‹ Sensations d'artChapitre 14 sur 35 · ETUDE · texte numérisé non relu

ETUDE

Théodore Rousseau, le paysagiste, vient de mourir . C'était, dans son art, le premier homme do son siècle et peut-être de tous les siècles, et ce que j'écris là n'est point de l'oraison funèbre, faite à trois pas d'une tombe chaude de l'homme qui vient d'y tomber... Pour Théodore Rousseau, enlevé par la mort dans sa maturité, qui pouvait travailler vingt-cinq ans encore, la gloire depuis longtemps était commencée, et la Postérité, qui ne respecte guères nos consignes, ajoutera sans doute à cette gloire, mais ne pourra rien y changer.

Je l'ai connu en ces derniers temps, ce grand artiste ; je l'ai rencontré plusieurs fois chez Théophile Silvestre, son historien et son exécuteur testamentaire, et sa personnalité,trop arrêtée et tropa?*;r/an<epoiu- n'être jamais.

si peu qu'on la voyait, entr'aperçue, m'est restée burinée dans le souvenir comme une médaille, que je voudrais en détacher. Il avait justement en lui l'énergie concentrée, profonde, unitaire que la médaille, qui est une concentration aussi, peut en quelques traits exprimer, et quelquefois en un seul ! Le trait unique qui peut donner tout dans la physionomie d'un homme, ce trait caractéristique, cliez Théodore Rousseau, et sur lequel il faudrait être très fort pour, comme il le faudrait, appuyer, c'est, si je ne me trompe, l'absorption de l'être tout entier par le despotisme absolu de l'Art. Rousseau n'était pas seulement un grand peintre : il était la Peinture... Il était le génie non abstrait, mais concret, de la Peinture elle-même dans son attention éternelle, dans son infatigable ouverture d'yeux, ajustés sur les choses visibles comme l'œil du canonnier qui pointe... Il garda toute sa vie cette attitude inouïe qui suppose une force!... cette attitude sans distraction, sans remuement de paupières, même quand sa main faisait des chefsd'œuvre, cette main, la plus acharnée main de peintre, et qui n'allait pourtant jamais aussi loin que l'acharnement de son regard !

... Il n'était vent de flamme au désert Qui lui fît baisser la paupière !

a dit le poète, du Sphinx ; mais Rousseau non plus... Le vent des flammes de la vie n'a point fait baisser ce regard, attaché sur la Nature pour la saisir et la peindre

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