‹ Sensations d'artChapitre 30 sur 35 · MOZART 1"T · texte numérisé non relu

MOZART 1"T

après une glace, par cet illustre Mozart dont le nom était dans toutes les bouches, a du goût. Il aimait cette prière de l'amour, cette répétition de la même chose qui apaise les âmes passionnées. Gomme Haydn, son ami, il se jetait à son chapelet quand l'idée ne veiinit pas « lorsqu'il avait sifflé pour qu'elle vînt », comme il le dit avec tant de grâce, cet inspiré qui va à l'idée surlcs ailes du son: <( U siffle et il ne vient jjcr sonne! » Il croyait qu'une dizaine de chapelet la faisait venir. Il faut lire dans le recueil en question la superbe lettre à son père (trop longue pour qu'on puisse la citer), quand cette mère, qui avait bien du souci encore malgré l'immense gloire de son immense fils, lui mourut sur les bras à Paris et qu'il dut l'apprendre, avec dos précautions de cœur si pathétiques, au père resté à la maison. « j'ai toujours «été résigné à la volonté de Dieu », écrit-il. La résignation, en effet, est encore une des expressions de cette physionomie. Il l'eut tout petit, comme son talent inouï, comme le bonheur, comme la renommée. Et pourquoi l'eut-il, cette résignation, qui est une vertu et une tristesse? Était-ce un pressentiment de la mort qui devait le visiter de si bonne heure ? S'y résignait-il, à cette mort pressentie? Ou se résignait-il à cette gloire, qui est un malheur et que les hommes croient une joie? Toujours est-il que quand on regarde les portraits qu'on a de lui enfant, on pense involontairement à cette statue de l'Enfant-Dieu, le chef-d'œuvre de Canova, qui regarde sa croix en l'appuyant sur sa petite poitrine comme une

épée, — l'une des ëpécs qui doivent percer sa Mère aux Sept Glaives, — et qui sourit, avec les lèvres rondes de l'enfance, d'un sourire d'iiomme si cruellement prématuré !

Mais, encore une fois, il faut lire ce livre qui nous déborde par tant de détails ravissants. Toute notre critique d'aujourd'hui n'est plus qu'un conseil. iNous avons dit qu'il y avait du Greuze dans ce recueil de lettres, mais il y a aussi du Diderot, du Jean-Paul, il y a du Joubert, ces trois nuances roses de joue de jeune fille qui a pleuré, mais tout cela fondu dans plus beau, plus délicat encore: la nuance chrétienne! Ah! les chrétiens, quand ils sont artistes, sont toujours les plus grands de tous ! Cette nuance chrétienne n'exclut pas la gaieté et même une certaine malice, une moquerie si douce et si fine! Voir l'anecdote du comte de Seau, qui finit par cette observation comique : « A ces mots, il daigna relever de « quelques lignes son bonnet de nuit. » Cette gaieté charmante et contenue, nous la dirions pleine de morbidezze, si le mot n'était pas si italien en parlant de gens si allemands. Ils sont Allemands, en effet, Allemands avant tout, ces Mozart, et dans leurs lettres ils ont du Sterne,

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qui était plus Allemand qu'Anglais. N'est-ce pas une idée à la Sterne que celle-ci ? Quand, après ses courses à travers les cours et les capitales de l'Europe, le père Mozart revint à Salzbourg avec son fils, couvert de ducats comme une Moresque, et les oreilles tintant des applaudissements prodigués à son maestro, les Salzbourgeois, qui comprenaient surtout la danse des ducats, eurentle projet de se caver d'une illumination splendide. « Cette illumi- « nation — dit-il — aura cela de bon qu'elle servira à me « faire trouver le trou de ma serrure, quand, le soir, je ren- «trerai à la maison. » N'est-ce pas charmant? Ces genslà sont plus forts que la gloire. Ils en connaissent les petites misères... et la grande. « Je suis fait pour être « maître de chapelle et je ne puis », — écrit l'auteur de la Flûte enchantée et de la Clémence de Titus. On le fait asseoir, cet adorable génie, chez je ne sais quel prince, à l'antichambre, avec des valets,— des chevaliers de l' arcen-ciel, comme dit Shakespeare. Usent cela... mais il ne brise pas tout I Ah ! lire ce livre doit être un calmant dans les épreuves de la vie. C'est le verre d'eau pure qui remet le cœur. Quand nous n'aurions trouvé là-dedans que les appointements annuels du grand Mozart, le plus miraculeux musicien des temps modernes et de tous les temps, qui se montaient, comme maître de chapelle chez Mgr l'Archevêque de Salzbourg, à vingt-six francs soixante-quinze centimes, ne serait-ce pas assez pour conseiller la lecture d'un livre aussi consolateur !...

Ce n'est pas un Berlioz inconnu qui émerge de sa Correspondance. Inédites jusqu'ici, ces lettres ne changent pas la moindre chose à l'idée que nous avions de Berlioz, — à ce que lui-même nous avait appris dans ses éloquents et cruels Mémoires. Ce n'est que des lettres de plus. Et cependant, cette correspondance n'est pas inutile. Recherchée partout avec acharnement et recueillie par Daniel Bernard, un des plus bouillants admirateurs de Berlioz, — il faut bien que tout bouille à la chaleur de cet homme de feu! — elle est, au contraire, un service rendu à tous ceux qui devinèrent et qui aiment ce génie longtemps méconnu, longtemps discuté... Et de fait, si elle n'apprend rien, cette correspon-

1. Correspondance inédite d'Hector Berlioz, par Daniel Bernard.

dance, elle confirme du moins ce qu'on savait. Elle est la preuve de la vérité de ces Mémoif^es qu'elle reproduit et quelle nous redonne, en des fragments plus familiers et plus intimes, mais non plus vrais; car Berlioz, avec son organisation fulminante, ne pouvait pas être plus vrai à un moment qu"à un autre de sa vie. Quoi qu'il fît, soit qu'il écrivît des Mémoires pour la postérité, soit qu'il parlât, dans des lettres, de cœur à cœur avec ses amis, Berlioz ne pouvait être que vrai comme la fougue, la colère, la furie, toutes les impétuosités d'une nature incoercible, — que dis-je? d'une nature qui était l'Incoërcibilité elle-même !... Berlioz eut, toute sa vie, la vérité et la franchise du boulet plein qui sort du canon; et, en effet, il n'y a que les boulets creux qui fassent des paraboles.

C'était un boulet plein, mais le boulet était sensible. Il n'était pas de fer, comme l'autre boulet. Voilà la différence ! Et quand il ne brisait pas tout sur son passage, il se brisait lui-même et versait du sang, comme un cœur... C'est qu'il en était un ! et gonflé de tout ce qui, en fait de sentiments, de palpitations, d'énergies et de puissances, ait jamais pu gonfler un cœur! Les œ-uvres de Berlioz sont là pour attester son génie, mais il n'y a que la vie racontée dans ses Mémoires, ou prise dans la source, plus profonde et plus immédiatement jaillissante, de ses lettres, qui puisse attester toute son âme, — cette âme de Berlioz étonnante, enthousiaste, douloureuse, exaspérée, terrible!... Berlioz, comme tant d'autres, aurait pu ne

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laisser que des œuvres, et parmi ceux qui savent le mieux ce que le génie coûte, personne n'aurait imaginé qu'il y eût eu, pa7'-dessous ce génie, une pareille âme, plus surprenante et plus rare même que ce génie, et que ce génie, rigoureusement, n'impliquait pas... Là est l'intérêt, l'intérêt immense de ces Mémoires et de ces lettres si vivantes, qui en contirment la vérité ; et quoique la musique, avec sa science, ses mystères, ses splendeurs, ses infortunes et ses fortunes, soit à toute page de ces Mémoires et de ces lettres; quoique ce génie et cette âme ne respirent qu'à travers cette musique qui les divinisait, ce n'est pas l'intérêt de la question d'esthétique qui domine ici, mais particulièrement l'intérêt de nature humaine, — et c'est cela qui va nous occuper.

On n'a plus besoin, en effet, de s'occuper de la beauté des œuvres de Berlioz. Il n'y a plus de lances à briser pour elle. Elle n'est plus niée. Elle n'est plus contestée. Elle s'est imposée comme la lumière, qui entre jusque dans les yeux fermés des aveugles ; car, à travers leurs paupières, les aveugles perçoivent qu'il fait jour. Cette beauté, on la subit, si on n'a pas été créé pour la comprendre et pour en jouir. Elle triomphe. Elle va régner, et en paix, sans discussion et sans révolte, la seule manière de régner! Elle va devenir une tradition d'admiration classique, et probablement c'est avec elle, qu'on écrasait naguère avec la musique de ses devanciers, qu'on écrasera la musique de ses descendants, s'il doit «aître des Berlioz encore. Telle est la coutume de ce

généreux Esprit humain !... La Gloire, pour beaucoup de grands hommes, surtout dans l'ordre intellectuel, est la fille de la Mort. Mais la gloire de Berhoz, elle, malgré les douleurs d'une longue attente, ne s'est pas seulement levée du pied du tombeau sur lequel maintenant elle plane... Bien avant sa mort, il écrivait ces paroles pénétrantes et superbes, et tristes encore, quoique heureuses, à propos d'un de ces succès qui précèdent, comme les éclairs le tonnerre, le succès défmitif, triomphal, immobile, éternel : « Ce qui me touche le plus dans les témoi- « gnages d'afTection que je reçois (il appelait ainsi les « applaudissements !), c'est de vom que je suis mort. Il « s'est passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'imperti- « nence d'appeler progressives! On m'exécute à peu près « partout. » Il savait trop à quel moment arrivait habituellement la gloire, et il se croyait mort parce qu'il lui en venait un peu... Mais cela était une illusion. Il n'avait pas besoin de se croire mort pour se sentir glorieux. Il avait, lui vivant, à force d'œuvres successives, à force d'efforts pour les faire entendre, à force de combats héro'iques contre les châtreurs et les étrangleurs qui voulaient les mutiler et les étouffer, fait tomber sur elles les premiers rayons de la gloire, et c'avait été presque aussi difficile que de décrocher le soleil! Il avait vaincu les oreilles rebelles. Il avait forcé les tympans. Il avait enfin pénétré dans la forteresse des opinions bêtes ou jalouses. Il y était entré comme, dans la campagne de Russie, ce sublime régiment, qui entra dans une redoute à cheval.

Il y était entré à cheval sur des chefs-d'œuvre 1 Le malheureux (si longtemps !) qui, pour la justification de l'affreux proverbe, n'avait jamais été prophète dans son pays, quand il l'était partout où ce n'était pas son pays ; ce génie européen, acclamé avec des frémissements et des transports de plaisir et de reconnaissance en Allemagne, en Russie, en Angleterre, qu'on adorait quand on l'aimait, avait eu le malheur d'être né en France et le malheur plus grand pour lui d'aimer la France, et de ne vouloir de lauriers que ceux qu'elle lui refusait, cette terre dansante des flons-flons et du vaudeville, et de la musique qui berce, — comme disait Bo'ieldieu, qui lui reprochait, à Berlioz, parlant à sa personne, de n'être pas une berceuse de V enfant do, l'enfant dormira tantôt ! — Eh bien! c'est l'histoire de cet amour infortuné et fou pour une gloire faite pour la France, que nous apprenons dans ces Mémoires et dans ces lettres, qui nous font connaître l'âme la plus ardemment violente qui ait peut-être jamais existé.

Il était donc Français, ce grand musicien. Il était né, pour la torture de toute sa vie, sur cette terre anti-musicale de France, dans le même pays que Stendhal, cet homme d'esprit, dilettante à contre-sens, dont il a parlé

en passant, avec le dédain de l'artiste qui n'a affaire quà un homme d'esprit et qui n'a pas besoin de s'arrêter devant cette chosette. Son berceau, à ce poète en musique, fut la poétique vallée de l'Isère. Il n'y devint pas musicien. Il l'était comme il était homme. On n'apprend pas à respirer. Le génie, dans les hommes, c'est comme la perle dans les huîtres. L'huître ne sait pas qu'elle y est. Nous, non plus. On ne sait comment elle s'y est formée et pourquoi elle est là, dans cette vile écaille... Le génie était en Berlioz. Il y était plus fort que tout, et il emporta sa vie, comme l'Ange la tête par les cheveux du Prophète, l'arrachant aux plans de son père, qui était médecin et qui voulait que son fils fût médecin comme lui. Ah! c'est la rabâcherie éternelle de l'histoire du génie. La Vocation luttant obstinément, désespérément contre la Paternité, obstinée aussi et furieuse. Ils croient, les pères, que vous n'êtes qu'un Enfant Prodigue, lait* pour garder un jour les pourceaux et faire tuer un veau gras, un autre jour, quand vous reviendrez ; et ils vous maudissent, et vous vous en allez garder les virginales pensées de vos créations futures, ces oiseaux divins qui vous emporteront dans le ciel! Navrante recherche dans la cruauté de la destinée, ce ne fut pas son père qui maudit Berlioz, ce fut sa mère, et qui mourut, hélas ! avant d'avoir retiré de cette tête, faite pour l'auréole, sa malédiction. Cette catastrophe familiale, il faut la lire dans les Mémoires. Si son génie avait été heureux, auraitil consolé Berlioz de l'implacabilité maternelle?. ..Mais il

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devait trouver autant de souffrances dans son génie que dans son cœur et en tout, dans son art comme hors de son art, l'infortuné grand artiste! Il était organisé exceptionnellement pour épouvantablement souffrir.

Et je ne crois pas que dans l'histoire des hommes de génie, il y en ait un de l'intensité dévorante et immanente de Berlioz. Nous sommes encore si près de son génie et de son âme, que cela nous trouble et nous empêche de le juger et de conclure. Mais parmi ceux que l'on peut appeler les plus grands Intenses de ce siècle, Byron, Allieri, Foscolo, Leopardi, môme Beethoven, le ■damné de la Surdité,— prenez-les tous! il n'en est pas un qu'on puisse comparer à Berlioz. Foscolo, un Werther, un Werther italianisé et volcanisé, devint en peu de temps un plat Carbonaro. Leopardi n'était guères qu'un infirme désespéré, qui mourut jeune encore plus de sa colonne vertébrale que de son désespoir... Byron, après une orgie de cœur ou de sens, retombait vite dans son indolence ennuyée, dans cette nonchalance efféminée de Sardanapale et de Narcisse qui se regardait dans le miroir désespérant et désespéré de ses Memoranda... Alfieri seul peut-être, Alfieri, i\Te de jeunesse, semblerait avoir quelque chose de la puissance passionnée de Berlioz, quand il crevait sous lui les chevaux les plus magnifiques, lancés bride abattue à travers l'Europe, pour apaiser sa soif de sensations : âme égarée, prenant l'espace pour l'infini! Mais le Temps vint, ce couvre feu avec sa cendre, et l'orageux poète,le farouche Hippolyte qui aurait cassé les reins

aux chevaux indomptés de Neptune, tomba dans la prose des lexiques grecs et du mariage. Tous donc, ces Intenses, ne furent intenses que par accès et que par places, excepté Beethoven, muré dans son mur. Berlioz, lui aussi, le fut toujours, et il ne s'apaisa ni ne se refroidit jamais. Après trois passions furibondes de cœur épuisées, et avec l'inépuisable amour de son art, qui, de tous ses amours, ne fut pas le moins furibond et celui qui saigna le moins, Berlioz fut repris de la furie de son premier délire pour la femme qu'il avait, comme Dante, aimée dès son âge de douze ans, et qu'il avait été quarante-neuf années sans revoir. Il avait plus de soixante ans alors. Et cet amour ne fut pas plus une vieille romance en sentiment que la Marche du supplice ne l'est en musique. Il fut convulsif, sanglotant et sublime ! Berlioz, c'est la combustion spontanée, et ce n'est pas qu'il flambe qui étonne, c'est qu'il ait duré, salamandre et fournaise tout ensemble, et brûlé toute une vie de soixante-sept ans II !

Ceci est prodigieux, n'est-ce pas?... « Silence, Esprits de feu !... » a dit un jour le grand Lamartine pour calmer la flamme de poésie qui lui dévorait le sein. Il ne l'eût pas dit à Berlioz, cet Esprit de feu qui ne se tut jamais l Il était né inextinguible, et toujours on entendit l'harmonie de la flamme qui le consumait. Berlioz chanta et

composa comme il aima, jusqu'à sa dernière lieurc. Il mourut presque son bâton de chef d'orchestre à la main, car lui seul, depuis ces trahisons dont il eut l'honneur d'être entouré, ce Bonaparte de la musique, conduisait les orchestres de ses opéras et de ses concerts. Il aimantait les exécutants de son génie... et, excepté en France, — cette France qu'il aimait tout en la maudissant, comme Alceste aimait Célimène, — il arriva ;\ des perfections d'exécution qui lui donnèrent autant de bonheur que la composition de ses œuvres, qu'elles achevaient, et que l'amour, dont il disait « qu'avec l'amour de l'art, « il avait l'amour de l'amour !» Et en effet, il portait dans les deux la même ivresse et le même délire. Rappelezvous la lettre sur la Mort cVAbelt à Kreutzer : « 0 génie 1 « je me meurs ! je succombe ! les larmes m'étouffent ! « Quel infâme public! il ne sent rien! 0 génie ! Et que « ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les pas- « sions...» etc., etc. Diderot, surRichardson, n'est qu'un déclamateur en présence de cet enthousiasme. Et quand vous avez lu cette lettre, demandez-vous, puisque nous n'avons pas malheureusement dans le recueil de Daniel Bernard toutes les lettres (il n'y en a qu'une, je crois,) de Berlioz à Mlle Henriette Smithson, demandez-vous ce qu'il eût pu écrire à cette femme adorée qui ne l'aima pas tout de suite, mais dans le cœur de laquelle il entra, à force de douleur et d'amour, comme il est entré dans la gloire, à force d'amour et de douleur encore !... Il aima Miss Smithson comme il aimait Mozart, « qu'U

« aimait— dit-il— jusqu'au sang, à le répandre tout en- « tier pour lui », comme pour elle ! Il l'aima comme il aimait Shakespeare, son père Shakespeare, comme il l'appelle : « My faiher », et il l'appelle bien, car il était réellement le fils de Shakespeare, — comme il était aussi le fils de Gluck. Le Génie peut bien avoir deux pères, puisque la Médiocrité en a un ! Berlioz, né de Shakespeare, vécut de Shakespeare. 11 lui dut Roméo et Juliette. 11 lui dut ses plus profondes et ses plus charmantes inspirations. Il transporta la langue poétique de Shakespeare dans sa langue musicale, à lui. Il transfusa ce sang divin dans ses veines, qui surent le garder et dans lesquelles il circula. Shakespeare et Gluck combinés, donnent Berlioz pour résultante... Qui sait même s'il ne dut pas à Shakespeare cette œuvre, non plus de son esprit, mais de son âme, sa passion célèbre pour M'ie Smithson, qu'il emporta pendant des années dans tous ses rêves et à laquelle il donnait, comme Oreste, «-son cœur à dévorer ». Il l'avait vue dans le rôle d'Ophélie, et elle en resta pour lui éternellement idéalisée 1 Le rôle enfonça la femme en lui, et à de telles profondeurs et avec des traits si brûlants, que même après ce mariage, qui lui apporta des félicités indicibles comme il en fallait à son âme affamée, et terminé comme tout se termine, par le désenchantement et la misère de toutes les réalités il ne put s'arracher du cœur une passion qu'il a peinte d'un mot, quand il s'écrie, hagard comme la Fatalité : « Il m'était aussi impossible de vivre avec elle que de la quitter! »

Ainsi Berlioz, le Shakespearien, trouvait partout Shakespeare, dans son amour comme dans son génie ! Il n'était pas que l'Inspiré : il était le liante de Shakespeare. Il l'adorait comme le spectre bien-aimé; car nous avons tous un spectre qui 7'evient vers nous, et que nous aimons plus que la vie ! Plusieurs fois, même dans l'existence réelle, Berlioz eut des apparitions de Shakespeare. C'était Shakespeare, quand, obligé de faire exhumer du cimetière où elle avait été enterrée Miss Smithson, sa femme morte il y avait quelques années, et tenu d'assister, comme Hamlet, à cette cérémonie funèbre, ce ne fut pas la tête d'Yorick que le fossoyeur roula sous ses pieds, mais la tête idolâtrée d'Ophélie, arrachée brutalement de ce tronc qui avait tant reposé sur son cœur et dans ses bras , à cet Hamlet épouvanté ! Et quelques jours avant sa mort, ce fut Shakespeare encore. Daniel Bernard a raconté avec un accent très pathétique celte scène shakespearienne du grand Shakespearien qui allait finir. C'était à Grenoble, dans sa province natale, où on lui donnait, à Berlioz, un festival oriihéonique. « Qu'on se figure — dit Bernard — une salle resplendissante de lumières, ornée de tentures, une table chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un des leurs qui tarde avenir... Tout à coup, une draperie s'entr'ouvre et un fantôme apparaît. Le spectre de Banque? Non! mais Berlioz, à l'état de squelette, le visage pâle et amaigri et les yeux vagues, le chef branlant, la bouche contractée par un amer sou-

rire. On s'empresse autour de lui, on l'acclame, on lui prend les mains, — ces mains tremblantes qui ont conduit à la victoire des armées de musiciens I Un assistant dépose une couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Il regarde d'un air étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs, mais sincères. On le félicite. Il paraît ne s'apercevoir de rien. Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas comprises... A ce moment, un vent furieux des Alpes s'engouffre dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; les raffales soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête, Berlioz est resté debout. 11 ressemble, environné de lueurs, au Génie de la Symphonie, auquel la puissante Nature fait son apothéose dans un décor de montagnes, et avec l'aide du tormerre, musicien gigantesque ! »

Certes ! de tels spectacles, de telles impressions, qui rappellent le Roi Lear et Macbeth, donnent à la physionomie d'Hector Berlioz un caractère en rapport avec son génie. Elles lui font une atmosphère grandiose... qui lui sied et dans laquelle il gagne à être vu. Il n'y a assurément rien de pareil dans la vie de Gluck et de Beethoven,

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ces grands hommes qui furent les Dieux de Berlioz et dont il est devenu l'égal. Et c'est ici qu'il faut se rappeler que Berlioz a été sacré le Beethoven français par un homme qui avait le droit de ce sacre : Paganini ! et après Paganini, par toute l'Allemagne enthousiasmée. Cela aurait dû calmer sa vie, à cet agité, à cet emporté, à cet amer et à ce sombre Dévoré de génie et d'âme. Il aurait dû mourir dans une olympienne sérénité. Il n'en fut rien... 11 continua d'être toujours le démoniaque qu'il avait été toute sa vie, — enivré, mais martyr d'une gloire qui ne lui suffisait pas ! Au milieu des succès tardifs qui l'entourèrent des pourpres d'un soleil couchant, cet homme de taille de Beethoven souffrait d'une peine que j'oserai appeler mesquine. Le croira-t-on? il souffrait de n'être Beethoven que pour Paganini, l'Allemagne et tous ceux,— tous ! qui se connaissaient en musique dans l'Europe musicienne. Il lui fallait Paris, le suffrage de Paris et de son boulevard. Par ce côté-là, Beethoven n'était plus en lui qu'un boulevardier ! Il n'oublia jamais que sa musique, sa plus sublime musique et jusqu'à ses Troyens. son dernier pas sur la cime de l'art, avait été traitée de folle par des imbéciles qu'il aurait méprisés un à un ; et nerveux, gastralgique , spasmodique et presque épileptique de fureur, il se tordait de douleur comme le sybarite sur le pli de sa rose, sur ce gril allumé, — et allumé par lui, car c'était lui, cet embrasé, qui le rougissait ! — Triste spectacle, qui introduit une goutte de pitié, de cette pitié la sœur du mépris, dans l'admiration qu'il inspire...

Je l'ai vu une fois. Il me frappa beauooup. Il.étaii jeune encore; c'était un blond-roux, hérissé, crispé, anguleux. Il avait le bec de l'aigle et le poil du lion, et l'étrange aspect d'un animal héraldique. De froncement et d'expression, il ressemblait à ce lion qu'on a fait disparaître de la terrasse des Tuileries, gui mordait, en se rechignant, un serpent. Il en avait mordu, sans doute, mais encore plus de ces moucherons, vil excrément de terre, qui faisaient rugir dans la Fable le royal quadrupède et qu'il aurait dû dédaigner. Il ne le put pas. Là s'arrêta, contre ce fétu, le flot irrésistible de toutes les puissances de cet Océan... Artiste énorme, cœur aux colères de Samson contre les Philistins, il ne décoléra jamais un seul jour, une seule minute de sa vie. Comment se serait-il apaisé?... Il n'avait pas ce qui apaise. Homme sans foi de ces jours mauvais, il ne cofinaissait, comme les artistes de ce temps, que le Beau pour tout Dieu, le Beau qu'ils produisent... Peut-être ne pensa-t-il jamais à Dieu qu'en écfwdsiW Enfance du Christ, ce doux chef-d'œuvre. Et qui sait? peut-être aussi, dans sa bouté, Dieu l'a-t-il pris pour une prière I...

RERiÉNYI

11 est Hongrois, — malgré son nom, qui serait français sans ce singulier i qui vient après l'y grec, ce qui n'est pas une orthographe de France. 11 est Hongrois comme Liszt, et c'est tant mieux pour la Hongrie! Mais qu'est-ce que cela nous fait, à nous?... Pour nous, son talent est du pays mystérieux des talents immenses... Il est violon solo attitré de Sa Majesté Apostolique, l'empereur d'Autriche, et de Sa Majesté hérétique, la reine d'Angleterre, et c'est tant mieux pour la reine d'Angleterre et pour l'empereur d'Autriche d'avoir un pareil fonctionnaire à leur service ! Mais qu'est-ce que cela nous fait encore? Il est lui-même une Majesté : Sa Majesté l'Empereur du violon, successeur apostolique de S. M. Paganini, la Majesté la plus aristocratiquô de toutes les

majestés de l'Art, car elle fut à la foi» céleste et diabolique... Majesté et surtout magie ! C'est un magicien que Reményi, et son archet, c'est sa baguette ! C'est un sorcier qui, sur son archet, nous emporte à califourchon comme les sorcières emportaient sur leur manche à balai les gens curieux d'assister au Sabbat. Seulement, ce n'est pas au Sabbat, qui veut dire un alTreux bruit, qu'il nous emporte, mais c'est dans le ciel de l'harmonie, c'est dans l'enchantement de toutes les sensations, de tous les sentiments, de toutes les rêveries, — et c'est de là que nous redescendons absolument ensorcelés.

Et c'est de là que, moi, j'arrive. J'ai, pour mon compte, fait ce délicieux voyage mardi soir, 6 du courant, et c'est aujourd'hui, pas plus tard qu'aujourd'hui, que je veux vous en parler au débotté, — au débotté de ces bottes de sept lieues que cet homme-fée m'avait mises pour le suivre là où son magnétique et impérieux violon m'avait dit d'aller !

Ce n'était pas, du reste, la première fois que je l'entendais, cette grande célébrité européenne. Je l'avais déjà entendue à plusieurs reprises, car il est, Reményi, bon enfant, bon homme et bon prince comme les vrais génies, et toujours prêt à rendre heureux tous ceux qui peuvent l'être en l'écoutant... Il ne fait pas d'économie avec les trésors d'inspiration et de talent que Dieu lui a versés sur la tête. Il n'est pas le Harpagon de son génie. Il en est le fils prodigue. Il en jette la monnaie brillante à pleines mains autour de lui, et les âmes (quand il y en

REMÉNYI i-'ï

a là pour l'ccouter) ramassent... tant quelles veulent! J'ai assisté à des séances de cinq heures où H nous jouait, de mémoire et d'enfilée, douze morceaux de Beetho^'en ou de Schubert, avec une verve inextinguible de feu grégeois et ce « toujours prêt » qui charme les femmes. Je l'ai entendu dans quelques salons (des étoufl'oirs à force de tapis et de draperies) où il faisait, en la contenant, devenir charmante, de tonitruante qu'elle était, la grande voix de son violon, — de ce violon qui, tout seul, eût pu faire la besogne des quatre-vingts violons de Condé, dans la tranchée de Lérida ! Je l'ai entendu, plus dilaté et plus à l'aise, dans l'église de Saint- Jacquesdu-Haut-Pas, un matin qu'il mettait deux airs, exécutés avec sa magie, dans la corbeille d'une mariée, comme on y mettrait deux diamants; et j'avais pu mieux juger, dans les espaces et les hauteurs de cette église, de la puissance de ce violon qui pouvait vaincre l'orgue en ses basses profondes et qui, en remontant, s'élevait tout à coup sur un fil de son — un fd de la vierge de son — jusque par- dessus le soprano aigu des enfants de chœur. Il nous joua, à cette messe de mariage, la marche triomphale du Couronnement de l'empereur d'Autriche. Et c'était bien choisi, puisque c'est un triomphe que le mariage, et quelquefois, un couronnement... Paris ignorait combien nous, — une poignée d'heureux, — nous étions, ce matin-là, de toutes les manières à la noce... Paris ne savait pas oiïiciellement encore que Reméjiyi fût de retour; car, en 1848-1849, il y était venu, et il était

resté de sa musique comme un éblouissement aux oreilles de cet étourdi de Paris, qui oublie comme il aime, et qui ne le connaissait déjà plus que par la Renommée, — une musicienne aussi, mais qui ne joue pas toujours juste, — tandis que c'est lui, lui,Reményi, qu'il faut entendre pour avoir de son talent l'idée exacte que la Renommée, si fort qu'elle joue, ne saurait donner ! Eh bien! c'est cette idée exacte que Paris peut avoir depuis mardi dernier, à partir de neuf heure? du soir.

A cette heure-là, en effet, commençait le concert qu'il a donné aux Italiens, — un concert qu'on peut appeler titanesque, par la grandeur et la difficulté des morceaux qu'il avait à exécuter. Admirablement composé pour mettre en valeur les prodigieuses qualités de son jeu, ce concert a produit une impression à laquelle on ne s'attendait pas, du moins dans de pareilles proportions. A la salle Ventadour, on est assez généralement froid, parce qu'on y est connaisseur. On y entend assez de forte et grande musique pour avoir le droit d'y porter cette froideur aristocratique. Mais comme, ce soir-là, eUe a été vite fondue, cette glace ! Qui sait, d'ailleurs, si dans les premiers

moments du concert donné par Reményi, on ne se gardait pas contre le musicien annoncé comme l'élève et l'ami de Liszt, et qu'on appelait le Liszt du violon. On se rappelait peut-être trop le faste de Liszt et la superbe de la mise en scène de cet Artabàn du piano, — que la vanité française ne lui a pas pardonnée, car la France veut avoir seule le pri\11ège de la vanité, et quand on eu a autant qu'elle, elle se fâche comme si on la volait!... Mais Reményi ne ressemble pas plus à Liszt que la redingote grise 'de Napoléon ne ressemblait à l'uniforme rose et brodé d'or du roi Murât. C'est un grand artiste dans la simplicité césarienne de sa force. Il est même un peu -chauve comme César, puisque nous parlons de César. Il a sur la tête la place du laurier. C'est un homme de quarante ans, au visage tranquille, et qui ressemble aux portraits que nous avons de Glu«k. Quand il s"est approché de l'estrade, sans forfanterie et sans coquetterie, mais avec la désinvolture de la certitude et l'aplomb de la sécurité, et qu'il a attaqué, avec. la sérénité du dieu de l'harmonie lui-même, le magnifique concerto pour violon, avec orchestre, de Mendelssohn, la salle était déjà conquise par l'instrumentiste grandiose, et elle semblait comprendre qu'il n'eût pas pour rien le visage de Gluck. Elle était conquise et elle allait être enlevée ! Il allait l'enlever, pour, après, la balancer dans.les émotions les plus diverses, dans des morceaux d'une beauté qui à chaque morceau augmentait toujours, et qui allaient de Mendelssohn à Molique, de Molique à Bach, de Bach à

Chopin, de Chopin à Paganini. Échelle de Jacob du génie, qu'il nous a fait monter et descendre pendant deux heures comme si nous avions été des anges, — et nous pouvions le croire en l'entendant! Le violon de Reményi donne de ces illusions et de ces i\Tesses. Il ravit tout à la fois et il étonne, ce violon enchanté, — et, chose délicieuse, il n'étonne qu'après qu'il a ravi !... Certes ! pour avoir été un ange pendant quelques minutes par le fait de ce violon divinisateur, je ne me crois pas plus critique d'art qu'avant de l'entendre ; je ne suis qu'un Gros-Jean comme devant, mais un Gros-Jean sensible. Seulement, je le jure sur l'âme qu'il m'a travaillée, je ne crois pourtant pas me tromper lorsque j'affirme que dans les deux concertos de Mendelssohn et de Molique, et surtout dans la merveilleuse fugue en sol de Bach, Reményi s'est montré le plus purement classique et le plus imper sonuel des interprètes, lui qui de nature est le plus personnel, le plus original, le plus romantique des créateurs. Il est, en effet, essentiellement créateur, ce violon subUme, et il faut lui savoir gré de ne toucher aux créations des autres qu'avec des mains savantes et impersonnelles, tant son génie a de fougue et de fécondité, comme il nous l'a prouvé, du reste, quand il a dit les mazurkas transcrites de Chopin, de manière à remuer les os d'ivoire de ce suave poète dans son cercueil :

Sa cendre encor frémit doucement remuée, Quand dans la nuit sereine une blanche nuée Danse autour du croissant des cieux !

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Et de fait, transcrire ainsi, c'est créer, et il n'y a que le génie qui puisse toucher de cette façon-là, sans le profaner, au génie !

Encore une fois, je ne veux pas dogmatiser et faire le critique. Il faudrait Stendhal, le sensualiste musical, qui comparait le bonheur donné par la musique au bonheur donné par l'amour, pour parler dignement de Reményi, Moi, je ne suis qu'une âme ignorante et barbare qui aime la musique comme autrefois l'aimait le roi Saûl, et je n'ai à vous raconter que mes impressions personnelles. A défaut de Stendhal pour faire comprendre Reményi, il faudrait un violon comme le sien, et je n'ai que cette misérable plume au bout des doigts !... Quelles qu'elles aient été, cependant, ces impressions, quelles qu'en aient été la profondeur et la puissance, elles n'ont pas été inattendues. Je reconnaissais Reményi et j'avais une idée de lui qu'il a pu égaler en la variant, mais qu'il ne pouvait pas surpasser dans ce concert aux Italiens, qui, tout le temps qu'il a duré, a été une ascension progressive de son génie. Ce n'est pas un concert de deux heures, ce ne serait pas même une succession de plusieurs concerts

comme celui de mardi dernier, qui pourraient faire jamais entrevoir le fond de ce musicien inépuisable, de ce puits artésien d'harmonie, incessamment jaUlissaut. Le talent de Reményi a l'infini du rêve... Je n'ai point entendu Paganini, l'homme qu'on cite toujours, l'être iQouï, resté commeune mesure, dans l'esprit des hommes presque épouvanté, pour prendre la hauteur des grands artistes qui doivent venir après lui; mais, certes, Paganini lui-même n'eût pas joué d'une manière plus incroyablement saisissante ces Ccqmces qu'il a inventés, et par lesquels Reményi a fini son concert de mardi soir. Un coup d'archet ou d'aile de plus était impossible. Le roi est mort : vive le roi ! Paganini est mort : vive Reményi î C'est la môme chose. C'est toujours le génie de l'exécution musicale qui continue et qui dure plus que les monarchies! L'exécution de Reményi, ce soir-là, a été de la plus merveilleuse poésie,et non pas seulement pour l'âme et les oreilles, mais pour les yeux... Le virtuose s'y est transfiguré. Il y a eu une vraie beauté de passion quand, ivre du génie de Paganini et de lui-même, il a roulé, en jouant, sa tête sur la table de son violon, comme s'il avait voulu l'entr'omTir et l'y plonger pour lui faire prendre un bain d'harmonie ! U y a eu son coup d'archet superbe, le coup d'archet qui semble tomber du ciel, comme la foudre, et qui le fait Reményi ! C'est le coup de sabre du Hongrois, c'est la signature de sa nationalité, que ce coup d'archet qui rappelle le coup de sabre d'Attila! A de certains moments, on croit qu'en

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s'abattant sur son violon, cet archet, lumineux comme un acier, va le tendre tout à coup et le faire voler en éclats ; mais le fragile violon est plus solide que le monde au temps d'Attila!... Je n'ignore point tout ce (pi'on raconte de la prodigieuse exécution de Paganini, qu'on a fini par appeler «infernale», ne sachant comment la nommer. La tournure élancée et fringante du Diable qu'avait Paganini, sa maigreur cuite au soufre, ses longs cheveux charbonnés, son nez en crochet, ses yeux en soupiraux d'enfer, s'accordaient bien à l'épithète donnée à son exécution. Paganini était le plus terrifiant des contes d'Hoffmann, venant à vous sur de longues pattes de héron... Le cordial, humain et presque joyeux Reményi n'est pas cela. Ce n'est pas un démon, mais c'est un poète, et voilà la difTérence entre les deux virtuoses. L'un, c'est le Fantastique, — l'autre, c'est l'Idéal.

LE SxiLON DE 1872

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