‹ Sensations d'artChapitre 2 sur 13 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

DESSIN DE Eme S1 MARCEL (COLLECTION L. BONNAT).

Une autre confirmation nous est fournie par Philippe Burty :

« Delacroix avait ouvert, rue Neuve-Guillemin, un atelier. Parmi les élèves, s’y rendaient : Joly Grandgador, Desbordes-Valmore, Saint - Marcel , Maurice Sand, Andrieu, Eugène Lambert, Lassalle, Gautheron, Leygue, Th. Véron, Ferrussac... »

Faut-il accepter à la lettre cette supposition que j’ai recueillie, sans ajouter d’autre impor- < tance à des bruits vagues, comme le sont toutes ces légendes qui s’emparent des hommes après la mort et nous abusent trop souvent sur leur compte : Delacroix, parait-il, aurait, à plusieurs reprises, conseillé à Saint-Marcel de venir travailler à Paris, de quitter sa forêt ; aussi bien, Saint-Marcel avait pensé à consacrer sa vie à graver à l’eau-forte l’œuvre de Delacroix, et qui l’aurait encouragé à le faire ?...

De tous ces racontars, il faut en prendre et en laisser. Mais il est indéniable que l’influence de Delacroix sur l’œuvre de Saint-Marcel fut décisive, comme nous le verrons par la suite, et qu’elle permit qu’on les confondît bien des fois l’un l’autre, puisque parfois l'on attribue ce qui est de Delacroix à Saint-Marcel, et vice versâ

Ainsi donc, leur liaison fut sérieuse et continue. Un portrait superbe à l’encre de chine,

de Delacroix par Saint-Marcel, provenant de la collection de M- Bonnat et que nous reproduisons, un Delacroix tout près de la quarantaine, sévère, hautain, Fœil profond et observateur, démontre assez péremptoirement, non moins que le dessin de jeune garçon à la sanguine précité, quel peintre de portraits Saint-Marcel aurait fait, s'il n'avait embrassé le genre du paysage, et rien ne dément alors que Delacroix n'eùt cherché à le détourner de cette seconde voie pour lui voir de préférence choisir la première. Cependant, il est à remarquer que le dessin de jeune garçon date de 1865, Saint-Marcel ayant alors près de 46 ans. Il est probable qu'il en a fait bien d'autres.

M. Tavernier, le peintre de chasses, me cite ce trait où l'influence de Delacroix ressort clairement : Saint-Marcel était très préoccupé de la multiplicité des tons que l'œil de son maître analysait, et un de ses gestes favoris était de montrer sa main, sur laquelle il se plaisait à retrouver des verts, des bleus, des jaunes mêlés aux roses de la chair.

Je m'explique que Saint-Marcel soit venu à Mario tte, attiré comme tous les peintres, par les merveilleuses descriptions du spectacle de la forêt de Fontainebleau qu'en faisaient les plus anciens ; que les envois au Salon de

Th. Rousseau, de Decamps, n’aienl pas été non plus étrangers à la tentation d’approcher ces maîtres de plus près, et que sa fréquentation à l’atelier de Delacroix lui ait permis de se lier avec eux d’une amitié solide et durable. Saint- Marcel se prévaut et s’enorgueillit lui-même, tout le premier, de l’influence, entre toutes, de Rousseau :

Grès-sur-Loing (Seine-et-Marne), Hôtel Chevillon, 1880.

Mon cher Prunaire,

Avant-hier seulement, je suis allé à Fontainebleau et j’y ai trouvé chez moi votre mot relatif au projet de souscription pour le monument commémoratif de Corot et de Rousseau.

Je suis d’autant plus disposé à votre proposition que je ne puis me trouver que très honoré d’être choisi comme membre de la* commission, et c’est un devoir trop naturel pour moi de travailler dans la limite de mon pouvoir à perpétuer la mémoire de deux hommes qui ont autant influé sur mes études, pour que je pense à m’y soustraire. Il ne nous reste donc plus qu’à nous entendre plus amplement à ce sujet. Commencez d’abord, je vous prie, à donner

mon adhésion au comité en formation, puis, dans quelques jours, le 15 ou 16 courant, je pense vous voir et nous nous entendrons sur les détails. Quand j’aurai pouvoir titulaire, je commencerai seulement à faire la propagande que vous me recommandez et que ma conscience me dicte.

Bien cordialement à vous.

Edme Saint-Marcel.

Il les connut ensuite, ces maîtres, à Barbizon, où il passait les étés, et c’est seulement alors, que, décidé à faire du paysage, il vint, vers 1815, habiter Fontainebleau, ville qu’il ne quitta plus qu’à sa mort. C’est de cette époque que datent ses plus belles eaux-fortes.

J’emprunte au livre de M. Amédée Besnus (1), qui connut Saint-Marcel, ces passages qui nous le montrent travaillant avec ardeur sous les ombrages de la forêt, désireux aussi d’échapper aux tracas d’un intérieur dont il s’était malheureusement assumé la charge de trop bonne heure. Nous n’avons pas à insister sur les détails de la vie intime d’Edme Saint-

1. Amédée Besnus. Mes relations d’artisles. P. 01lendorff, 1898

Marcel ; qu’il suffise au lecteur de comprendre à demi-mot que le sexe faible, ou la faiblesse de Saint-Marcel, à plus proprement parler, fut une des causes indirectes de ses déboires artistiques et de sa carrière brisée.

« Saint-Marcel, lui, du matin au coucher du soleil, parcourait les solitudes de la forêt en toute saison, dessinant, avec un scrupule inouï, la structure vigoureuse des chênes et les élégances des bouleaux, poussant rageusement parmi les roches bouleversées de la Gorge-aux- Loups et du désert de Franchard... Certes, il exécuta ainsi de superbes études bien personnelles, assurément, quelques toiles maîtresses, égales, ou peu s’en fallait, à celles de ses émules célèbres, Jules Dupré, Th. Rousseau, Diaz, etc., mais qui ne devaient pas attirer sur lui particulièrement l’attention. Seuls, Decamps et Godefroy Jadin le devinèrent et se l’attachèrent, le premier pour l’aider dans la préparation de ses tableaux qu’il cuisinait ensuite à sa guise, l’autre, Jadin, le grand animalier officiel, pour peindre les fonds sur lesquels s’enlevaient en taches si rutilantes les chiens de meute de ses chasses à courre.

« ..Il y a telle toile capitale, un Rendez-vous de Chasse à la Croix de Saint-Hérem , où Saint- Marcel a peint d’une façon magistrale les hautes

futaies de hêtres si habilement sacrifiées, néanmoins aux exigences du sujet principal, que de la collaboration de ces deux maîtres, résulta un véritable chef-d'œuvre. »

Saint-Marcel expose pour la première fois au Salon de 1848. Puis, successivement, en 1852, 1855, 1857. A cette dernière date, il envoie à la fois trois tableaux : La Gorge-aux-Loups, un Paysage d'automne et la Forêt de Fontainebleau au printemps , œuvres capitales qui lui valent les louanges de la presse.

Un de ses amis, le critique Pétroz, fait de lui le plus bel éloge, dans la Philosophie positive de Littré. Dans le Moniteur du 11 septembre 1857, Edmond About écrit : « M. Saint-Marcel est un saint tout nouveau dans le calendrier des bons peintres. S’il continue comme il a commencé, je lui promets des dévots à foison. La vue de la Gorge-aux-Loups annonce une volonté bien arrêtée de dessiner les plans et d'étudier la musculature des arbres. Il y a là un certain nombre de chênes qui pourraient entrer chez M. Desgoffes, sans demander pardon.

Le Paysage d'automne nous offre un ciel charmant, des terrains parfaits, une facture saine et vigoureuse. Peut-être le fond est-il un peu lourd.

V Effet de printemps est un pétillement de

verdure qui fait éclater en bouquets l'extrémité de toutes les branches. Bravo, Monsieur, voilà le vrai paysage.

Après Edmond About, Louis Enault dit à son tour, dans sa critique du 31 juillet 1857 :

« Je ne dirai pas que la préoccupation du dessin absorbe Saint-Marcel au point de lui faire oublier le charme. Cette restriction violente exagérerait beaucoup mon idée. Voici seulement ce que je veux dire : la nature, toute simple qu'elle est, est femme ; elle choisit ses toilettes dans toutes les couleurs de l'arc-enciel. Watteau la représente dans sa robe de bal, M. Corot dans son costume de fiancée, M. Saint-Marcel la représente plus volontiers dans un déshabillé du matin où domine la couleur grise. Il manie fort habilement le gris des pierres, des troncs d’arbres, et du ciel. Il a raison, mais je ne voudrais pas que Fusage heureux d’une couleur aimée, devint à la longue un abus.

« M. Saint-Marcel, élève de M. E. Delacroix, comprend le paysage en coloriste, il le traite par larges masses, sans s'amuser à compter les brins d’herbe. Je ne saurais trop recommander ses trois toiles : la Forêt de Fontainebleau au printemps , la G or (je- aux- Loup s, et surtout le Paysage d'automne , que bien peu seraient capa-

blés de peindre aujourd’hui. Tout cela est rendu dans une gamme sobre et sévère et pourtant très puissante d’effet. Le ciel est aperçu à travers les arbres et roulant ses nuages orageux ; les terrains sont gras et vigoureux et les bois qui occupent le fond du tableau se détachent avec une netteté surprenante.

« Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Saint- Marcel dont j'ai vu les toiles hier pour la première fois, mais s'il persévère dans la voie où il est entré, je lui prédis les plus honorables succès. »

Voilà donc Saint-Marcel lancé par des parrains très recommandables. Les attentions de ces critiques envers lui sont d’un heureux augure pour l’avenir. Son œuvre est le meilleur garant de ses succès. Pourtant, malgré ces heureuses prémices, Saint-Marcel n’obtient au Salon officiel de 1857 aucune récompense ; ce n'est que quelque temps après, à l'exposition de Melun, que sa Gorge-aax-Loups remporte une médaille d’or, et que ce tableau, — un bonheur n'arrive jamais seul, — est acquis par l'État, lequel, au nom de l’Empereur, en fait don dix ans plus lard au musée de Châlonssur-Marne, où il est encore (1). Comme ordon-

1. Ce tableau a 1 m. 45 de hauteur sur 1 m. 55 de largeur. Le paysage est d’hiver ; dans le coin,, à droite

nance, lumière, facture, ce tableau cle la Gorge aax-Loaps a les qualités qu’on retrouve dans les œuvres de Decamps et de Rousseau.

En 1861, Saint-Marcel expose les Premières feuilles (1); Edmond About qualifie le tableau de chef-d’œuvre. Il est reproduit dans le Monde Illustré, dessiné sur bois par Lavieille et est gravé par H. Linton.

On en donne une description flatteuse. « Avril ne redoute plus les rigueurs du froid et ranime d’une vie nouvelle la forêt si longtemps endormie. Le houx et le genévrier perdent leurs baies rouges et noires, tandis que pâlit leur feuillage toujours vert.

Le chêne, le hêtre, le charme secouent leur branchage à la bise tiédie et leurs bourgeons se dilatent, éclatent en mettant au jour, leurs jeunes pousses. Le soleil, tamisé par la haute futaie, jette ses lames d’or sur les mousses vertes, brunes et pourprées ou sur les fougères aux nervures bizarres qui tapissent la clairière, et chauffe de ses rayons les gouttelettes diaman-

du tableau, deux bûcheronnes, l’une accroupie, l’autre debout, font un fagot avec le bois qu’elles ramassent.

1. Ce tableau appartient à M. Paul Gaultry, notaire honoraire à Sens.

tées, laissées à chaque endroit par le brouillard du matin.

Des flaques d’eau sont restées çà et là pour rafraîchir à leur tour les racines enfouies, et la route elle-même, semble, malgré ses ornières profondément creusées, vouloir reconquérir ses anciens droits à la végétation. Que ne disent encore avec tout cela, les « Premières feuilles » de Saint-Marcel ? Gomment exprimer la délicieuse impression rendue si parfaitement dans ce charmant tableau ? »

En 1863, Saint-Marcel est refusé. Il est en bonne compagnie d’ailleurs. Le jury s’étant montré ultra-sévère, l’Empereur avait décidé la formation d’un Salon annexe dans le palais même affecté au Salon principal ; il voulait, dit expressément la note du Moniteur , « laisser le public juge de la légitimité des réclamations. »

C’était presque un honneur d’en faire partie, à- côté des Francis Blin, Brigot, Cals, Chintreuil, Darjou, Fantin -Latour, Harpignies, Jongkind, Landsyer, Lapostolet, Alphonse Legros, Edouard Manet, Pissarro, Whistler, Antoine Vol Ion, Eugène Villain, etc... Saint- Marcel est distingué par Gastagnary qui s’étonne surpris, et regrette cette exclusion pour lui comme pour les autres, que l’éminent critique passe en revue dans son Salon ; « Saint- Mar-

cel, qui aurait dit à celui-là, qui brille par tant d’éminentes qualités, et qui a rendu tous les services que nous savons à des artistes célèbres, qu’il tomberait un jour dans cet enfer? Il y a eu méprise, évidemment. Je ne ferai pas à Saint-Marcel l’outrage d’insister sur ses qualités solides et vigoureuses. Sa réputation dans le monde spécial de Fart n’est plus à faire, Dieu merci. Qu’importent quelques défaillances dans ce paysage de la Chute de la rivière du Loing ?- Le ciel en est-il moins d’une merveilleuse beauté, et un chef-d’œuvre ?.... »

Castagnary eut raison. Les ciels de Saint- Marcel sont toujours superbes de limpidité, de qualités de ton, de lumière, d’impression. Ils sont comparables à ceux de Decamps, comme la belle ordonnance de ses paysages et la recherche du style font, si j’ose dire, de Saint- Marcel l’émule, à côté de Rousseau, de Dupré, auprès desquels il se tient sans défaillances, d’un Jean Both d’Italie, dont la personnalité se serait complétée de ce sentiment de la nature indigène qui s’exhale des œuvres de cet autre maître, Jean Wynants.

Ainsi donc, Saint-Marcel travaillait pour le Salon. C’est à retenir quand on accuse cet artiste d’avoir été paresseux, cependant qu’il me paraît avoir été constamment sur la brèche. Et sa cons-

tance, jusqu’à un certain point, me semble méritante, si je réfléchis à cette circonstance particulière de sa vie d’artiste, que Saint-Marcel fut presque complètement accaparé par Jadin qui l’employa à l’aider dans ses tableaux, le paya à la tâche et ne se fit aucun scrupule de signer des œuvres dues pour les trois-quarts à Saint- Marcel, qui, ayant déjà fortement ébréché son patrimoine, fut encore très heureux d’avoir été choisi de préférence à un autre.

Jadin, à cette époque, comblé déjà des bienfaits de la famille d’Orléans, était devenu peintre de la vénerie impériale.

Jadin étant le compagnon le plus assidu de Decamps, il advint tout naturellement que Saint-Marcel se lia avec Decamps, dont il devait devenir à la fin de sa vie, le locataire à Fontainebleau.

Jadin était en pleine production de ses chasses, dont Thoré disait : « Les chasses de Jadin sont entendues comme des tableaux de décoration à grand spectacle, et d’un effet divertissant. Oudry n’était pas plus fort sur le sanglier que Jadin ».

En 1864, Jadin obtint la croix. La faveur dont il fut l’objet excita momentanément la jalousie de Saint-Marcel, vexé de contribuer tant à la gloire de Jadin, sans qu’il lui incombât d’autre

profit que la rémunération de vingt francs par jour dont le gratifiait chichement son patron. Mais nécessité fait loi, et Saint-Marcel continua. Il appert donc indubitablement qu’il fut sacrifié à Jadin, et que son œuvre de paysagiste se fondit dans les paysages de ce dernier.

Aussi bien ne put-il travailler autant pour lui-même qu’il l’aurait fait si ses loisirs eussent été plus étendus, en fait de tableaux importants comme ceux que j’ai mentionnés plus haut, et qui sont presque les seuls dont une étude comparative m’ait permis de relever les traces dans sa production fertile et complexe.

Certains tableaux de Jadin sont presque entièrement de la main de Saint-Marcel : on citait un Soleil couchant signé Jadin, que Saint- Marcel aurait pu revendiquer pour une de ses plus belles créations.

Saint-Marcel, obligé de lutter, esprit chagrin nerveux, timide, ne sachant pas se plier aux exigences mondaines, d’opinions qui cadraient peu avec celles des courtisans du régime impérial, dédaignant les courbettes et les platitudes, inapte à se faire de la réclame et à se ménager les critiques non moins qu’à se les attacher, devait infailliblement succomber. En 1857, il fut en compétition pour la médaille avec Daubigny. Ce dernier l’obtint, et Saint-Marcel ne fut plus

jamais proposé au Salon officiel pour cette distinction.

Des tracas intimes contribuaient à aigrir son caractère.

On cite ce détail entre tous.

Saint-Marcel prétendait qu’il était devenu paysagiste parce qu’il fuyait son intérieur qui était un enfer et aimait l’isolement qu’il trouvait dans la foret. Plus tard, il l’avait prise en horreur prétendant qu’elle lui rappelait des souvenirs trop pénibles (ceci à la fin de sa vie).

Un jour, il déjeunait chez un ami, il renverse son verre et répand le vin sur la nappe.

— « Je ne suis bon à rien, décidément, s’écrie-t-il, et il tire un revolver de sa poche pour se brûler la cervelle.

Il en résulta une sorte de désespérance morale qui agit défavorablement sur ses moyens de production. Il perdit la confiance en soimème, comme Decamps ; il en arriva à n’ètre plus jamais satisfait des résultats de ses travaux. Il se mit alors à gratter, à poncer ses motifs, à les détruire même : combien d’œuvres dut-il gâcher de la sorte, imitant en cela Decamps, qui en était arrivé à brûler en tas des études déjà très avancées ! Cette hésitation, ce manque de confiance en soi, Saint-Marcel nous les confirme dans la lettre suivante :

Fontainebleau, novembre 1881.

Mon cher Primaire,

Vous me demandez ce que je deviens ? Hé quoi ? rien. Je suis et je reste, jusqu'à présent, cette faible parcelle de cette vieille poussée qui naquit quand le siècle avait vingt ans à peine. Combien de ceux-là manquent à l’appel, aujourd’hui, inconnus au bataillon. C’est fatalement mon sort, comme celui de ce vieil ami Pétroz.

Pendant que j’étais chez vous, Saintin m’attendait à Rennes avec M. Waldeck-Rousseau, et mon jeune notaire dans la Nièvre. J’ai essayé de profiter des beaux jours derniers pour travailler un peu d’après nature. J’ai mis en train le motif de Thomery sur une plus grande toile, mais j’ai dù y renoncer en voyant le paysage devenu tout gris. La note d’hiver plaît peu, et je suis obligé de remettre la partie au printemps ou à rautomne prochain.

Votre tout dévoué

Edme Saint-Marcel.

J’ai retrouvé mon Faust , il est beau d’épreuves, mais délabré ; c’est un malade de bonne constitution, mais qui demande des ménage-

ments. Le portrait de Goethe et celui deMéphisto, dans le ciel, sont superbes sur papier de Chine. Vous avez toujours mes eaux-fortes : les cavaliers de Delacroix et le Marilhat. Mettez-les de côté, je vous prie, pour me les faire revenir et veuillez aussi penser à mes dessins qui sont restés à F Art. Je serai bien aise de les revoir.

Je vais seulement reprendre mon travail d’atelier, je range et m'organise pour l'hiver. »

Je dois à M. Brunet-Houard, le paysagiste animalier de talent, qui a approché Saint-Marcel, quelques détails qui prouvent à quel degré on augura du mérite de Saint-Marcel et de sa réussite.

« C'était, écrit M. Brunet-Houard, vers 1863 ou 1864, Daubigny continuait sa route et prenait si bien les devants que la presse ne s'occupait que de lui à cette époque ; Dupré s’endormait à l'Isle-Adam, Millet, très contesté, se débattait dans une gêne ressemblant pas mal à de la misère ; Rousseau cherchait des voies nouvelles et déroutait les amateurs ; Blin venait de mourir, laissant à néant les plus belles espérances ; Nazon faisait des vers et des épigrammes ; Hanoteau se lançait dans la polilit jue avancée ; Leroux, Lapierre, ne travaillaient qu’à leur temps perdu, en amateurs.

Diaz, enfin, faisait du commerce ; Saint-Marcel avait donc bon jeu pour prendre sa place.

« Un jour vint où je crus que c’était fait, ou que la chose allait arriver.

« Il vint chez moi, un jour de fin d’octobre, avec deux toiles de 30 ou 40, me disant que, son atelier étant trop petit, il me demandait l’hospitalité pour ébaucher simultanément les deux motifs qu’il venait de prendre à la mare aux Fées.

« En trois jours, les deux toiles étaient couvertes et avec des pochades bien insuffisantes, cependant, comme documents.

« Je n’ai jamais vu de lui, et les contemporains qui vivent encore peuvent l’affirmer, rien d’aussi complet et comme couleur, et comme composition. Un bouquet de hêtres à côté d’un bois de chênes, avec quelques bouleaux, sur un terrain de bruyères et de mousse. C’était éblouissant de lumière et de couleur. Nous tous, lui prédisions un grand succès et une vente certaine de ces deux tableaux, s’il en conservait les qualités. Mais, disaient les vieux, Comayras, Corot, Decamps, Jadin, mais, disaient-ils, demain il y aura à la place une plaine, et un village au bout, après demain une cour de ferme avec du bétail, ou bien une inondation, ricanait Paul Huet » ; ce vieillard, sans talent, insinuaient

Delécluze et Jal, deux critiques du temps, qui furent toujours injustes à l’égard de ce grand initiateur du paysage romantique.

Ils disaient malheureusement vrai, et ces tableaux furent perdus.

Comme peintre, aux approches de 1870, Saint-Marcel était fini, ou, à mieux dire, estimait qu’il aurait plus de bénéfices à ne plus peindre des tableaux qui ne se vendaient pas, et dont les frais matériels le ruinaient. Cette versatilité dans ses efforts, ce manque de confiance en soi, une complexité incroyable de talent, ont donc, dans une mesure relative, autorisé Decamps, en un moment de mauvaise humeur, à reprocher à Saint-Marcel d’être paresseux. Non, Saint-Marcel n’était pas paresseux. Mais il éprouvait cette désillusion de l’artiste qui, n’ayant rêvé que pour et par son art, s’aperçoit de l’inutilité de ses efforts et doute... Quelle souffrance! et comme je le plains de tout mon cœur, lui, ainsi que ceux qui ont placé très haut leur idéal, ont vécu dans la tour d’ivoire de leurs rêves et ont été victimes de leur destinée malheureuse !

Car Saint-Marcel a beaucoup travaillé ! Il a fait de la peinture, de l’eau-forte et des dessins, se révélant, du premier coup, maître en tous ces genres. Il n’empêche que Decamps, avec qui Saint-Marcel a tant d’analogie, (quelques années

avant sa mort, en 1860, Decamps, miné par la maladie, était devenu grincheux et acariâtre) quant aux nuances de caractère, plus sociable néanmoins que le vieux maître dont le naturel sauvage ne laissait guère pénétrer dans sa manière de vivre et cachait sa manière de peindre, dit un jour de Saint-Marcel :

« C’est un ours de génie. »

Saint-Marcel a si peu travaillé, qu’au contraire bien des paysages, tableaux inachevés, esquisses, de sa main sont aujourd’hui démarqués et signés Th. Rousseau et J. Dupré, comme ses dessins sont vendus pour des Delacroix dans les ventes de l’hôtel Drouot par certains marchands peu scrupuleux .

Saint-Marcel peignit non seulement en foret de Fontainebleau, mais aux environs, à Changis, Nemours, Marlotte, Thomery, Valvins, Moret, Grèz, Héricy. Il fit de charmants bords de rivières.

On juge les gens d’après leur caractère. Combien de traits anecdotiques dénoncent chez Saint-Marcel un fonds de timidité très grande, de fierté qui peut paraître exagérée, d’orgueil que n’estimeront pas ceux dont la conscience souple ne répudie pas à employer les moyens complaisants, de nature à procurer à leur auteur des profits moins chimériques ! M. Boisselier,

de Fontainebleau, m’a cité le trait suivant : Un amateur en visite chez Saint-Marcel, lui offre 50 francs d’un dessin que l’artiste estime 200 francs. Que fait Saint-Marcel ? Dépité, rageur, il préfère déchirer le dessin en deux morceaux, que M. Boisselier ramasse. Encadré, ce dessin, est-il besoin de le dire, était excellent et digne du maître qui se refusait à aller offrir ses dessins aux marchands qui le sollicitaient. Vanité mal placée, dit-on. Encore faut-il tenir compte de l’amour-propre des artistes de ce temps, qui plaçaient leur art au-dessus des marchandages misérables de nos agioteurs modernes.

En remontant un peu plus en arrière, ne voyait-on pas Ary Scheffer, Diaz, acheter des études à Th. Rousseau que l’ostracisme des jurys officiels éloignait des Salons.

31 août 1886.

Mon cher Prunaire,

M. Moissard m’a définitivement rapporté hier le dessin (lévrier couché, des Dessins du siècle), que M. Hawkins avait trouvé assez de son goût pour qu’il prît un instant la velléité de s’en rendre acquéreur.

Donc, si d’aventure, ainsi que vous me le fîtes espérer, vous pouviez, dans votre monde amateur, en trouver le placement dans des conditions un peu plus avantageuses, ce serait de votre part, pour moi, un service véritable eu égard à la pénible conjecture dont, de toute manière, je subis les effets désastreux.

Bien cordialement à vous.

Saint-Marcel.

Aussi bien, cette nouvelle lettre de Saint- Marcel témoigne de son louable désir, cependant, d’entrer en relations avec les amateurs.

Mais une des anecdotes les plus connues est celle-ci (1), dont M. Arthur Héseltine (2),

1. La Curiosité Universelle ('29 décembre 1890J : Saint-Marcel, par Loys Delteil.

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