécondation est certaine; c'est une opinion qui peut se justifier autrement que par des considérations d'ordre métaphysique.
Les faits grossiers <|ui montrent l'influence de l'état psychique di> la mère sur l'état Bomatique du fœtus nous mettront peut-être sur la voie de l'explication de
(I) Ch. F ■'•n'', lu FtmlUe nèvroptthiqué Archivée de neurologiet ■ ■ v. 1er ''t mars).
/■ lui,-,* médical, 1884, p. 145.
<3i Ch. Foré, .Vccce troublt* m forechadowed in thmchild (6r«inl
july, 188.'.).
l'influence de l'imagination delà mère sur le développement du produit de la conception.
L'opinion qui rattache l'origine de certains nœci (envies) à des représentations mentales très intenses de la mère n'est pas sans fondement physiologique.
Ce n'est pas abuser de l'hypothèse que d'admettre que concurremment aux phénomènes moteurs qui accompagnent les sensations de la mère, le fœtus éprouve aussi des phénomènes vasculaires et nutritifs. Les stigmates peuvent se développer par des troubles vasculaires et nutritifs produits sous l'influence d'une excitation vive ou de l'imagination ; le fait est qu'ils peuvent être reproduits expérimentalement, de nombreux faits le prouvent déjà. Les nœci peuvent s'expliquer de même : malheureusement, ces faits capables d'établir la relation entre l'excitation et le nœvus sont rares ; j'en citerai un qui parait propre à illustrer cette question. Le docteur Swiftt(l) rapporte l'observation d'une femme enceinte et presque à terme qui, ayant été fort émue de voir qu'un de ses enfants avait le pouce écrasé, aurait donné bientôt naissance à un autre enfant dont l'ongle du même doigt était noir: trois semaines après l'accouchement, les deux ongles des pouces des deux enfants tombaient à vingt-quatre heures de distance.
(1) Ne\»-Yorh médical journal, 6 oct. 18S6, p. 407.