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Oui, le livre de M. Zacharie Astruc a du Sterne dans sa composition ; car M. Astruc a voulu composer un livre avec ses notes et ses tablettes de Salon, pour en éviter la sécheresse. Quand on a vu le bizarre et joli volume publié par MalassiS; avec son aveugle sur la couverture, qui est peut-être le portrait de l'auteur, et qu'un chien à très longues oreilles, et qui est peut-être un symbole, mène à travers tous ces tableaux, comme l'image de ce M. Gondolin, l'aide en critique que prend si plaisamment M. Astruc pour édifier sa religion artistique, comment ne pas penser à Sterne, à l'auteur de Tristram Shandy et du Voyage sentimental !... Et plus tard, lorsqu'on a ouvert le livre et qu'on y a lu les conversations du critique et des choses critiquées, les dialogues des personnages de ces tableaux et du critique qui les regarde et qui s'avise de les juger, comment aussi ne pas penser à Jean-Paul, cet autre Sterne, le Sterne allemand?
Enfin, lorsqu'on a goûté à ces poésies sans rythme, l'Ode à r Amour, la Romance turque, l'Idylle, ÏEau et le Cavalier, la Symphonie des mouettes, la Ballade des trois Bohémiens, les beaux morceaux sur Zeuxis et Ovide, sur le César de M. Gerôme, sur la Rosa-Nera de M. Hébert,
qui semblent des poésies traduites et dont on voudrait bien retrouver l'original, comment ne pas rêver encore à Henri Heine, ce clair de lune, amoureux des roses, évanoui? Ali ! le poète, le poète que ce M. Zacharie Astruc ! Ne dirait-on pas qu'il s'est donné une peine du diable pom* jeter de la variété dans son livre? et il n'en est rien. Il a cédé à sa nature : « Je ne t'en aimerais pas moins, — dit Sardanapale, dans Byron, — oh! non, et peut-être t'en aimerais-je davantage, pour avoir cédé à ta nature !»
M. Zacharie Astruc a même prouvé le poète en trois sonnets rythmés, rimes et éclos, comme malgré lui,dan3 sa prose, — de la prose où les vers se sont mis, n'aurait pas dit Rivarol, — distractions qu'on voudrait plus nombreuses, distractions qui ne sont, j'en suis persuadé, que des préoccupations invincibles. Le papillon crève de partout sa chrysalide, le poète brûle le bonnet du critique sur le front même de M. Astruc, et qui sait? son amour do M. Courbet est peut-être aussi une poésie... Piciuram poesim... Vous verrez que, ne pouvant résister à l'invention, ce génie tourmenteur qui le lutine, il aura inventé un Courbet qui n'est pas tout à fait celui -là que nous connaissons.
Car M. Astruc, il faut bien la dire, nous a inventé un Courbet grandiose et superbe, un Courbet mystérieux, le Courbet de l'avenir devant lequel, dans dix ans, tous les critiques seront ventre à terre et ne voudront plus quitter cette agréable position, et l'histoire qui termine les Quatorze stations du Salo7i: le lîécit douloureux, Q&i l'his-
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toire de Courbet. Ces stations menaient à ce calvaire.
J'ai déjà dit que le livre dcM.Zacharie Astruc ne se recommandait à nous que par le côté littéraire. Je n'ai donc pas à juger ici Courbet. Mais il m'est impossible de ne pas trouver et de ne pas dire qu'il y a dans cette apothéose d'un homme qui s'est montré si prosaïquement homme jusqu'ici,— et surtout quandla même plume le place sur la même hgne que M. Delacroix, qui pf)urrait mettre dans ses armes de peintre la devise de Louis XIV, et que ce doux Corot, qui n'est pas seulement un génie suave, mais qui est le génie delà suavité, — oui, il m'est impossible de ne pas dire très haut que c'est là du fanatisme de jeune homme, si ce n'est pas le fait d'une de ces réactions qui se cabrent jusqu'à la renverse et tombent dans Terreur, la profonde et dévorante erreur, qui ne rend pas l'homme qui y est tombé!
M. Astruc, je le reconnais avec joie, a, en art, une vue très juste. Il est l'ennemi de la littérature en peinture, des conventions, du poussinisme, du geste, de la légende, de l'idée, de Vidée qui gâte tout partout, de cette échappée (le la poche de Hegel que les niais ramassent, et il veut qu'un peintre soit peintre avant tout, qu'il plante ses yeux bravement sur la nature, et, comme il l'a rédigé lui-même en axiome: « que pour arriver à l'idéal dans l'art, il traverse la matière, » et, certes! en écrivant cela, M. Astruc a dix fois raison, seulement le mot traverser dit tout, — 11 dit : passer par la matière pour aller plus haut qiiellelOv, M. Courbet y reste, lui, dans la ma-
tière, malgré ses facultés que je ne nie point, mais que je ne surfais pas non plus.
Que M. Zacharie Astruc le prenne donc comme un exemple pour prouver sa thèse, comme un trait qu'on force, pour être mieux compris, comme les Romains prenaient une botte de foin au bout d'une fourche pour aller à l'ennemi quand ils n'avaient pas d'étendards, je le veux bien ! mais je ne veux pas davantage, et si M. Zacharie Astruc me donne plus, je ne le prends pas ou je ne le prends que... comme un poème, — un poème épique sur Courbet, et je l'appellerai Childebrand.
Tel est le défaut capital de ce livre charmant de M. Zacharie Astruc ; telle en est la tache. C'est une tache d'admiration, une meurtrissure d'amitié maladroite. Il n'y a pas que les ours qui écrasent des mouches avec des pavés. Dans ce monde, dont Lessing disait avec une géométrie plus profonde que la géométrie des écoliers : « la ligne la plus courte pour aller d'un point à un autre n'est pas la plus droite », la mouche parfois preud le pavé et écrase l'ours. C'est l'histoire de cette belle libellule bleue et argent qui s'appelle l'imagination de M. Astruc. Quelle plus cruelle ironie parfois que l'absence
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d'ironie! Quelle atrocité que la bonne foi! Il y a sans doute, çà et là, quelques vérités dures aux amours-propres dans ce livre qui tient à être de la critique, mais aucune qui le soit autant que ces coups d'encensoir V7riis, à bras raccourci, à travers la figure. Or, quand on se permet l'idolcàtrie, il faut être adroit avec sa pagode et ménager le nez de son Dieu,
Mais, je le répète, hors cela, hors ce massacre par amour, je ne trouve guères à reprendre dans ce joli livre qui a la jeunesse dans son étourderie, et qui est fait avec les impressions d'une âme tendre et rêveuse pour laquelle la peinture est un point de rappel immense. La peinture, pour iM. Astruc, c'est comme la musique pour beaucoup d'esprits. Elle fait lever le souvenir ! Voilà pourquoi, avec de simples impressions d'Art, il a écrit un livre humain, cordial et touchant, quand tant d'écrivains n'en peuvent pas faire un avec des circonstances dramatiques, une idée, un sujet enfin. A travers ces tableaux, dont il nous dit les défauts et les qualités, M. Zacharie Astruc voit les nostalgies du peintre, qui remuent les siennes comme les siennes remuent les nôtres, misères amies et sœurs qui se nouent les unes aux autres et font la mélancolique ronde de la vie ! Ah ! c'est là ce que j'aime dans ce rêveur aux yeux languissants, si triste devant la beauté. « La beauté— dit-il profondément quelque part — est toujours cruelle. » On dirait qu'il y a sous ce qu'il écrit, et même en souriant, une blessure, et que dans la nuance de sang versé qui la colore, sa phrase a une manière de
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briller qui nous darde des yeux au cœur. Allez ! les soirs où vous serez altéré de mélancolie, car il est des moments où il nous faut de ces amers, vous trouverez là de la tristesse à boire, et, corn me le roi deThulé,vous regarderez longtemps dans le fond de la coupe pour voir s'il y en a encore!...
L'âme et l'esprit ! L'âme qui a souffert et l'esprit qui se porte bien, qui se porte comme un pont de porphyre et de jaspe, quelle plus heureuse combinaison ! Après cela, que le talent du critique soit ce qu'il pourra ! Ceci ne suffit -il pas, de l'âme et de l'esprit? mais surtout de l'âme... M. Astruc, qui a eu le tort d'écrire cette phrase un peu étrange : « Je jure devant Dieu que je ne suis pas un catholique fervent !»— comme s'il y avait là de quoi se vanter ! — aime pourtant le christianisme, car tout ce qui a une âme doit l'aimer, cette religion des âmes et des tendresses désespérées par la vie ! Il aime même les moines, mais il philanthropise trop ces deux amours,etlui qui a écrit ce jugement vrai : « En France, on aime généralement, en peinture, les romans ; — en littérature, les causeries; — en musique, le pas redoublé ; — en sculpture, le major; — en amour, la phrase; » il n'y a pas pensé, et il n'a pas ajouté qu'en religion on aimait la philanthropie, et qu'il faut laisser cette préférence,comme les autres, aux épiciers et aux prudhommes, et prendre, ne fût-ce que pour l'honneur de l'intelligence, au lieu de cette nuance de reUgiosité bourgeoise, la vaillante couleur de la religion de Jésus-Christ I
Est-ce à cause de cette philanthropie que iM™" Sand, qui est une philosophe, a écrit une préface à la tête du livre de M. Zacharie Astruc ? Nous eussions aimé autant ne pas l'y voir. Nous aimons encore mieux la fierté que la modestie, et M. Astruc a assez d'individualité pour bien se présenter tout seul et se passer des lisières d'une bonne qui dit au public : « N'est-ce pas, qu'il est bien venant, ce garçon ?» — Il est tout venu, parbleu!