‹ Sensations d'artChapitre 28 sur 35 · MOZART · texte numérisé non relu

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Mozart ! Voilà quel devrait être tout le titre de ce livre, qui n'est pas un livre... heureusement ! Il est mieux que cela. Ce sont des lettres, d'admirables lettres qui nous apprennent, sur l'un des plus grands artistes qu'ait eus le genre humain, des particularités charmantes ou sublimes. Ah I nous l'avons dit bien des fois, que sont les livres les mieux faits en comparaison de la vie ? Or, ici, nous avons la vie dans sa sincérité la plus naïve et la plus profonde, la vie prise dans la main comme de l'eau de source et portée aux lèvres de tous ceux qui ont soif des belles choses, honnêtes et pures. Ces lettres, qui gisaient

\. Mozart. — Vie d'un artiste chrétien au xviir siècle, extraite de sa correspondance authentique, traduite et publiée pour la première fois en français par l'abbé Goschler.

enfouies dans la grande biographie de Nissen, comme l'homme, dans Mozart, gît sous la gloire accablante de l'artiste, l'abbé Goschler les en a retirées. Il les a traduites et il les publie. C'est une idée heureuse... Seulement, pourquoi, au nom enchanté de Mozart, qui attirerait les tigres comme Orphée, l'abbé Goschler a-t-il ajouté ce titre un peu lourd : Vie d'un artiste chrétien au dix-huitième siècle ? C'est la seule faute de goût qu'n y ait dans cette publication de tant d'attrait, de simplicité et de talent. Pour entraîner le lecteur, le nom de Mozart suffisait. Il n'y avait rien à ajouter à cet aimant irrésistible. Ajouter à l'aimant, d'ailleurs, c'est s'exposer à en intercepter l'intluence .

Beaucoup d'esprits, en effet, éloignés du christianisme et superficiels comme tous ceux qui l'ignorent ou qui ne le respectent pas, pourraient fort bien, sur le second titre, ne pas toucher au livre qui les attirerait par le premier, et 1 édification qu'aurait voulu produire l'abbé Goschler serait manquée. La faute de tactique suivrait la faute de goût. Certes ! nous comprenons cette édification, bien plus importante que toutes les misères de l'efTet des livres et qui doit être en tout la grande visée du prêtre, et nous aussi, nous la voulons; mais on l'aurait plus sûrement obtenue en accusant moins le dessein de l'obtenir. Selon nous, il ne fallait pas, dès l'abord, étiqueter si extérieurement le christianisme de Mozart, pour que ceux qui sont hostiles à la pensée chrétienne vinssent à un livre étoile de son nom, et, par la contemplation de son

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âme, adéquate en beauté morale à la beauté de son génie, s'en retournassent, à force d'admiration plus chrétiens !

Car c'est exclusivement de l'âme de Mozart qu'il s'agit aujourd'hui dans cette publication délicieuse. Que les moralistes, que les connaisseurs, que les critiques profonds qui n'isolent pas l'âme du talent et qui croient que lalumièrede la conscience augmente la lumiôre du génie, se tiennent pour avertis. Voici un petit recueil qui renseignera plus, même sur le talent de Mozart, que l'analyse de ses œu\Tes par les esprits les plus fins, les plus sensibles et les plus experts. Ces esprits-là n'ont pas manqué à Mozart. Qui ne se souvient de Stendhal et de l'interprétation qu'il a donnée des œuvres du grand musicien de Salzbourg? Mais Stendhal, le plus fort et le plus perçant des esprits vicieux de son époque, ne pouvait comprendre le phénomène intégral que fut Mozart.

Le dilettante suraigu qui était en Stendhal, comprit bien II mostro di ingegno, comme disent encore aujourd'hui les Italiens jaloux; mais le saint, — car Mozart, — ce géant humble, — fut un saint comme Silvio PeUico, ce nain grandi par l'humilité, — mais le saint, Stendhal

ne pouvait le comprendre. Il ne pouvait voir dans Mozart la portion plus exquise que 1" autre du grand homme qu'il devait dédoubler, ou, s'il l'eût vue, il en eût souri. Entre la pureté et la piété de Mozart, et Stendhal l'athée, il y avait un obstacle naturel et terrible : la corruption même de cet esprit puissant, et cela seul nous expliquerait sans doute l'intolérable aridité de cette vie de Mozart qu'il nous a donnée, et qui, pour un esprit de l'ordre du sien, fait réellement pitié. Il est vrai, nous dit-il, que cette Notice sur le grand musicien n'est que la traduction morne et pâle de la biographie de SchlichtegroU, mais c'est justement être sec, et l'être deux fois, que d'avoir traduit servilement cette sécheresse et de s'en être contenté. Voyons ! n'en conviendrez-vous pas? la vie d'un être comme Mozart doit-elle se régler comme un livre de poste ou comme le mémorandum d'un cornac? Cette vie éblouissante et si vite évanouie, qui rappelle à l'imagination les douze Heures du Guide dansant pour s'envoler autour du char de l'Aurore, n'a-t-eUe consisté qu'à aller simplement de Salzbourg à Munich, de Munich à Vienne et de Vienne à Londres, Rome et Paris, pour recueillir les applaudissements les plus enivrés et les plus étonnés qu'aient jamais prodigués les hommes? N'a-t-eUe été qu'un concert divin, un bouquet incessant d'harmonies toujours jaillissant du front d'un enfant inspiré?... N'eut-elle pas son sérieux, son intimité, ses misères, mais surtout ses mélancolies et ses vertus?... Stendhal n'y regarda même pas. Sa lorgnette

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d'Opéra avait bien autre chose à faire qu'à plonger dans ces clairs-obscurs qui sont le dedans de toute gloire. Il ne songea même point à pénétrer dans cette vie toute faite que Mozart et son père ont racontée eux-mêmes sans s'imaginer qu'ils la racontaient, tant ils étaient na'ïfs et ne croyaient parler qu'entre eux !

Ce que cette vie, du reste, ainsi dite, a gagné à ce tête-à-tête, à cet entre-soi, est prodigieux. Les lettres de M"* de Sévigné étaient lues dans quelques salons et cela seul en faisait un livre ; car dès qu'on est trois, il y a un public, le problème de Beaumarchais est résolu et la sottise littéraire se met à pousser. Mais les lettres du père Mozart, de ce pauvre professeur de Sàlzbourg conduisant son petit à travers le monde comme une merveille ; ces lettres, écrites à sa bonne femme de femme pour lui dire le nombre de ducats tombés chaque jour dans le pied du bas de soie qui lui servait de bourse et toutes les caresses faites au bambin sublime, que les reines ramassaient quand il tombait par terre et qu'elles habillaient de iilas ; ces lettres, uniques par le fond comme elles sont uniques par la forme, ne devaient être lues que delà mère et de la petite sœur, de la petite sœur qui n'est personne car c'est un prolongement de la mère, et voilà ce qui leur communique un si fort parfum et un si grand prix ! Arrivé au bout de sa journée, le pauvre professeur se retournait vers la compagne de sa vie qui ne l'accompagnait pas. Il lui disait tout et ne drapait rien. Sa lettre était son chevet absent, le confessionnal

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de sa tendresse! Sincère, il l'était dans les faits avec une exactitude et. une ténuité de détails impossibles à tout biographe, mais il l'était bien plus dans l'accent qui nuance les moindres choses, et cet accent était incomparable! Vous allez vous en étonner. La situation, la confiance, le laisser- aller, le bonnet de nuit, les pantoufles, la causerie avec la mère absente qui a pétri ce front diaphane et gonflé de génie qui dort là pendant qu'on écrit, ne font pas le seul mérite de cette correspondance. Elle en a un autre, inattendu et frappant. Le père de Mozart était digne de son fils, et par cela devenait un second phénomène! Dieu, qui mesure le vent aux brebis tondues, avait proportionné la force du père aux délicatesses de ce génie angélique, deux fois enfant, qu'il emportait dans son manteau et qui devait se casser sous les touchers rudes comme le plus fragile de ses clavecins.

Sans son père, en effet, que fût-il devenu ? Aurait-il vécu, cet être inouï, qui, à trente-sept ans, n'avait plus la force de vivre, et dont les organes s'étaient consumés peut-être à la flamme de son génie ? Aurait-il dépassé l'enfance ? Aurait-il pu durer même cette ironique vie de trente-sept ans, ce délicat, ce sensitif, qui, comme le son pose sur l'air sans y peser, posait sans peser sur la vie?... N'eùt-on pas vu s'évaporer trop vite cet être d'éther, ce souffle organisé qui fut le génie du souffle, car la musique n'est pas autre chose : un souffle qui remue les cœurs ! Certainement, on peut en douter. Toute perfection est mortelle. Ce qui est beau ne doit

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pas durer, et Mozart, dès son enfance, était trop complètement Mozart déjà pour n'être pas plus apte qu'un autre à mourir. Seulement, si nous devons à la vaste et enveloppante sollicitude de sonpère le temps qu'il lui fallut — les conditions humaines étant ce qu'elles sont — pour jeter hors de lui ses chefs-d'œuvre, ce père véritablement grand n'eut pas que cette vulgaire tendresse qui donne et conserve la vie. Il avait celle qui crée plus que la vie et qui fait une âme, et il en créa une divine à son fils comme on crée une âme divine, — car le procédé est connu, — en y mettant Dieu!...

C'est cette âme, qui nous toucherait dans un être médiocre et qui le transfigurerait, c'est cette âme qui nous fond le cœur d'admiration quand nous la voyons dans un être de génie, et d'un génie divin à son tour. Pour les imaginations passionnées, toutes les beautés s'appellent et se répondent comme autant d'échos. Qui peut dire que la beauté physique de Raphaël n'augmente pas dans le souvenir des hommes l'effet de son génie de peinture et n'en pare pas encore la splendeur? Oh ! certes, le pauvre mignon transparent et presque débile dont nous avons les pastels passés, en veste vert-d'eau et en habit lilas.

n'a pas la chaude beauté du jeune Accoudé, à la toque noire, qui regarde les rayons de la rêveuse lumière d'or dans laquelle sa tète est baignée et qui semble le couronner comme son roi futur; mais il en a une autre dont les yeux chastes voient bien l'auréole, et que la victime enflammée de la. Fo>'nnrina n'avait pas. Le Raphaël de la musique a donc son genre de beauté comme le Raphaël de la peinture, et le portrait où nous la trouvons, cette beauté distincte, ce sont ces lettres qui peignent, de moitié par lui et par son père, l'enfant exquis en traits si exquis! Le charme est si grand de cette peinture qu'on en étend l'influence... En lisant ces lettres, qui valent des tableaux, où Greuze est vaincu en cordialité, en fraîcheur et en bonhomie, et où se fonce çà et là parfois une touche égarée d'une mélancolie plus profonde, on va de Mozart à son père, de son père à l'Allemagne, à ce doux et simple pays où fleurissent de pareilles âmes. Alors, on ne croit plus à l'aéroUthe du génie, mis trop souvent au monde par des sots. On se dit que la coupe de sang que se passent les races de main en main, qriand elle s'est conservée pure, concentre enfin de tels rayons dans ses dernières gouttes, et qu'il a fallu peut-être des générations de vertu pour produire au monde un Mozart, comme des générations de vice pour nous vomir un Mirabeau !

Et, ce nom-là nous le rappelle, ce fut aussi une découverte quand, il y a quelques années, une correspondance retrouvée nous ouvrit comme aujourd'hui un intérieur

de famille, et nous fit mesurer, par-dessus la lètc de son fils, la hauteur du vieux Mirabeau, surgi du cercueil. Dans cette justice tardive et amèrement comique de l'histoire, qui nous apportait ce magnifique dossier d'une correspondance, le père, qui paraissait petit, grandit tout à coup, et le fils, qui paraissait grand, rapetissa. Mais tel ne sera point le père de Mozart et Mozart non plus. Inconnu, bien plus inconnu que le vieux Mirabeau, le père de Mozart s'élève dans la gloire de son fils en ces lettres inaperçues, mais il ne diminue pas sa grandeur. Il l'appuie, la met en relief et l'éclairé, et tous les deux, l'un avec son étoile au front, l'autre avec les deux belles larmes de tendresse qui sont les étoiles des pères heureux, forment un des groupes les plus touchants que l'histoire de l'art ait jamais offert aux cœurs émus ! Dans ce livre, qui les fait voir ainsi appuyés et entrelacés pour des siècles, — car on ne les séparera plus désormais, — on ne sait pas lequel pénètre davantage d'attendrissement et de respect. Et pourquoi n'oserait-on pas le dire? Malgré le prestige de la gloire, malgré le génie, ce don gratuit, ce baiser du bon Dieu sur les cheveux d'un enfant qui le garda sur son front d'homme, malgré les sons de la Flûte enchantée qui enveloppent dans nos esprits le nom et l'idée de Mozart des miUe volutes d'un velours sonore, peut-être le père, ce vieux et admirable bonhomme, estil au-dessus de son fils. Pour nous, du moins, pom' nous qui croyons que les vertus de la famille l'emportent et doivent l'emporter sur les plus grands intérêts delapen-

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sée,le vieux claveciniste a un génie plus beau que le génie de l'art, plus beau même que le génie filial qu'il inspire : c'est le génie de la Paternité !

Il l'a eu, en effet, non pas tel que le fait la nature, mais tel qu'une religion qui perfectionne tous les sentiments l'accomplit. Le père de Mozart n'est pas seulement un père: c'est le père chrétien ! Son affection n'a pas les troubles, la passion d'expression, que dirai-je? les folies de tendresse à la Goriot (cet idéal des pères modernes dans une société sans croyance ! ) et qu'un moins chrétien aurait eues certainement pour un enfant pareil, pour ce chef-d'œuvre de Dieu, né du sang d'un homme, fait pour exalter également dans une faible poitrine l'amour, la joie et la fierté. Il aime son fils et il l'admire, et il pleure de bonheur en pensant qu'un tel prodige est sorti de lui dans une heure de chaste amour et de bénédiction divine, mais il voit Dieu et la gloire de Dieu à travers le miracle, et voilà ce qui l'empêche de s'en enivrer! Voilà ce qui lui donne, à ce petit bourgeois de Salzbourg, préoccupé parfois du pot-au-feu de la vie avec une adorable candeur, voilà ce qui lui donne tout à coup ce haut caractère dans le sentiment paternel que nous ne connaissons plus. Voilà ce qui fait presque majestueux ce pauvre claveciniste, qui court le monde comme ces premiers chanteurs allemands, plus poétiques que lui car ils étaient plus pauvres et chantaient aux portes, et qui exhibe sa curiosité à l'univers, mais qui l'exhibe avec une religieuse reconnaissance et une éternelle préoocu-

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