Une opinion intéressante de M. Héseltine, de Marlotte
« On a tort de penser que Constable n’était pas apprécié de son vivant par les Anglais. 11 avait beaucoup de succès, bien plus que Old Crème qui resta pauvre toute sa vie etdemeura dans la ville de Norwich.
M. Héseltine, artiste-peintre et graveur ajoute : quand j’étais tout petit, un neveu de Old Crème m’enseignait le dessin.
Le frère de M. Héseltine de Marlotte, est un conservateur de « National Gallery » et grand collectionneur de dessins.
de Marlotte, m'a confirmé l’authenticité (1) : « Saint-Marcel travaillait dans le même atelier que Jadin, au palais de Fontainebleau. Il se trouvait ce jour-là, seul dans l’atelier avec Schopin, le fils de l’ancien directeur de la faïencerie de Montigny-sur-Loing, quand, tout à
1. On lui attribue également ce trait de caractère, qui peint le Saint-Marcel bon enfant, cordial avec ses amis, fin et spirituel. Un jour, rencontrant en forêt un paysagiste, il s’étonna de ne pas voir sur sa palette du vermillon. «A quoi bon? répliqua le peintre, montrant la verdure environnante. — Mais, riposta Saint-Marcel, gouailleur, sans l’ombre d’une méchanceté, avec quoi donc faites-vous les verts ? »
11 est évident que Saint-Marcel sut se concilier de solides amitiés, nous en avons l’attestation par cette lettre.
Mon cher Prunaire,
... Je descendrai probablement chez ce bon et vieil ami Pétroz, chez qui j’ai déjà accepté l’hospitalité dernièrement pendant quarante-huit heures, sur lesquelles je n’ai pu parvenir à en prélever une ou deux pour aller vous serrer la main, me trouvant repris en sousœuvre par Jean Gounod qui, depuis longtemps, brûlait de me montrer son atelier, de me présenter à son père, et qui m’a voulu aussi donner une nouvelle preuve d’amitié en m’invitant personnellement dans sa demeure intime de petite famille.
Saint-Marcel.
coup, le chambellan annonça l'Empereur et l’Impératrice, qui entre la première, suivie de ses dames d’honneur. Saint-Marcel s’est avancé pour la saluer, mais soudain, pris de timidité, impressionné, c’est très possible, par la beauté de l’Impératrice, il reste muet et embarrassé, répond mal aux questions de la Souveraine. Enfin, l’Empereur paraît ; Saint-Marcel est plus à l’aise et montre son tableau, que l’Empereur^ la cigarette aux lèvres, complimente, en même temps qu’il attire Saint-Marcel auprès de la fenêtre et s’extasie avec lui de la belle vue qu’ils ont sous les yeux, de l’étang, des carpes et des frondaisons qui l’encadrent. Puis l’Empereur rejoint T Impératrice et sort.
« Deux jours après, Saint-Marcel reçoit l’ordre de l’Empereur de peindre le paysage de la fenêtre. Saint-Marcel le commence, mais un après-midi de spleen, il crève sa toile en s’écriant : Non ! décidément, non ! je ne suis pas un courtisan. »
C’est du moins ce qui subsiste de ses confidences à un artiste qui travaillait à la décoration intérieure de la Galerie des Cerfs et exécutait des vues de France en camaïeu bleu, artiste que je suppose devoir être le peintre de fleurs A. Couder. C’est encore lui qui reconduisait poliment, mais avec une froide dignité, à
la porte de son atelier, un amateur qui le priait de meubler de quelques moutons la solitude d’un de ses paysages, dont ils avaient longtemps débattu le prix : « Des moutons, s’écria Saint- Marcel, des moutons dans la forêt ! Jamais, Monsieur ! »
Gomme graveur, Edme Saint-Marcel est ainsi apprécié par M. Félix Bracquemond (1), qui a en sa possession les quatre principales eauxfortes de cet artiste trop méconnu : « Les eauxfortes de Saint-Marcel valent, en tant qu’eauxfortes, celles des vues de Paris de Méryon. »
Un semblable éloge, venant de M. Bracquemond, est à considérer.
Car c’est ce même maître peintre-graveur qui écrivit dans les graveurs du XIXe siècle, de Béraldi :
« Méryon est la personnification du peintregraveur, non pas du peintre qui a peint et gravé, lui n’a pas peint. Il a fait, à la vérité
1 . Saint-Marcel fut lié avec Diaz, Gicéri, Lavieille, Desioberts, Bléry, Anastasi, P. Iiuet, Decamps, Delacroix, Amédée Besnus, A. Prunaire, Tavernier, Bracquemond, Brunet-Houard, etc.
quelques dessins très beaux, mais incomplets. Sa peinture, son dessin, son œuvre, en un mot, dune accentuation et d’une originalité sans égales, c’est sur le cuivre et par l’eau-forte qu’il l’obtient, est-il donc trop subtil de dire qu'il est peintre-graveur, et que les autres sont peintres et graveurs?...
En effet, Méryon, élève de David, commença par faire de la peinture, envoya au Salon, mais ne put continuer la peinture, atteint de daltonisme, et ne distinguant pas les couleurs. »
Saint-Marcel complète la liste des peintresgraveurs qui ont noms : Rembrandt, Deçamps, Delacroix, Barye, Paul Huet, Corot, Daubigny, Marilhat, etc.
Outre ses copies d’après les maîtres : Titien, van Dyck, David {Portrait de Pie VII), Gérard Dou, Rembrandt, Holbein, van Ostade, Delacroix, Decamps, on lui doit surtout les quatre eaux-fortes originales intitulées :
Le Berger et la Bergère conversant , effet de soleil dans la forêt de Fontainebleau (1848, exposée au Salon) ;
Les bœufs traversant la mare de Belle-Croix , effet de soleil à travers les arbres (1848, exposée au Salon) ;
La Bergère assise, nid de V Aigle ( 1852, exposée au Salon) ;
Le paysan suivi de son chien , Gorges d’Apremond (1863, exposée au Salon) ;
Ces deux dernières sont des chefs-d'œuvre de gravure. Le métier est admirable, souple ; les figures elles-mêmes font partie intimement de la lumière blonde du paysage.
Dans celle de la Bergère assise , on s'étonnera que Saint-Marcel, qui ne voulait pas peindre des moutons en forêt, en ait indiqué plusieurs.
Néanmoins, nous retrouvons dans les deux états de ces quatre eaux-fortes, les mêmes hésitations, les mêmes retouches qu'en certains de ses tableaux.
Il est également coutumier de repentirs qui l'amènent à gâter de belles épreuves au second état ; par exemple le deuxième état de la Bergère assise se ressent de grattages, d'effaçures, qui en dénaturent le caractère, peut-être plus vigoureux que dans l'épreuve du premier état, mais avec d’évidentes altérations après la lettre, que la morsure a laissées subsister en blanc.
Que manqua-t-il donc à Saint-Marcel pour atteindre la perfection en gravure ? La continuité dans les efforts, et une connaissance pratique plus complète du métier de graveur qui lui eût permis de vaincre des difficultés
qui l’arrêtaient ou le rebutaient à la longue.
Saint-Marcel a laissé, en gravure, diverses pièces plus secondaires :
La Mère Dusserre , tète de vieille femme (1870);
La même, profil à droite.
La Panthère , tournée à droite (1873);
Tête de lion , sur fond noir, signée à rebours (1873) ; a paru depuis dans Y Illustrât ion Nouvelle).
On a aussi de lui un essai lithographique: trois sujets sur la même pierre: Un chai assis près du feu et deux paysages.
Je n'analyserai pas plus longtemps le graveur que fut Saint-Marcel. M. Loys Delteil, dans son étude sur cet artiste parue dans la Curiosité Universelle du 29 décembre 1890, l’ayant défini à grands traits soigneusement et comme il importait de le faire.
La physionomie de Saint-Marcel serait incomplète, si je ne m'attardais pas, avec un soin jaloux, à décrire sa personnalité de dessinateur animalier. En cette application de ses facultés si complexes et si multiples, Saint-Marcel a peut-être résumé là tous les éléments de ses
aptitudes créatrices et originales. Il rivalise hautement, depuis Vittore Pisano, avec Rembrandt, Delacroix et Barye.
Un peu avant 1870, Saint-Marcel s'adonna à l’étude de la gent féroce. Il courut les marchés de Montereau, s’installa auprès des ménageries qui séjournaient fréquemment dans cette ville, et, suggestionné très certainement par sa collaboration avec Jadin et son étude approfondie de l’œuvre d’animalier de Delacroix, il marqua de sa griffe léonine des dessins que celui-ci n’eût pas reniés. M. Boisselier me citait ce fait qui atteste combien Saint-Marcel avait horreur de travailler de « chic » ; un jour, à Fontainebleau, une ménagerie étant de passage, Saint- Marcel s’empresse d aller s’asseoir devant la cage des fauves, revêtu d’une blouse grise, le chef couvert d’une casquette à large visière, afin de protéger sa vue qui commençait à baisser singulièrement. Un tigre l’attire de préférence, mais désireux de le voir rugir et afin de le prendre sur le vif, il prie son ami Boisselier d’exciter avec sa canne l’animal féroce. Celui-ci, impatienté, 11e tarde pas à donner bientôt les marques d’une véritable fureur ; cependant Saint-Marcel ne le perd pas de vue un instant et, fait de lui un croquis admirable, toul frémissant de vie et de colère vaine.
« Il existe de lui (Saint Marcel), dit encore M. AmédéeBesnus dans ses Relations d'artiste , nombre de dessins à la plume, généralement de lions et de tigres, qui sont trop visiblement imités de Delacroix aussi bien dans le caractère des animaux que dans la façon même de hacher ses traits comme l’illustre maître. Son originalité, à lui Saint-Marcel, ne se dégageait pas encore. Mais, patience ! cela n’allait pas tarder...
< ...En effet, ce n’est pas seulement avec une science profonde de la structure anatomique de ses bêtes qu'il les crayonne à grands traits, mais encore, avec une rare conscience, il poursuit la recherche de leur caractère spécial, il scrute en quelque sorte leurs intentions, leurs désirs, leurs inquiétudes et, à l’exemple du grand sculpteur Barye, avec qui il a des affinités évidentes, Saint-Marcel imprime à chacune d’elles le cachet de sa race et, par leur allure particulière, en écrit l’àge et l'instinct...
... J’aurais beaucoup encore à dire sur le monde des oiseaux carnassiers, qu’il a compris mieux que personne, tant sa façon de faire est unique et bien à lui. A coté des lions, tigres, jaguars, panthères, loups et chacals, qui ont été portraiturés incidemment par d’autres, rien n’est comparable à ses vautours, aigles et
gypaètes, et dans ce genre il n’a pas de rival. »
M. A. Besnus parle également d’un dessin de lion qui lui appartient : « étendu de son long et dormant », qui passionne tous les artistes, ainsi que d’un loup (M. Bonnat, qui a acquis une trentaine de ses dessins, en a de non moins étonnants, mais certains sont déjà envoyés au musée de Bayonne), dont, avec une conscience on pourrait dire vertueuse, il a consigné d’une fine écriture la nationalité : Loup commun de France ( poil d’hiver ). C’est un dessin en deux tons, crayon noir sur lavis fauve, dont les accents et les teintes combinés font merveille.
Le musée du Luxembourg est détenteur de dix dessins d’animaux, d’un dessin de paysage et d’une gravure : La Conversation. Le nombre de ses dessins d’animaux dispersés lors de la vente (1) de son atelier est considérable. Mais il importe de faire un choix ; aussi bien, quelques particuliers en possèdent qui sont insuffisants et ne ressemblent en rien à ceux que nous avons eu le plaisir d’admirer. Les belles gravures sur bois de M. et M,nc Primaire qui
1. Vente après décès. Collection de M. Edme Saint- Marcel, artiste peintre. Tableaux, dessins, gravures et eaux-fortes anciennes. Maison Jadin, 4, rue Saint- Marty. à Fontainebleau, juillet et septembre 1890.
ornent et rehaussent si bien le texte de cet article, faites d’après certains dessins de Saint- Marcel, permettront aux lecteurs de mieux juger, par cette tète de lionne de profil, de la sincérité scrupuleuse qu'apportait Saint-Marcel dans l’étude des animaux féroces, avec quelle savante fermeté de traits il établissait le caractère de la bête et rendait l’expression particulière de ranimai, son sentiment de force et de cruauté sanguinaire. De ces qualités témoignent, à des degrés différents d’intensité et de résolution, cette tête de lion, ce sanglier mort aux poils hérissés, ces deux physionomies effarées de biches aux écoutes, et ce dernier dessin, où l’influence de Delacroix est indéniable de lion, bonne et lionceau. Rops disait des dessins d’animaux de Saint-Marcel : « C’est beau comme de l’Albert Durer ! » (1)
Le mérite incontesté du graveur Primaire se double, en la circonstance, de l’intérêt puissant qui émane de cette touchante intention de reproduire par la gravure certaines pièces capi-
1. Ces gravures sont extraites de l’album de Huit dessins de Edme Saint-Marcel , (f raves sur bois en couleur, par FlJ et A. Primaire , avec un portrait de Saint-Marcel, à 35 ans, qui vient de paraître, (Clovis Sagot, éd., 46, rue Laffitte).
taies de Saint-Marcel (1), avec qui il se lia d'intimité dans les dernières années de sa vie. Et il serait à souhaiter que M. Prunaire propageât par la gravure la réputation de Saint- Marcel animalier et qu'il complétât son album avec le Lion dévorant sa proie (don de M. Besnus au musée du Luxembourg) et les dessins de lions, de tigres, de panthères, des collections de MM. Bonnat, Yiau, Beurdeley, dessins dont plusieurs figurèrent d'ailleurs à l’Exposition Universelle de 1900.
Comme en témoignent les deux lettres suivantes de Delacroix et de Decamps adressées à Saint-Marcel, il est avéré que ces maîtres le tenaient en très haute considération et n’hésitaient pas à lui emprunter de ses dessins.
Ce samedi, je rentre au moment où vous venez de passer ; j'avais trouvé le matin vos dessins sans en prévenir ma bonne. Je suis donc très fâché de vous donner la peine de
1. Le monogramme de Saint-Marcel se compose d’un S et d’un M entrelacés.
revenir. Si vous n’êtes pas encore parti, vous pourriez les avoir.
Recevez tous mes regrets et amitiés sincères.
E. Delacroix.
Puis celle-ci :
Mon cher confrère et excellent ami,
Je vous renvoie avec mille remerciements le bon dessin que vous avez bien voulu me prêter pour ma fille. Excusez-moi si j’ai tardé si longtemps.
Présentez, je vous prie, mes civilités à Madame.
Tout à vous de bonne amitié.
Decamps.
Ap rès la guerre de 1870, des amis voulurent l'entraîner, quelle idée ! vers la polir ique. Blackboulé comme conseiller municipal, on tenta de le poser néanmoins comme député. Mais, inconnu du public, il échoua naturellement, et retourna à ses brosses, qu’il n’eût du quitter jamais.
Cependant, au fur et à mesure que les années s’accumulent sur sa tète, la misanthropie de
Saint-Marcel s’accentue. La vie lui devient plus misérable, il perd aux trois quarts la vue.
C’est ainsi qu’il écrivait, à son ami Prunaire, ces deux lettres, si profondément attristantes :
Avril 1885.
Mon cher Prunaire,
Pardonnez-moi, je vous prie, et veuillez m’excuser auprès de votre chère épouse de n’ètre pas allé vous voir à ce dernier voyage. Mon frère, d’une part, m’a retenu le plus possible, puis c’est à peine si j’ai pu voir en courant l’exposition et faire des courses nécessaires. Enfin, j’étais dans une telle disposition physique et d’esprit, que j’appréhendais d’aller attrister d’autres attristés que je pensais peutêtre résidents alors à Yalvins.
Je vais beaucoup mieux depuis quelques jours en ce qui tient au physique. Quant à l’état moral, il s’assombrit malgré moi de plus en plus en sentant tout crouler sous mes pas.
Dans le trouble que j’éprouve en me recueillant en moi-même, ce que je déplore le plus, c’est pour le présent une inaptitude complète au travail, le décousu de mes travaux, de ma vie, et ce qui devrait être mon affection commence à me terrifier et à me donner le vertige.
Au milieu des vicissitudes de la vie heureux encore ceux qui sentent pouvoir les supporter à deux. Sait-on jamais où peut conduire et à quelles compromissions peut entraîner le désir d’éviter de sérieuses responsabilités nouvelles.
Faites-vous bon marché de votre bien sous toutes les formes, liberté d’action et de pensée, argent, temps, espérances de fortune, vous voyez à la fin la tombe ouverte sans avoir acquis, ayant tout abandonné, et menacé sans cesse du reproche posthume de n’avoir pas fait un sort meilleur aux ingrats.
Vous voyez, mon cher ami, combien je broie du noir.
Sans adieux, et au revoir, en vous serrant cordialement la main.
Saint-Marcel
8 juillet 1880
Mon cher Prunaire,
Etes -vous à Val vins ? Etes -vous à Paris ? Etes-vous aux eaux ?... Mmc Prunaire et vous avez dù me trouver bien sans-gêne de ne pas vous avoir donné signe de vie après la bonne
hospitalité que j'ai reçue de vous à mon dernier voyage ; j'ai été depuis fort occupé à livrer mes 5 dessins pour peu d'argent ; mais pour le présent, je ne puis ni travailler, ni aller voir personne. Je suis aux neuf dixièmes aveugle !
Bien à vous.
Saint-Marcel
Bien des choses àPétroz, si vous le voyez.
Finalement, à bout de force et de courage, il se brûle la cervelle dans un lit, le 15 février 1890, à l'âge de soixante et onze ans. Son intention de se donner la mort était bien ancrée dans son esprit, car il appert, par la lecture de la lettre suivante, datée du mois de décembre 1889, que celte pensée le poursuivait comme un horrible cauchemar, à la tyrannie atroce duquel il devait succomber deux mois plus tard.
Fontainebleau, 30 décembre 1889.
Mon cher Primaire,
Au milieu de mon horrible désastre qui m'accable plus que jamais, des infirmités qui viennent fondre sur moi avec la vieillesse, des poignantes inquiétudes auxquelles je ne cesse
d’être en proie, il m’est bien doux de recevoir comme ce matin quelques mots d’amis sincères, à qui j étais loin de songer à donner de mes nouvelles. Mon état moral est cent fois trop poignant pour le faire. Je viens de passer plus d’un grand mois dans des tortures qui sont loin de toucher à leur fin, et mille fois trop longues à décrire tant elles sont inimaginables.
C'est sans doute une bien exécrable fin d'année que je vous signale, mais il faudrait vous avoir ici et que je m'en entretinsse avec vous longuement pour que je puisse vous en donner la moindre idée, car avec la meilleure intention de vivre en bonne intelligence avec tout le monde, je n’en recueille que du mal de la part de ceux qui se sont montrés jaloux en apparence de me rendre le plus urgent des services.
Le reproche que je reçois de quelques-uns qui se croient le droit de ne faire de moi qu'un sujet, leur esclave, me lacère plus le cœur qu’aucun même des terribles accidents qui m’arrivent.
Avez vous des nouvelles de cet excellent Pétroz et du bon ami Pathey ? Quelle différence entre ceux-là et les arides mondains qu'il m’est permis de seuls fréquenter ?
Tl me passe parfois dans la tète des idées de
sauvetage ingénieux, devant Fexécution desquelles je recule intimidé, les produits de mon imagination exaltée, mais non malade, me semblant parfois d'une logique indestructible mais d une horrible difficulté à appliquer.
Je vous serre cordialement la main jusqu’au prochain revoir, si je puis l'espérer.
Bien à vous.
Saint-Marcel.
Saint-Marcel habitait alors, à Fontainebleau, la maison appartenant à la fille de Decamps, Mme Dentu, 201, rue Saint-Merry.
Etrange destinée qui liait son sort à celui, également tragique, de Decamps, mort d'une chute de cheval comme Géricault, de Marilhat, mort fou, de Méryon, mort fou aussi !
A partir de 1880, on suit la vie de Saint- Marcel presque pas à pas, entre les lignes de sa correspondance au graveur Prunaire, dont j’ai cité plus haut quelques lettres, les plus capitales ; la lutte sourde qui se joue dans cette àme désemparée, se devine dans ces lettres où la lier té le dispute à l’obligation de ne pas périr de faim, et qui laissent transparaître visiblement la hantise d’une résolution extrême destinée à mettre lin à une existence de misère et d’écrasantes vicissitudes morales.
Il l'envisage avec un calme si effrayant, que nous frissonnons et que l'émotion nous gagne en face de ce suicide prémédité où sa froide raison implacable l'accule et le précipite, comme l'ultime moyen de salut et de délivrance î
1. Edme Saint-Marcel a laissé un fils, M. Normand Saint-Marcel, artiste peintre de talent, lui-même, qui habite Marlotte.