Je l'ai connu plus tard et aimé
Cette peinture, à distance et pour l'esprit, des choses déjà peintes pour les yeux, cette pénétration dans la littérature de l'art plastique, n'est pas un fait qui remonte très haut dans notre histoire littéraire, à nous. En Italie, Vasari et Lanzi, et d'autres encore, avaient essayé de ces jugements d'art et les avaient mêlés à leurs bio graphies d'artistes, mais, en France, qu' avions-nous de pareil avant Diderot?... En France, la littérature du XVII* siècle ne se préoccupe guères que d'un seul genre de beauté, et c'est le sien, la beauté littéraire. C'est ime Narcisse, mais dont le ruisseau est devenu un magnifique fleuve et qui ne meurt pas en se regardant. Il y avait pourtant de grands peintres et de grands sculpteurs au XVII' siècle, mais excepté Molière, dont le profond regard est tombé sur tout; excepté Molière, dans son poème du Yal-de-Grâce, je ne sache personne, parmi les lettrés, qui ait pris à part les arts plastiques et se soit rendu compte de leurs effets. Et cela devait être, du reste.
Spiritualisle, rationnel et cartésien, le xvii^ siècle devait dire : Je pense, donc jesuis Jet laisser au xviii« siècle, matérialiste, lui, jusqu'à la bestialité, et qui croyait que la chair se faisait comme le marbre, l'art du marbre et de la couleur et tout ce monde de la sensation, qui s'ouvre pourtant sur la pensée ! C'est donc au xviii» siècle que
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se fit l'alliance de l'art plastique et de l'art littéraire, et que les deux Muses unirent leurs mains fraternelles ; mais c'est maintenant, c'est au xix*, que cette alliance s'est resserrée et est devenue une véritable intimité. Vingt fois, dans Les Œuvres et les Hommcs^nons avons eu l'occasion de constater l'influence immense, et qui tend chaque jour à s'accroître, de la langue des arts sur la langue de la littérature.
Dans le style du dix-septième siècle, demandez-vous ce qu'était cette exigence, à présent si impérieuse, de la couleur? Elle n'était pas... Racine, cette perle qui repose l'esprit et qui le caresse, est gris comme une perle et... comme M. Ingres; tandis qu'au dix-neuvième siècle, tout ce qui tient une plume est vénitien de prétention, de préoccupation ou de fait. La couleur n'est plus seulement locale, comme on disait il y a trente ans : eUe est universelle. Elle doit inonder tout comme la lumière, dont elle est la fille rougissante,ou pâlissante ou sombre, mais toujours émue I Une fois les arts entrés dans la littérature, il n'a pas plus manqué de critiques d'art écrivains que de critiques littéraires. Nous avons présentement plusieurs de ces brillants Androgynes d'art et de littérature, qui ont les deux natures comme les deux domaines. Certes ! ils en remontreraient fièrement à leur père Diderot, dont le goût est peu sûr, dont la science est incertaine, et dont l'enthousiasme voit souvent tout tourner : espèce de Noé qui s'enivre avec le raisin qu'il a planté !
C'est ce nombre choisi de critiques d'art que M. Zacharie Astruc va augmenter, dès son début, d'une personnalité très vive et que nous ne confondrons avec personne. Il n'a ni la finesse mordante de Henri Beyle, ni la puissante matérialité et la technicité magistrale de Théophile Gautier, ni la splendeur de palette de Paul de Saint- Victor, ni la mâle appréciation de Théophile Silvestre, ni la profondeur suggestive de Baudelaire ; mais ce qu'il a, c'est le velouté d'une sensibilité charmante, très souvent juste, toujours sincère. C'est une goutte de rosée, quand ce n'est pas une larme, qu'on craint de voir se sécher tant elle fait bien sur les fleurs de son esprit, et je vous réponds qu'il en a une touffe !
M. Zacharie Astruc, je le sens, est trop jeune pour ne pas porter quelques reflets sur sa pensée. Il a les lèvres trop fraîches pour qu'on n'y retrouve pas le goût du lait de ces mamelles intellectuelles où il a bu ses premières gorgées de vie. Il a du Sterne, du Jean-Paul et de l'Henri Heine, avec un filet de l'expression de Rivarol parci par-là. C'est là son citron quand sa critique s'acidule. Eh bien, c'est la fusion de toutes ces nuances, trop distinctes et séparées encore, qui lui fera plus tard une originalité délicieuse! — Mais que la goutte de rosée ou la larme du cœur qui tremble ici ne se sèche pas, ne se sèche jamais sous ce misérable rayon du succès ou de la prospérité que boit le talent avec une avidité bête, et qu'il ne faut pas souhaiter trop tôt à ceux qu'on aime !