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Le Joueur de cornemuse et la Femtne paralytique

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David, non dans la pensée, mais dans l'exécution. Comme David, qui fut son devancier, Géricault est, d'un autre côté (et qu'on ne l'oublie pas !), un des plus mâles génies de peintre qu'on ait vus, et pour cette raison, c'est de l'homme que ce Viril se préoccupe le plus. C'est l'homme qui prend son regard et presque le confisque... l'homme et le cheval, ce noble animal qui semble acheverriiomme, car l'homme, détrôné de son cheval et à pied, ne paraît plus qu'une moitié d'homme. Même l'épée, l'embellissante épée à la main, l'homme n'est complet et magnifique qu'à cheval. Lliomme donc et le cheval, l'un sur l'autre ou l'un à côté de l'autre, voilà l'absorbant objectif de Géricault ! Il n'a pensé qu'à cela, il n'a vu que cela toute sa vie. La femme, cet objectif de tant d'autres peintres, il ne s'en soucie guère... « Quand je commence une femme, je la finis en lion*, a-t-il dit quelque part. On dirait qu'il n'est pas né d'elle, mais d'une Centauresse, — tout au moins de quelque Amazone. . . Il n'a peint de femmes qu'en de rares portraits, et encore avec plus d'exacte réalité que d'amoureux idéal. L'Idéal! il le garde pour l'homme et le cheval, et il peint alors des types d'une correction, d'une vigueur et d'une beauté qui rappellent Phidias, sans le copier et sans l'imiter... •Quoi de plus beau, en effet, et dans le sens le plus idéal, que le Chasseur de la garde et le Cuirassier blessé? Otez-leur le costume militaire, dont la beauté est toute moderne; ôtez le caleçon aux Boxeurs et aux conducteurs •de chevaux de la campagne de Rome, dans les Courses

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de chevaux en liberté, et vous avez la beauté humaine telle que l'art grec l'a comprise et réalisée, la beauté humaine qui faisait dire aux Épicuriens que c'était la forme des Dieux. Il n'y a que David qui ait eu cet idéalde la beauté virile ou juvénile, cette splendeur de formes et de musculature. Par ce côté, Géricault, comme David qui ne l'avait pas lu, touchait à Byron, le peintre, dans ses poèmes, de jeunes hommes comme Selim, Hugo et l'adorable Juan, cet Espagnol qui est un Grec de la mer Egée ! Le rapport, la ressemblance, l'identité dans la conception esthétique, sautent aux yeux et forcent à conclure que le génie de Géricault, comme celui de Byron, est un génie grec, malgré tous les milieux dans lesquels il s'est placé et tous les costumes qu'il a revêtus.

C'était aussi un génie militaire. Le Chasseur de lagarde et le Cuirassier blessé,— ces deux chefs-d'œuvre, l'un de fougue, 1 autre d'abattement, — et des dessins, — car Géricault, mort trop tôt, a bien plus dessiné que peint, dans l'intérêt des toiles futures qu'il projetait, — des dessins comme le Convoi de soldats blessés et la Retraite de Russie, montrent bien comme il entendait les soldats. Et

comment ne les aurait-il pas entendus?... 11 était d'un temps où l'héroïsme militaire flambait dans l'air, mis à feu par l'Empereur. Naturellement épris de la force et de la beauté humaine rencontrées à chaque pas dans la génération d'alors, développée et parée pour la guerre, il se pénétra si profondément de l'esprit homérique de ce merveilleux temps, qui semblait fait pour lui, qu'aux personnages les plus vulgaires de ses tableaux ou de ses dessins, — aux bouchers, aux charretiers, aux palefreniers, aux maréchaux ferrants, à tous ces types qu'il alTectionnait le plus parce qu'ils exprimaient la force, — et la force en action!— il donne des tournures de héros. Grec par le flni de ses œuvres et par l'équilibre de la force et de la beauté dans ses œuvres, ce Gaulois et ce Franc n'en était pas moins de sa race, et, dans son art, il en développe tous les instincts. S'il avait vécu, que de tableaux ne nous eût-il pas donnés, inspirés par la guerre, lui qui, entraîné et enivré par elle, se fit un jour volontairement soldat!

Indépendant par la fortune et déjà célèbre, heureux par son art qu'il aimait, beau comme ses types (autre rapport avec Byron), ce jeune homme qui n'avait rien à désirer, ce Grec égaré dans nos temps, qui aurait, aux Champs Olympiques, monté les chevaux de Diomède et conduit les chars de Pindare, entra, en 1814, dans la Maison-Rouge, par furie militaire et équestre ; car le génie équestre dominait en lui jusqu'au génie militaire. Sa passion d'Arabe pour les chevaux avait l'intensité de celle d'Âlfieri, — ce coureur à bride abattue par toute

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l'Europe! — mais elle fut plus féconde. Alfleri n'en tira que des tragédies. Elle produisit sous le pinceau de Géricault des types de chevaux qui sont des modèles. Charles Clément, dans sa trop sol)re biographie, nous donne une particularité sur Géricault qui prouve à quel point sa passion pour les chevaux était insensée. Il paraît qu'il s'était fait faire un appareil compliqué et cruel qui devait, en les déformant, imprimer à ses jambes, d'un ■galbe charmant, l'arcure des jambes du cavalier... Oui, c'était insensé ! — et môme enfantin, comme le casque d'or, de forme antique, que Byron se mit sur la tête quand il partit pour la Grèce, afin d'avoir plus l'air ainsi d'un guerrier grec du siège de Troie; mais c'est avec ces enfantillages-là qu'on est un artiste, c'est avec ces folieslà qu'on fait des chefs-d'œuvre que les hommes doivent éternellement admirer 1

J'ai dit que déjà il était célèbre, à cette époque,quoique sa gloire ne fût pas fixée et que sa géniale supériorité fût contestée encore. Contradiction, du reste, de tout ce qui est la vie! Il est des gloires qui devraient éclater comme une bombe, comme un soleil issant des flots, et qui n'ont que des aurores paresseuses à se lever, — comme disait si adorablement La Fontaine, — qui n'ont que des aubes embrumées qui se détirent et se déchirent longtemps dans les dernières obscurités de la nuit, avant de projeter leurs blancheurs. Telle fut la gloire pour Géricault. Le Chasseur de la garde, le Cuirassier blessé, le Radeau de la Méduse ne firent pas l'explosion qu'on imaginerait à dis-

tance. La Critique du temps les chicana petitement. Le Radeau de la Méduse, pour lequel il fallait les âmes robustes du pays de Shakespeare, fit mal aux nerfs de toute la France. Gomme on l'a dit spirituellement : « On aurait pu mettre plus de gaieté dans un naufrage ! » et on regardait celui-là avec un flacon de sels sous le nez... La biographie de Charles Clément ne dit point si Géricault souffrit de cela. Il était — dit-elle — très modeste. Sa modestie, qui sait? était peut-être de la force. Géricault, le peintre de la force, était probablement trop préoccupé de ce phénomène delà force, pour montrer les souffrances d'une vanité qui aurait été une faiblesse... 11 aurait, par là, différé de l'orageux Byron,que les premières critiques qu'on lit de ses vers poussèrent jusqu'aux fureurs d'Oreste. {jéricault ne fut point raillé, il est vrai, comme lord Byron l'avait été, et qui s'en vengea par un tonnerre de célébrité comme on n'en avait jamais entendu ! Mais lui, Géricault, souffrit-il de faire le pied de grue, lui qui avait la griffe de l'aigle, dans l'antichambre de la Gloire? Toujours estil qu'il jeta ses dernières années dans les plaisirs bêtes, que le monde a inventés pom* le soulagement des hommes de génie que leur trop de génie fait souffrir.

Ces plaisirs botes d'un monde imbécile, dans lesquels Byron s'était jeté aussi à Venise, ne le tuèrent point. Qui se sert du glaive périt par le glaive. Qui se sert de la femme périt par la femme. C'est l'histoire, à la fin funèbre, de tous les amours. Géricault périt par le cheval. Son cheval le Jeta, ce dompteur amoureux du cheval, par-dessus une barrière. Il se blessa et en mourut. Géricault, le peintre passionné de la force, mourut d'un effort de sa force ; mais quand il mourut, il souffrait depuis longtemps déjà de sa grande manière d'être, comme dit Henri Heine, qui savait, par sa propre expérience, où est le tendon d'Achille dos grands artistes... Michelet, dans son beau livre de YEludiant, a prétendu qu'il était mort de désespoir, le désespoir d'un homme qui ne comprenait pas la Patrie, et que la Patrie aurait sauvé, en fécondant et en agrandissant son génie, s'il l'avait comprise. Thèse émouvante et brillante, bonne à soutenir pour un professeur devant les jeunes hommes qui entourent sa chaire, et auxquels il faut inculquer un patriotisme qui n'est plus. Mais Michelet, le professeur, l'alhuneur d'hommes, n'est pas un critique. Il fait, à sa façon, un Géricault, avec cet admirable talent (jui est une magie. Ce n'est pas là

le Gf^ricault réel. Ce n'est pas là do la critique, c'est une incantation. îMichelet, cet enchanteur plus enchanteur que Merlin, Micholet, l'Enchanteur Merlin de l'Histoire, a fait mourir Géricault du mal dont se meurt, en ce moment, la France, — mais, au-dessous de lui, sans en souffrir, — du mal de ne plus croire en elle ! Eh bien, malgré le talent de Michclet, je ne crois pas au Géricault qu'il invente ! Géricault, en peignant le Chassew de la garde, n'a pensé nullement à symboliser la guerre stupide, brutale, comme les philanthropes la font pour la déshonorer ! En peignant le Cuirassier' blessé, il n'a nullement pensé à exprimer la douleur d'un peuple qui sent la défaite et qui geint de la guerre, et qui s'afflige des malheurs avenir. 0 magicien, remportez votre baguette ! Géricault, plongé dans les derniers plaisirs de la fin de sa vie, n'est pas un patriote qui se suicide, unCaton d'Utique qui se passe les voluptés meurtrières d'Héliogabale à travers le corps !

Non, non, non! Ce n'est pas cela, Géricault ! Géricault n'est qu'un artiste, mais cela sufTit pour la gloire d'un homme, pour la douleur de sa vie et pour sa mort prématurée. Géricault est, en sa qualité d'artiste, un exigeant et un délicat dans une société égoïste et grossière, et qui refuse tout aux plus légitimes et aux plus nobles ambitions. Il n'avait pas même besoin d'être de cette jeunesse et de cette époque que Chateauljriand a décrites dans son admirable livre physiologique et pathologique de /?en(?,pour tomber dans la mélancolie désespérée qui, selon

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Michelet, dévora ses derniers jours. Charles Clément, qui est aussi discret que sobre et dont la discrétion fait peut-être la sobriété, ne nous donne aucun détail sur les dernières années de Géricault, que Michelet a racontées en les expliquant à sa manière. Michelet l'a peint découragé même de son art, s'arrachant volontairement aux recueillements de l'artiste et à la solitude féconde de l'atelier, en proie au monde, — ce désert d'hommes, — traînant dans les bals qu'il hantait la figure fatale de quelque Manfred, élégant mais effrayant, dandy ganté de jaune et s'apprêtant à mourir, s'il fallait mourir, debout dans ses caparaçons de dandy comme Vespasien dans sa robe de pourpre ! Charles Clément, lui, ne dit pas un mot de tout cela.Il ne parle ni de cette désespérance,ni de ces orgies, ni de ces voyages à la Childe Harold que Michelet impute à Géricault. A cela près d'un mot, encore moins un mot qu'une allusion, il ne sonne rien des passions qui, en dehors de son art et de ses chevaux, du reste, euxmêmes, partie de son art, purent agiter Géricault. C'est qu'essentiellement et d'âme, il n'était qu'un artiste, — un artiste qui, comme tant d'autres, trouvait peut-être bien lente à lui venir cette gloire qui n'a pleinement rayonné que sur son tombeau, et qui se jetait un instant dans des distractions effrénées pour oubher qu'il l'attendait I

Elle est enfin venue. Qui ne convient pas aujourd'hui que Géricault, sur lequel, à ses plus belles œuvres, la Critique, quand elles parurent, a si mesquinement disputaillé, est maintenant un des Maîtres — et l'un des plus grands — de l'Ecole française? La gloire est venue. Seulement, la gloire qui passe à l'état de tradition classique n'est guère plus qu'une momie. Il faut, pour qu'elle soit réellement la vie dans l'immortalité, qu'elle produise l'enthousiasme dans les cœurs et pousse aux exemples... Est-ce là le cas pour Géricault ? Géricault, c'est un grand nom, qu'on laisse tranquille; mais qui s'inspire réellement de ce fier homme qui s'appelait Géricault^... Génie sévère, artiste profond, qui savait le dessous de la forme humaine comme il en savait le dessus, quelle influence a-t-il, quel ascendant peut-il avoir sur la nouvelle génération de ce temps, morbide pour la peinture, où la couleur a noyé le dessin et où la plupart des artistes ne savent pas l'orthographe de leur art?... car le dessin, c'est l'orthographe et la grammaire de la peinture. Pur comme un Grec par les lignes et par le relief, idéal jusque dans l'expression la moins haute de la force physique, — par exemple quand il fait se battre, dans une écurie, des chevaux qui se mordent à la croupe,— que peut être Géricault pour les peintres sans pureté et sans idéal, qui

aiment le vulgaux elle peignent brutalement , bassement, insolemment comme il est'?... Que doit être enfin ce Robuste, qui finissait en lion ce qu'il commençait en femme, pour ces énervés et ces affadis qui finiraient en femme ce qu'ils commenceraient en lion?... Géricault comme David, ces anatomistes savants l'un et l'autre, qui font saillir le muscle à la manière sculpturale de Michel- Ange, doivent tous deux être antipathiques aux lâches pinceaux de ce temps de cAic, — pour parler l'argot d'une peinture, elle-même un argot!... Grands artistes, Géricault et David, qu'on n'invoque plus, en attendant qu'on les méprise comme, dans un autre art, on méprise déjà Lamartine et Chateaubriand! Ah! le mépris va vite par ce temps de corruption. La corruption, cette fille publique, se permet le mépris ; mais c'est un mépris qui renionle, celui-là, au lieu de descendre. Au lieu de partir d'en haut, il part d'en bas. C'est le monde renversé. «Tout devient pire », disait André Chénier. Après Géricault et David, nous avons vu, dans la peinture, Courbet ; après Courbet, Manet. Dans la littérature, après Chateaubriand, Flaubert; après Flaubert, Zola. Et c'est ainsi que nous roulons, par un escalier plus dur à descendre que celui du Dante. Pauvre et grand Géricault! Que dirait-il, s'il revenait au monde, des peintures contemporaines?...

Il ne les regarderait pas longtemps. Il sauterait vite sur un de ses chevaux adorés et décamperait, feu des quatre pieds, dût-il encore se rompre les reins une seconde fois!

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