UN IGNORANT AU SALON
A un directeur de Journal.
C'est moi, monsieur, qui suis cet ignorant-là !
Je ne m'en vante pas, mais j'ai cru devoir vous le dire quand vous êtes venu à moi, et je crois devoir le dire tout aussi rondement au public, qui peut-être n'y viendra pas. Ni à vous, ni à lui, je ne veux vendre chat en poche. Vous, monsieur, vous n'avez pas eu peur — le pubUc sera-t-il aussi brave que vous? — de ma déclaration d'ignorance, quand il s'est agi de faire le Salon dans le Gaulois ressuscité, et, Gaulois vous-même, vous avez gaiement pensé : « Tiens, comme cela, ce sera plus drôle ! Celui-ci ne sait rien de ce que les autres savent peutêtre trop... Si j'essayais !
« Et pourquoi pas? En général, le s ingénues sont intéres-
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santés quand elles ne sont pas par trop bêtes. L'ignorance donne parfois aux impressions de la fraîcheur et de l'originalité. Parmi les critiques d'art autorisés, comme on dit, et qui ont présentement de gros pignons sur rue, en voici un qui n'a pas même, pour s'y abattre et y percher, le soliveau de l'hirondelle ! Il n'est pas, lui, professeur juré ou non juré d'esthétique. Il n'a pas de cravate empesée. Il n'endoctrinera pas pédantesquement mes abonnés. Il n'a point parcouru l'Europe en guignant les tableaux de tous les Musées, frotté son nez et blasé ses yeux contre tous les marbres, et rapporté dans sa tête des comparaisons qui font de la Critique une demoiselle renchérie.... Lui, il est vierge de tout cela, et les virginités sont si rares ! 11 ne dira jamais que ce qui lui viendra quand il se plantera devant une toile et devant un plâtre, et ce sera tout. Et la science, puisqu'il n'en a pas, ne cachera ni n'obstruera son àme, — s'il en a. C'est une carte à jouer... »
Jouons-la donc, monsieur ! Nous ne prenons pas les gens en traître. Tenez ! au petit bonheur de mes impressions et de mon ignorance, et au hasard de la fourchette !
Pourvu que cette diable de fourchette ait des dents !
Elle aurait, certes, trouvé où les mettre dans l'épaisseur intellectuelle ( je ne parle pas de l'autre) de la foule qui se ru-lit à l'Exposition aujourd'hui, vers trois heures. C'était affreux ou c'était superbe, selon le cas... ou l'opinion de l'appréciateur; car cette foule jabotante, et qui devant les tableaux et les statues prenait des attitudes, faisait de la critique à sa manière en attendant la nôtre. Or, àla voir, — mais, tête-bleu! à ne pas l'entendre, cette foule entassée là, qui, dès deux lieures, a fait fermer les portes pour que le Salon n'éclatât pas comme une bouteille trop pleine, — on aurait cru qu'en France nous sommes tous des artistes, fous de l'Art! Les benêts qui sont contents de tout, et il y en a même en république, constatent gravement, en voyant cela, que Paris c'est Athènes. Paris-Athènes! le vieux cliché sur lequel roupillent tous les Bartholo du progrès et des Républiques ! Artistes ! il n'en est rien pourtant. La France ne fut jamais un peuple artiste. Soldat, oui, autrefois ! Mais artiste ! Aous sommes toujours et nous ne serons jamais que les vieux badauds de Rabelais, mais cubés, à cette heure, par un ennui immense qu'il ne connaissait pas, lui, l'iieureux Rabelais ! et qui nous fait sortir de chez nous et aller
partout où va la foule : à l'Exposition comme à l'Église, au cimetière comme à l'Opéra ! C'est cet enmii, que nos malheurs ont rendu plus profond et plus insupportable, en y ajoutant les noires et rouges anxiétés de l'avenir; c'est ce besoin, plus effroyable que jamais, de se tb^er de devant soi^àdmiTàhle expression populaire!), qui explique cette ruée de monde à l'Exposition cette année, et peutêtre aussi le goût du médiocre, qui est le goût de tout le monde ; car, il faut bien le dire d'abord, l'Exposition de cette année est méd'ocre. C'est un fonds de médiocrité honnête, laborieuse et quelquefois cossue, sur lequel pointent lumineusement, ici et là, quelques œuvres charmantes dont nous allons juger le charme, qui n'est pas cependant le charme vainqueur, irrésistible et souverain de la grande supériorité.
Et, chose étonnante ! c'est dans la Peinture que se marque le plus cette médiocrité. Cette année, la Sculpture, en décomptant le nombredes sculpteurs du nombre des peintres qui exposent, est relativement plus riche d'œuvres que la Peinture. Ce n'est pas l'usage. La couleur est la grande sirène. Une fillette bouquet de roses, efface la pâle et idéale RosaUnde. Les yeux boivent la couleur, et en restent enivrés au point d'en oublier la ligne de la forme pure. Les yeux, organes du péché, sont si libertins! Mais tout incroyable que cela puisse être dans une société aussi corrompue que civilisée, la chose est et frappe : — Sculpture a fait un pas, cette année, qu'il faut constater. Aussi est-ce par elle que je veux
commencer ce Salon, qui exprime mieux que s il y avait des artistes indiscutables et écrasants, toujours plus ou moins solitaires, la tendance générale de l'esprit et la préoccupation du moment, dont, plus tard, j'aurai à rechercher les causes...
Puisque j'ai dit que la sculpture l'emportait, cette année, en mérite sur la peinLure, toute proportion gardée entre le nombre des exposants, à la sculpture donc la place d'honneur ! Et je vais commencer par elle. J'entre par la porte du milieu dans ce Salon, qui est un jardin et qui est aussi une œuvre d'art à sa manière, et je tourne superstitieusement à gauche, — à gauche, le côté du cœur ! — résolu d'aller toujours devant moi, avec la simplicité non pas d'un âne qui trotte, mai? d'un àne qui ne trotte pas, jusqu'à la première chose qui m'arrêtera et m'accrochera, et me prendra par le collet, si c'est une force ; par le cou, si c'est une volupté 1
Eh bien ! je n'ai pas attendu longtemps. Au troisième pas, j'ai été pris... par le cou, et me voilà fixé par une caresse. Cette sensation m'a été donnée par la négresse de M. Calvi (évidemment une Abyssinienne). Moi qui
suis aussi neuf en sculpture qu'un Abyssinien, je ne sais rien de M. Calvi, ni de son passé ni de ses précédents ouvrages. Mais, à son nom, il doit être Italien (le livret donne son adresse à Milan), et encore plus à sa manière de chiffonner et de tortiller le marbre; car il n'y a que des mains italiennes pour .donner au marbra ces mollesses et ces morbidesses incomparables. Le buste de M. Calvi, ce buste noir, étrange et charmant, est enroulé dans une draperie dont le marbre est devenu de la soie, sous un ciseau de fée. Cette tête renversée sur l'épaule, où, chose difficile et conquise ! les signes de la race inférieure sont idéalisés sans cesser d'être, exprime — chastement, à force de passion, — toutes les langueurs à moitié pâmées d'un pays de feu... Que fait-elle, ainsi posée, cette tête noire, cette fille de la Nuit?... Certainement, elle danse. On sent qu'elle danse, quoiqu'elle ne soit qu'un buste. L'imagination n'hésite point et l'achève en danseuse. Il y a, dans cette tête, comme le mouvement des hanches qu'on ne voit pas, ce mouvement du corps avec lequel ces filles, cuites et recuites à la flamme du soleil, expriment l'amour, comme les femmes de nos climats l'expriment avec leur âme ! Même dans la main ramenée vers le sein gauche qui tient la branche verte, et qui est délicieuse de déhcatesse et fait penser, par sa finesse, à la finesse des pieds absents, il y a un peu de la pâmoison de cette tête enivrée. Voyez l'écartement des doigts ! L'ensemble de tout cela est adorable et m'a donné, au premier comme au dernier regard, l'impres-
sion {doke colpo) d'nn chef-d'œuvre. Oui, positivement, d'un chef-d'œuvre !
Il est vrai qu'il y avait derrière moi deux forts connaisseurs, qui critiquaient les paupières de cette fille, d'une race où les paupières sont larges pour faire ombrelle aux yeux contre le dévorant soleil. Ils les ont appelées des cabriolets . Jen' a.iiolloviiis pas ces messieurs au mien. Critique nécessaire, du reste, la sottise! Sur un fond de bêtises, les belles œuvres bombent ets'enlèvent mieux.
Tout près du buste noir de M. Calvi, et pour chasser la rêverie qu'il cause à l'imagination énamourée, j'aperçois le Bazile de M, Zacharie Astruc, — une grande page en relief. Ceci est un autre genre de sensation. M. Zacharie Astruc n'est pas que sculpteur (1), il est beaucoup d'autres choses encore. C'est un aquarelliste d'un talent très distingué, très subtil, très retors, très japonais, et Dieu sait si les Japonais sont artistes ! Il ne se fâchera pas de l'expression. C'est un littérateur et c'est un poète. C'est même un musicien, mais ce qu'il est surtout et veut être surtout; c'est un sculpteur. Au milieu de. ses nom-