‹ Sensations d'artChapitre 3 sur 35 · THEOPHILE SILVESTRE · texte numérisé non relu

THEOPHILE SILVESTRE

L'auteur des Artistes vivants est, en effet, avec les hommes, un des critiques les plus francs du collier que nous ayons vus. Il y a deux mots différents pour toutes choses, mais nous ne confondrons jamais avec un parti pris ou une affectation, une rudesse volontaire ou naturelle, l'ardente sévérité de Silvestre.Intelligence trop ample pour avoir la faiblesse du puritanisme, Silvestre, qui n'est ni un paysan du Danube ni un idéaliste, comme on l'a dit, a écrit noblement dans la préface de son ouvrage : « Il est moins difRcile qu'on ne croit de parler des personnes vivantes, il ne s'agit que d'élever résolument son âme... » Et il a élevé la sienne au-dessus de toute considération qui n'est pas l'intérêt et le respect de l'Art. Avant tout, avant même le talent dont il éclate, là est le grand côté, le côté original de son livre. C'est une œuvre vaillante et loyale, une originalité par le temps qui court. Comparez ce livre des Artistes vivants à tous les livres de critique dont nous sommes encombrés, et dites si vous avez entendu déjà une voix aussi vibrante et qui dise les choses avec une si formidable netteté ! A une époque de débilité universelle, quand les plus petites relations gouvernent la vie, lorsque le scepticisme de toutes les

idées s'ajoute à toutes les dépendances du caractère pour nous empêcher d'être vrais, Théophile Silvestre reste critique dans toute la consciencieuse beauté de ce mot. 11 ne se vautre point dans la molle indulgence qui menace de dissoudre k cette heure les plus fermes esprits. Se souciant peu des amours-propres qui crient et môme de la critique qui a crié contre la sienne, car la douce Critique contemporaine, cette aimable créature, l'a bien trouvé un peu cruel, il a persisté à articuler distinctement, du plus grand calme, sans aucune jactance, mais avec le relief d'un style très animé et très pittoresque, ce qui lui semble la vérité. Un procès coûteux que lui a intenté Horace Vernet, n'a pas fait fléchir son courage. 11 a soutenu le procès et il continue de soutenir son opinion. Exprimée dans une polémique à part du livre dont il est question aujourd'hui, cette opinion sur un artiste que les caresses de la Renommée ont peut-être rendu trop sensible, ne se trouve pas, du reste, dans le volume que nous avons sous les yeux. Nous n'avons donc point à en parler. Ce premier volume ne contient encore que dix études sur dix hommes éminents de l'école française : Ingres, Eugène Delacroix, Corot, Chenavard, Decamps, Barye, Diaz, Rude, Préault et Courbet.

Ces études sont curieuses. Jamais nulle part, à notre connaissance, on n'a fait l'anatomie des diverses manières de ces maîtres actuels de l'Art avec une sagacité plus poignante, plus enflammée et plus profonde. Silvestre est mn de ces critiques qui dédoublent l'artiste et l'homme.

THKOPHILE SILVESTRE 39

pour nous démontrer à quel point ils adhèrent l'un à l'autre et se pénètrent, et dans cette opération souveraine, que Rivarol appelait une dissection sur le vif, l'auteur des Artistes vivants révèle une qualité qui doit faire sa fortune intellectuelle. C'eût été un moraliste au premier clief, s'il eût laissé là les contemplations stériles du critique d'art et sefût consacré avec la passion de ses vives facultés à l'étude extérieure et intime de l'homme, et nous lui aurions promis un bel avenir. Diversement et plus ou moins heureusement jugés, les artistes qui passent dans la galerie de ce volume sont tous, sans exception, admirablement peints. L'auteur, quelle que soit la vérité absolue ou relative de ses aperçus, a vu plus avant encore dans les hommes que dans leurs œuvres. Ses biographies flambent de couleur et de lumière; le sentiment de la réalité s'y produit avec tant de force, que l'esprit le moins sympathique à sa personne et à ses idées accepte ses portraits comme la vie, et ne peut douter d'une peinture qui ressemble à une identité.

Quant à ses aperçus, toujours hardis et perçants, mais indiscutables dans cette absence d'une théorie d'art que nous avons reprochée à Silvestre, ce ne serait pas sutïisamment y répondre que d'y opposer des vues personnelles comme les siennes, des impressions contraires, des manières difl'érentes de sentir. L'auteur des Artistes vivants nous paraît souvent juste dans ses appréciations; mais pourtant, quelque bien que nous pensions de sa compétence en matière d'art, quels que puissent être la

supériorité de ses instincts elle bonheur de sesintuitions, nous ne pouvons entrer dans tous les détails d'une étude entreprise de très bonne foi, mais poursuivie avec un acharnement d'observation presque implacable. Ces détails, nombreux et concluants, nous les énerverions en les abrégeant et nous serions bien obligés de les abréger. Tous ces jugements qui, la plupart, frappent au visage, et quelques-uns au cœur des renommées devant lesquelles l'opinion est accoutumée à baisser les yeux, ne peuvent être isolés de tout ce qui fait leur valeur dans un livre où ils sont entiers, avec leur poids, leur carrure et leur geste. D'ailleurs, pour nous, il y a dans ces biographies des Artistes vivants une question bien plus importante et bien plus haute que l'individualité plus ou moins saisie, plus ou moins pénétrée de chaque œuvre : il y a le résultat général obtenu à l'aide de toutes ces biographies, il y a la question de l'Art, et de l'Art au dixneuvième siècle, lequel pourrait bien mourir, non de luimême, mais de ses artistes ; car si les œuvres de quelquesuns montrent encore des facultés brillantes, l'étude de tous démontre, à faire trembler, que ces facultés sont à peu près inutiles ou fourvoyées, et qu'elles leur ont été données en vain.

Page 1