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On l'a vu plus haut

breuses facultés, trop nombreuses peut-être, car nous n'avons qu'une vie poui' chaque faculté, se dresse, impérieuse et dominatrice, la sculpture. Comme on ne se défait pas des habitudes de son esprit, le poète et le littérateur poussent M. Astruc à faire de la sculpture qui pense. Preuve son Bazile d'aujourd'hui, son Bazile, auquel il a le projet de donner l'an prochain pour pendant le Tartuffe de Molière. C'est ainsi qu'il veut mettre debout et sous le regard les deux profonds types d'hypocrisie que Beaumarchais et Molière, ces sculpteurs aussi, ont sculptés en pleine âme humaine, en pleine scène, en pleine langue française, leur triple marbre, à eux !

C'est hardi. Béussira-t-il ? Il a commencé de réussir. Son Bazile annonce bien son Tarluff'e. Le Bazile de M. Astruc sort de l'Alhambra qui fait le fond, du basrelief, et l'homme, selon moi, est tellement vivant, qu'on ne s'aperçoit pas tout d'abord du défaut de ce fond que je me permettrai de signaler tout à l'heure... Le Bazile vous prend et vous confisque. Beaumarchais reconnaîtrait son fils. Il a la soutanelle raide, à plis droits et maigres, cet espèce de fourreau dans lequel le cuistre est entré comme un parapluie dans son étui, et cette ceinture qui le sangle sous les aisselles et plaque une large boucle sur son estomac, creux comme la gorge de l'avarice et de l'envie, accoutrement certes peu favorable à la sculpture et qu'il fallait être hardi pour oser ; mais sous ce costume imposé par la tradition, et d'une si effroyable ingratitude, il y a un homme, — il y a une anatomie, —

il y a une forme que le pouce a moulé nue avant qu'il la moulât habillée, et cet homme est ce qu'il doit être comme animal humain et comme type d'animalité inférieure. Bazile est bas, rampant, avide, envieux, hypocrite, un coquin capable de tous les crimes lâches, incapable seulement des crimes hardis, et c'était cela qu'il fallait traduire sans laideur, ce qui est l'art vrai — et l'art difficile. Exprimer eu effet la laideur morale simplement par la laideur physique, dans les arts plastiques, c'est facile et grossier ! C'est le pont aux ânes des imbéciles, qui s'imaginent que c'est la voie Appienne. M. Zacharie Astrnc n'a point passé sur ce pont-là...

Son Bazile, c'est Bazile; — mais, allez! Courbet ne l'aurait pas peint comme il l'a montré. Ce Bazile n'est pas laid, mais il est Bazile. C'est le cuistre que vous savez, idéalisé, car la sculpture, bien plus idéale dans sa tendance que la peinture, doit idéaliser jusqu'aux cuistres ! Le Bazile de M. Astruc tient une bourse d'une main, de l'autre son cahier de musique, et il chante. La bouche, aux dents belles, la bouche d'une voix de basse, est ouverte à la Duprcz, et on voit le sou en sortir, le son qu'on n'entend pas par les oreilles! Le mouvement de la main qui tend la bourse, et qui sent l'avidité du drôle plus que la noblesse de la mendicité espagnole, les lignes de cette tête basse, mais correcte, le corps enfin de cet homme qui se moule ,bien sous sa rigide soutanelle, tout cela a de la tournure et, malgré l'étroitesse du vêtement, véritablement de l'ampleur. Tout

cela révèle une main alerte et un pouce puissant, qui deviendra plus puissant encore. La seule chose que je reproche à M. Zacharie Astruc, c'est que sa statue soit écrasée parle fond qu'il a eu la coquetterie de lui faire. Coquetterie est le mot. M. Astruc a voulu montrer qu'il était aussi architecte; il a joué avec les dentelles murales de l'Alhambra. ^lais son Alhambra n'est pas en proportion avec sa statue. Le chapeau de Bazile entre dans le mur, ou eu sort, comme une pièce de canon, et si Bazile l'ôte, ce chapeau d'un calibre si menaçant, tout s'en vient par terre et s'écrase. D'un autre côté, l'homme et le monument ne sont pas en proportion l'un avec l'autre. Il faudrait à cette face d' Alhambra trois ogives de plus audessus delà tête de Bazile, et d'autant plus que la sculpture n'ayant pas et ne pouvant avoir la perspective d'un tableau, on n'arrive guères, dans un bas-relief, à la perspective, que par la proportion de toutes choses et leur harmonie.

Mais, après tout, le point principal de la composition ce n'est pas l'Alhambra : c'est Bazile, et M. Zacharie Astruc a rendu sculpturalemcnt cette figure dont, au théâtre, les acteurs font une caricature sinistre, parce que l'art dramatique et la sculpture n'ont pas les mêmes manières de s'exprimer. Après le Bazile idéalisé, j'attends l'idéalisation du Tartuffe, plus difficile encore parce que le Tartuffe de Molière est bien plus profond, bien plus féroce, bien plus diabohquement hypocrite que le calomniateur de Beaumarchais.

Quand ce sera fait, que M. Astruc nous sculpte l'hypocrisie femme et nous donne la Macette de Régnier ! 11 aura épuisé toutes les faces de l'hypocrisie, et sa trilogie sera complète.

En tournant le dos au Bazile de M. Zacharie Astruc et en remontant vers l'entrée de face, on trouve, à droite, des massifs de fleurs et de verdure qui font un très charmant repoussoir à toutes ces statues blanches; mais à gauche, hélas! on trouve aussi (ce qui n'est plus de l'art) un affreux restaurant, tachant de sa cuisine ce Salon-jardin dont j'ai vanté l'arrangement et le goût. Oui, le croira-t-on? un restaurant! un restaurant, ridicule, ici, et même répugnant (1)! Le bas génie de ce temps, le confortable, qui se fourre partout, et, dans tous les ordres de faits, abaisse l'art et tue l'élégance ; le confortable et l'industrie n'ont pas manqué leur coup grossier. Ils sont venus s'étaler impudemment ici où ils n'avaient que faire, et rappeler à ceux qui y venaient chercher une sensation esthétique que si on avait des yeux on avait aussi un ventre, et la bète a eu son râtelier. Franchement, pour toute âme délicate, c'est-à-dire artiste à

1. Ce que j'en ai dit ne l'a pas fait supprimer, ô industrie !..

21b les œuvres et les hommes

quelque degré, un restaurant est odieusement déplacé dans un salon de sculpture, où l'on vient passer quelques heures sans que la bête ait énormément à soufîrir de ses besoins matériels. Mais l'administration ne s'est pas senti le courage de dire aux estomacs voraces ou aux estomacs délabrés : «Bonnes gens, allez manger plus loin ! »Elle a un ventre aussi, l'administration, et elle a, au nom du progrès dans tous les genres que nous faisons, accepté le restaurant... Qui sait? nous en verrons peut-être un dans le bas côté des églises si le progrès marche encore un peu.

Et dégoûté de ce détail, selon moi immonde, je vais, pour me purifier les yeux et la pensée, jusqu'à YHomme de l'ùfje de 'pierre de M. Fremiet. Ici, c'est par le collet que je suis arrêté, caria chose est forte. L'artiste qui a sculpté cette statue est l'élève de ce Rude dont le nom dit bien le talent, et il a cherché à sélever jusqu'à l'empoignante manière de son robuste maître. Il y arrivera. Son Homme de l'âge de fierre est un berger de ce temps farouche. Superbe de sauvagerie et de joie triomphante, il vient de tuer un loup dont il a la tête coupée

dans l'angle de son bras musclé, et il cric en dansant. On voit qu'il a longtemps manqué son loup, à la façon dont il crie ! Par sa danse, il en foule aux pieds — avec quelle fureur joyeuse ! — le cadavre. Par son cri, dans lequel il y a du rire, il dit : « Enfm, je te tiens ! Tu vas payer pour mes moutons ! » C'est toute une revanche. Ah ! que la nôtre avec la Prusse ressemble à celle-là !

Rien n'est plus expressif d'énergie parmi toutes les statues du Salon que cette statue de XHomme de l'âge de -pierre àe M. Fremiet. Rien ne fait mieux comprendre la beauté suprême de l'énergie. Pour nous autres, vieux amollis qui ne sommes pas de l'âge de pierre, mais de l'âge de coton, cette statue est un reproche et une éducation tout ensemble. On tend les muscles qu'on n'a pas en la regardant, et on voudrait danser sur le cœur de la Prusse l'espèce de pyrrique enragée qu'elle danse ! Expressive comme un tableau, cette statue, brutale pour nos pauvres petites mœurs, n'a peut-être pas toutes les qualités de la grande statuaire, mais elle les promet. L'homme qui a sculpté ce dos trop maigre et ces mollets trop brusquement durs, qui ne saillent pas mais jaillissent comme deux projectiles, n'est pas encore le Géricault de la sculpture, le Géricault des Boxeurs, qui avait en lui un si lier sculpteur dans le fourreau éclatant d'un si grand peintre ! Mais qu'il travaille, pour le devenir!

Et, pour cela, qu'il oublie son temps, — qu'il se fasse bien parla pensée un homme de pierre,* puisqu'il est

sculpteur. 11 aime l'énergie et il est créé pour elle. Mais qu'il s'éloigne de la fausse énergie, qui se tend, qui se convulsé ; qu'il s'éloigne de l'épileptique énergie de ce faible temps ! Malgré l'impression puissante que me cause la statue de M. Fremiet, si supérieure par la vigueur à toutes les autres statues du Salon, je ne vois pas moins les choses modernes qui se mêlent à une inspiration si mâle. Les poignets de son triomphant Tueur de loup, les chevilles, les pieds, qui cependant griffent bien le sol, mais où les nerfs se marquent en réseaux de iibrilles sur le point de se rompre, ne sont certainement pas de l'âge de pierre, mais de l'âge!., de l'absinthe. La mention du livret, qui parle de fragments humains de l'époque, ne me trouble pas. On bâtit du côté où l'on croule. Je suis averti par cette mention même de ce qu'on voudrait bien cacher, c'est que la reconstitua tion dont on parle n'est qu'un rapport et que les morceaux rapportés sont modernes, et peut-être ont été sculptés en sortant de l'absinthe, après six heures du soir. Ah ! que M. Fremiet, dont le talent promet et tient tant déjà, y prenne garde. Son Homme de pien'e sent son Ouvrier de Saint-Etienne, dans sa nervosité, encore plus que le Pasteur des premiers âges. C'est, de tempérament, de regard et de main, un vrai sculpteur que M. Fremiet. Eh bien '.cette pitoyable époque dont, comme moi, il aie malheur d'être, cette époque de chinois absinthes, n'a rien à voir avec la grande, la forte, la calme^ l'olympienne sculpture. Ah! que M. Fremiet reste de

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l'âge de ceux qu'il sculpte, car les hommes de notre temps, bustes tout au plus, quand ils sont quelque chose, ne sont pas bâtis pour la grande statuaire, et, lui, c'est à cette condition qu'il sera digne d'elle !

Malheureusement, il en est plus que je ne voudrais, et peut-être moins qu'il ne veut en être, de ce temps antistatuaire par ses idées et par ses hommes, et j'aurai bien de la peine à l'en arracher ! S'il y échappe par les qualités de son Homme de pierre, il y retombe bien lourdement par son grand buste de la Guerre, évidemment fait contre l'idée de guerre, et qui, à le voir, ne représente qu'une colossale Stupidité. Le livret qui indique cebuste calomniateur,ne porte que ce mot : Discant ! pédantisme déclamatoire, quoique laconique, dans lequel je reconnais le faux penseur insupportable auquel, pourtant, vu l'abondance de cette graine, je devrais être accoutumé. Mais je n'ai pas besoin de cet avertissement. Regardez seulement cette face, aux joues monstrueuses et mollasses, aux yeux de bœuf et de poisson fondus dans une combinaison et une expression de bêtise énorme, et dites si ce n'est pas là le déshonneur de la Guerre, et la

plus t'paisse, la plus accablante, la plus morne, la plus Impudemment bestialisée caricature de la Force !

Certes, je n'aurai pas à mon tour le pédantisme de parler de la guerre à M. Fremiet, et de lui donner les raisons métai^hysiques de cette grande chose nécessaire, autant à lame de l'homme qu'à sa destinée. Je laisse toiite cette philosophie, qui cependant ne serait pas déplacée dans la tète d'un homme du même métier que Michel Ange, si elle y était ; mais, esthétiquement, M. Fremiet ne s'est-il pas trompé, trompé d'une erreur aussi grosse que son buste, en ravalant la guerre et en en faisant la Méduse de la Stupidité joufflue ?

A-t-il eu le sens vrai de son art ? La conception de la Guerre idiote est-elle, sculpturale ment et poétiquement, supérieure à la conception de la Guerre intelligente et héro'ïque ? L'Archange à la tunique de feu, armé du glaive qui extermine ; la divinisation par le symbole de cette idée de Guerre, qui renferme deux choses immenses : le châtiment de Dieu et la vertu des peuples ! n'est-ce donc pas meilleur à exprimer, quand on a la main ambitieuse et puissante, que la Guerre telle que l'ont comprise, de pî-re en fils, tous les niais du monde sentimental?... Et M, Fremiet, qui pouvait nous sculpter une Guerre à nous élever le cœur, à nous fanatiser pour la prochaine campagne, croit-il avoir beaucoup gagné, pour son honneur et pom* sa gloire, à la remplacer par cette inerte face lunaire qui, de largeur de joues, ressemblera tout autre [chose qu'à un visage, et dont la

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figure n'est que celle de quelque grosse servante hébétée, devenue tout à fait imbécile à force d'égorger des poulets ?...

J'ai dit que VHomme de l'âge de pierre de M. Fremiet était l'œuvre la plus vigoureuse du Salon de sculpture de cette année, et je ne m'en dédis pas. Mais à côté pourtant de cette statue, je vais mettre un groupe, de la plus fière énergie aussi, et d'un tout autre caractère. C'est le Serment de Spartacus de M. Barrias, qui n'est peut-être pas de l'intensité de Y Homme de Vâge de pierre, mais qui, dans son intensité relative, est une œuvre beaucoup plus complexe, d'un sentiment beaucoup plus élevé, et d'une grandeur morale qui ajoute son idéal particulier à l'idéal de la forme physique, but particulier de la sculpture.

Un tueur de loup, qui danse de joie parce qu'il tient la tête coupée du loup, son ennemi, est le triomphe de la force brutale victorieuse sur la force vaincue ; de l'homme presque loup lui-même sur le loup animal. Evidemment, le Serment de Spartacus n'a pas cette simplicité primitive. Ce n'est plus du triomphe ici, c'est au contraire de la défaite, de la douleur, de la vengeance, de la révolte

d'âme contre la force physique écrasante. Tout ceci, n'est-il pas vrai ? a la complication d'une vie plus haute que la vie sauvage, que la vie de cet homme qui tient du faune et de l'orang-outang, à la face kalmouke et aux pieds grimpeurs, qui danse parce qu'il a tué le loup qui lui mangeait ses bêtes. Eux, les deux Spartacus, n'ont pas tué Rome, et ils ne la tueront pas, cette louve immortelle ! Ils laisseront tous les deux leur vie dans le flanc de cette louve qu'ils auront frappée.

Déjà, ici, le père est vaincu. Il meurt de la mort des esclaves. Il expire sur la croix romaine, cette ignominieuse furca, moins majestueuse que la croix sur laquelle mourut Celui qui a sauvé le monde! car le Romain atroce s'entendait à déshonorer le supplice. Il y expire, les pieds percés des monstrueux coins de fer qui clouaient le condamné sur ce hois infâme. Ses musculeux bras, capables d'étouffer la tyrannie romaine et qui ne peuvent plus rien contre elle, sont étendus et liés ; le corps est tordu par la douleur et par le désespoir; la tête pend, entr'ouverte par l'agonie. Et sous l'anfractuosité de l'aisselle d'un de ces bras étendus, dans l'ombre même de cette tête pendante, dont il doit sentir le souffle des derniers paiements dans ses jeunes cheveux, se dresse l'enfant du supplicié, immobile, droit, et sombre et beau comme la vengeance espérée, — celui-là qui devra, un jour, s'appeler Spartacus, et donner son nom à tous les Révoltés du monde !

Eh bien, bravo ! Rien ne saurait être plus pathétiquement beau que la disposition et que le rendu de ce groupe. Le corps torturé du père, de ce Laocoon de la fourche, est le fond mouvementé, convulsé, sur lequel s'enlève, dans l'ombre de cette aisselle surplombant sa tête comme une caverne, l'adolescent à la beauté tragique, qui ne se retourne même pas pour voir son père une dernière fois, mais qui, pensif, tient tranquillement le poignard sur lequel il vient de jurer la vengeance. Simplicité et profondeur ! le mouvement du bras et de la main qui tient le poignard est très doux. Un esprit grossier en aurait fait une menace et une déclamation. Mais M. Barrias, non ! C'est un artiste. L'autre main de l'adolescent a saisi la main de son père, qui pend aussi de la fourche comme sa tête défigurée, et la fermeté de cette main d'impubère, entrelaçant ses doigts charmants aux doigts écartés et crispés de la main de son père mourant, est sublime, opposée au mouvement de l'autre main qui allonge rêveusement le poignard. L'idée vraiment originale de ce groupe, derrière lequel je vois, pour plus tard, s'élever un maître en sculpture, c'est d'avoir sorti comme du flanc entr' ouvert du père expirant, le rejeton

vivant qu'il vient d'enfanter pour la vengeance. C'est d'avoir sculpté cette figure calme sur le i^epoussoù' de ce corps convulsé, et fait dais, dais de pourpre, à ce front gros de pensées, avec l'aisselle saignante de son père. La Sculpture ne peint pas le sang... mais l'Imagination le voit couler ici et elle en compte les gouttes... Là, pour moi, est le coup qui atteint le cœur I

Quand le mien a été calmé, j'ai — en dehors de l'émotion — fait de la critique, de l'analyse, et cherché la petitebète, comme on dit. Je l'ai trouvée dans les chevilles de l'enfant, un peu trop grasses et trop molles, proportion gardée avec la nerveuse finesse et la grâce élancée du torse

La bète est bien petite, comme vous voyez.

Oui, ce M, Barrias est un artiste ! Il a la force et il a la grâce. Qui n'a pas les deux n'est qu'un artiste dédoublé, — un profil d'artiste. L'Art n'est pas certainement un hermaphrodite. L'hermaphrodisme, ce sont les deux sexes bornés l'un par l'autre, mais l'un par l'autre énervés, appauvris ; et cependant il les faut comme les avait Tirésias, il les faut tous les deux dans leur entière puissance.

Le Spartacus de M. Barrias atteste la force, et son autre groupe (en bronze), la Fortune et V Amour, atteste la grâce, cette force plus grande que la force, car on résiste à la force, et à la grâce on ne résiste pas !

C'est joli, spirituel, élégant, Renaissance (peut-être un peu trop Renaissance). La Fortune vient à vous sur sa roue dans sa séduisante nudité, ayant dans sa main des richesses. Elle est arrêtée par l'Amour, qui s'abat comme un oiseau ravisseur sur son épaule, et qui la provoque au baiser pour mieux lui enlever le bijou qu'elle a au front, et sur lequel il met sa jolie petite griffe de main... Est-ce assez symbole!... Et c'est d'un piquant d'exécution égal au piquant de la pensée. L'Amour volant et voleur ! Cupido qui veut dire cupide ! l' Amour qui aime les bijoux avant les baisers, et qui donne les baisers pour prendre les bijoux : qui ne connaît pas cet oiseau à griffe rose?... Mais dans le groupe de M. Barrias, la Fortune est toujours la Fortune. Cette griffe, il ne la lui met que sur la tête. 11 pourrait la lui enfoncer dans le cœur.

Si \' Homme de l'âge de pierre de M. Fremiet et le 5e/*menf de Spartacus de M. Barrias sont les œuvres les plus viriles du Salon, l'Ame qui s'envole au ciel, de M. Loison, est,

du moins à mes yeux inexpérimentés, l'œuvre, d'exécution, la plus parfaite, et que dis-je ? peut-être est-elle trop parfaite. La perfection, cette sensation souvent insupportable dans la vie, quand il s'agit des caractères, — qui rend ennuyeux Grandisson, Washington et tous les vertueux tirés à quatre épingles ; —la perfection, transportée dans les arts, ne produit pas le même effet, mais elle peut devenir un défaut quand, eu la voyant, on ne l'oublie pas. Nuance très fine ! Or, on ne l'oublie pas, quand on regarde la statue de M. Loison. Le fini scrupuleux du travail dont elle est la preuve, la correction, la sûreté et la légèreté de main qu'elle révèle, ne préoccupent que trop les yeux après les avoir attirés.

11 y a du Canova dans M. Loison, dans ce sculpteur qui a sculpté cette chose délicieuse, ce corps exquis qui monte vers Dieu aussi moelleusement que si c'était une fumée d'encens ou une âme. Il a voulu, certes, être immatériel, et quelle charmante manière de ne l'être pas ! Comme cette âme (soi-disant) est adorablement capitonnée de cet embonpoint qui perd l'âme des autres ! Quelle précision dans la ligne 'tournante qui arrête le contour de cette âme à contours ! Le pau\Te et trop puissant sculpteur a fait tout ce qu'il a pu surnaturellement pour être... ce qu'il est impossible d'être eu sculpture. 11 a drapé, Dieu sait avec quelle jouerie d'art et de spiritualité ! le dos de sa statue avec un voile que l'imagination ne déchire pas assez à son gré, quoiqu'elle le déchire. Je me moque bien de la difficulté vaincue dans les arts ; mais comment

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n'admirerait- on pas ce tour de souplesse en marbre, qui donne un résultat si heureusement malheureux, mais, après tout, si ravissant?

Car nous sommes ravis; nous nous en allons tous au ciel avec cette âme, comme s'il y avait sur cette route-là encore des messieurs qui suivent les femmes! Gomme exécution, c'est divin, je le reconnais ,• mais la conception de celte statue charmante est-elle en équation avec son exécution si délicatement supérieure? Si elle l'était, ce serait tout simplement du génie qu'il faudrait reconaaître à ce manieur de ciseau, qui fait ainsi s'envoler, dans l'éther, du marbre sans ailes. Mais, malheureusement, elle ne l'est pas. La conception de cette statue, prise dans le poème du Dante, est chrétienne, mais les âmes chrétiennes ont un tout autre caractère que cette âme, qui monte beaucoup plus vers le Dieu de Platon et de Phidias que vers le Dieu de la croix ! C'est une âme de la famille de celles que Raphaël, ce païen christianisé, renferme dans ses corps de vierges. Et ce n'est pas tout: regardezla bien! Ce n'est pas difficile ; on la regarde malgré soi.

Ne sentez-vous pas passer sur votre mémoire la brume d'une rémiiiiscence, au lieu de recevoir dans votre pensée le coup net de l'originalité ?Ne vous rappelle-t-elle pas la Francesca de SolieiTer, sans son Paolo, et à qui l'artiste aurait retourné la tête vers le ciel? Ou encore cette statue de Pollet, qui, je crois, représente l'Aurore, l'Aurore attardée qui a oublié sur son front, dans la gloire du jour qui se lève, la dernière étoile de la nuit?.,.

N'importe ! le sculpteur qui a sculpté cet élan de marhre, s'il n'est pas la main du Dante, est la main de Lamartine. Il ne doit plus s'appeler Loison, ce nom compromis actuellement par les gens, comme autrefois par les bêtes. Qu'il s'appelle le Cygne plutôt ! Ce sera son nom dans son titre, car c'est le cygne de la sculpture.

Jusqu'ici, tout a bien marché dans ma promenade à travers les sculptures. Mon ignorance, que je ne veux pas qu'on oublie, a cru y voir des œuvres fortes ou gracieuses, et elle l'a dit, et en les racontant, ces œuvres, en les caractérisant, peut-être l'aura-t-elle prouvé... Vous vous rappelez que je n'ai promis que des sensations "?Jusqu'ici,les miennes ont été agréables et quelquefois puissantes. Ce que j'appelais, en commençant ce Salon sans prétention, fait au courant des sensations vraies, ce que j'appelais le hasard de la fourchette, va' k é\é heureux. Mais voici les dents qui vont poussera la fourchette...

A la meilleure place de ce Salon, cerné des plus adorables fleurs, qu'on y expose et qu'on a bien raison d'y exposer aussi, comme pour y montrer l'art de Dieu à côté de l'art des hommes, s'élève l'énorme groupe à quatre personnages de Carpeaux. Ce groupe, c'est les

Quatre parties du Monde symbolisées eu quatre femmes, ayant, chacune, le caractère de leur race et soutenant la Sphère, — idée qui a de l'ambition et pouvait être grandement exprimée, mais qui, précisé ment parce qu'elle était ambitieuse, comme les ambitieux, ne devait pas manquer son affaire, comme ils disent dans leur jolie langue, les ambitieux ! Malheureusement, elle a manqué la sienne. Je ne suis pas le moins du monde un ennemi du talent de Carpeaux, qui a le bonheur d'avoir des ennemis depuis sonfameux groupe des Danseuses de la façade de l'Opéra, qui fit danser, autour de Carpeaux, la danse du scalp à Veuillot. Moi, catholique aussi pourtant, Je suis plus tranquille. Le groupe, révoltant pour les âmes austères, ne me révolte pas. Je conçois l'art sans bégueulerie. Je ne me suis nullement hérissé d'horreur devant ces Bacchantes (dame! ce sont des bacchantes!) d'une danse moderne qu'on peut ne pas aimer, mais qui n'en est pas moins pour le présent une 7'éalité dans ce monde, qui — à tous les degrés — peut être, et même doit être, abordé par l'Art, — l'Art contemporain, le frère de l'Histoire ! L'Art, au plus vrai de sa notion, a le droit de mettre sur tout la maindugénie. Les Danseuses à fond de train de Carpeaux, le déchevelé de leurs personnes,le mouvement qui les emporte, tout cela est puissant et vrai, quoi qu'on en ait dit... Hein? vérité et puissance! Avec quoi fait-on du beau, si ce n'est avec cela?... Il est évident que c'est là de la danse qui aie diable au corps, mais si c'est rare,rien n'est plus vrai que le diable au corps. Et pourquoi ne l'aurait-

elle pas? Voltaire voulait qu'on l'eût pour jouer la tragédie... Les demoiselles Carpeaux, comme les appelle si drôlement Veuillot, sont les Possédées de la danse ; mais les possessions sont dans la nature... tombée. Veuillot et moi, nous y croyons. Seulement, l'Art n'a pas charge d'exorcisme. L'Art, le hardi compère, n'est tenu qu'à bien exprimer ce qu'il voit. Qui donc a jamais reproché aux vieux artistes du Moyen Age d'avoir sculpté, sur le portail de la Cathédrale de Rouen, Salomé, dansant la tête en bas, les jupes relevées devant Hérode ! C'est un peu plus fort, cependant, ce cancan-là, que le cancan Carpeaux!

Mais Carpeaux, s'il avait péché, serait puni par où il aurait péché. Il est voué au diable de la danse et aux diableries des danseuses. C'est aussi, à sa manière, un possédé. Elles l'ont envoûté, les drôlesses... Ses Quatre parties du Monde sont encore des danseuses. Oh ! sans doute, celles-ci n'ont pas le déhanché, l'infernal meneo des autres, les tourdions provocants des sorcières de Macbeth, dans leur folle jeunesse, dansant prématurément et prophétiquement le cancan et même le chahut du dix-neuvième siècle anticipé. Non ! elles n'ont pas ces infâmes tournures, qui font tourner la tète aux hommes pervers comme des totons. Mais elles n'en sont pas moins des cancaneuses (pardon du mot, qui passera un de ces jours dans la langue violée, comme celui de blague qui, lui, y a déjà passé), elles n'en sont pas moins des cancaneuses mitigées, tempérées, et surtout empêchées sous la grosse boule qu'elles portent au-dessus de leurs têtes.

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Elles sont là, toutes les quatre, se faisant dos à dos, et rien n'est plus laid (je dis bravement le mot) que ces quatre paires de jambes et ces huit pieds, qui courent en rond les uns après les autres ! Et d'autant plus que ces jambes ne sont pas féminines. Ce sont des jambes de jeunes garçons, maigres, musculeuses, sans grâce ei sans richesse de galbe, dans lesquelles la tension nerveuse s'accuse pauvrement; des jambes enfin de jeunes apprentis portefaix, qui ne seront jamais des Hercules.

Deux, parmi ces huit jambes, font illusion vues par devant; mais vous tournez, et l'illusion s'en va aussi, à mesure qu'on tourne. Les pieds de ces huit jambes ne sont pas affermis sur le sol. Reste de danse : il y a titubation dans le groupe, qui devrait être un modèle de statique majestueuse ! car les Quatre parties du Monde, malgré la politique baladine de leurs gouvernements, ne peuvent pas être des sauteuses. Puisque vous faites d'elles les Cariatides de la Sphère du Monde constellé, vous deviez leur donner un aplomb et une assise à la Michel-Ange.., Figurez-vous Michel-Ange traitant ce sujet, des Quatre parties du Monde portant la Sphère et la remontant à pleins bras dans l'Ether, vers Dieu, pour qu'il puisse se mirer de plus près dans le monde qu'il a fait !

Cela casse en quatre bouts ceux de Carpeaux !

Cependant, de ses bras cassés il lui est resté une main pour un buste. C'est le buste de M. Gérôme (de l'Institut, comme dit le livret). C'est le peintre Gérôme... probablement; car je ne suis pas (toujours ignorant, ignorantus, ignoranta,ifjnorantum !) très au courant de la composition des Instituts. Quand il s'y trouve un homme de talent, cela me dépayse, et M. Gérôme en est un. Donc, il est de l'Institut, à ce qu'il paraît, et j'en suis bien aise... pour l'Institut. Le buste de Carpeaux est d'un maître. Il est tout à la fois charmant et superbe, — charmant et superbe dans la physionomie poétique, mais lassée et triste, de cet artiste qui a eu probablement, avant de trouver le succès, les combats de l'artiste à livrer aux choses, 'aux hommes et à la vie. Ils sont de deux sortes, ces affreux combats : contre le pubUc, et contre soi-même. Contre soi-même, car le talent est quelquefois comme un glaive qui se fait prier avant de venir et qu'on arrache avec peine du fourreau. M. Gérôme, dont le talent est incontestable, mais qui, malgré Phryné (je ne suis pas de l'Aréopage), ne me prend pas au plexus de mon être (affaire d'idiosyncrasie, sans nul doute ! ), est vivant dans le buste de Carpeaux, et vivant — comme il vit, probablement, — d'une vie pensive et fatiguée. Cette tête, montée sur

un cou maigre, un cou stoïque de Junius Brutus ; cette tête à arêtes vives et à moustache léonine, hâve, mais pourtant énergique encore, a les yeux mornes, et ces yeux, si difficiles à faire en sculpture, Carpeaux les a supérieurement rendus. On reconnaît ici la main despote, qui se fait obéir du bronze comme elle se ferait obéir du marbre, les éteignant tous les deux quand il lui plaît, comme elle saurait les faire briller. Le seul défaut de ce buste, mais un défaut tout sculptural, dont ne s'apercevra pas la foule, ce sont des points rugueux dans le visage, que ceux qui savent regarder verront, et qui font comme des élevures au bronze, comme à la peau humaine. Hors ce détail, perceptible seulement aux gens qui voient tout, le buste de Carpeaux est une œmie de premier ordre.

Et c'est ainsi que l'infortuné groupe des Quatre parties du Monde est racheté !!!

Les Aristocraties — celle du talent surtout — ne sont pas toujours aussi heureuses qu'elles en ont l'air. Il y a des noms difficiles à porler. En voici un qui brille au Uvret du Salon : David d'Angers ! Il y a de quoi flamber net un homme vulgaire, dans la flamme de ce nom... Aussi s'en va-t-on, un peu tremblant pour celui qui le porte, regarder rœu\Te signée de ce terrible nom, qui par hasard se trouve être le sien. Eh bien ! on se rassure en regardant \ Amour maternel de M. David d'Angers : — Épisode du Massacre des Innocents, dit le livret, explication très inutile, car cela se voit de reste

dans la statue de M. David d'Angers, éclairée peut-être un peu trop par le souvenir obstiné du Poussin.

Et, en etTet, la statue de M. David d'Angers est d'un effet grandiose et pathétique, et il ne descendra pas le nom qu'il porte. Cependant, l'exécution de cette statue, au détail^ n'est peut-être pas irréprochable. La mère est tombée sur un genou, et son dos, courbé eu avant pour protéger son enfant, qu'elle serre contre son sein comme si elle voulait l'y faire rentrer pour le cacher mieux, manque de beauté, et, qu'on me permette de le dire, à'auatomie. Ce torse puissant n'est pas pur. Ce dos est bosselé de muscles qui font un effet houleux, désagréable au regard... Même le mouvement d'appréhension de l'enfant par la mère, cette manière de le protéger et de le défendre, est vulgaire, non en soi, — comprenez-moi bien, — mais par la fréquence avec laquelle on l'a employé... Depuis qu'il y a des enfants et des mères, elles tiennent comme cela, contre leur sein, l'enfant qu'on veut leur prendre ou leur massacrer. C'est inépuisable de vérité, et de vérité toujours touchante, ce mouvement, — mais le génie des grands Artistes est de trouver, dans l'éternelle vérité multiface de la nature, des originahtés d'expression nouvelles. Or, voilà ce que M. David d'Angers n'a pas fait.

Seulement, disons que si le geste de sa mère est d'une vérité trop connue, il le relève et le sauve par l'intensité. Passion et terreur y respirent, hérissées... Le visage de la mère, épouvanté, menaçant, se retourne vers le soldat

bourreau qui, quoique absent, complète le groupe et que les yeux agrandis de la mère yne font voir, en le regardant... Ah ! ceci, par exemple, est très réussi, l'expression du visage ! Et elle est si belle, que je regrette qu'elle ne soit pas — au même degré d'exaltation farouche — sur un visage moins correctement et moins fiôrement beau. Qu'est-ce à dire?... Ne souriez pas! Écoutez-moi. C'est une Aquilina que la mère de M. David. C'est quelque chose comme la mère des Machabées défendant un de ses enfants. Or, c'est là le poncif dans l'idée. Le poncif dans la forme, ce sont les lignes de ce visage, aquilin, agrippin, dont le type de mâle beauté est devenu une idée commune, et voilà pour moi où la Critique tient le défaut de la cuirasse. C'est ce galbe, trop connu aussi, comme le mouvement de la mère, que j'aurais dédaigné si j'avais été à la place de M. David d'Angers !

Moi, je n'aurais pas voulu d'une de ces femmes aux forts instincts qui deviennent si facilement viriles. Au lieu d'une lionne, — et, en fait de femmes, il n'y a guères de lionnes, allez ! à part celles de la mode, — au lieu d'une lionne, j'aurais mis une panthère, une nature beaucoup plus féline, chez qui l'audace exceptionnelle sort de la lâcheté originelle, et la vaillance de la peur ! Alors, elle aurait eu le visage des femmes de son type, et l'expression de ma statue aurait été d'autant plus grande qu'elle eût fait contraste avec les lignes du visage, qu'elle eût transfigurées en les bouleversant; — car rien n'est plus horriblement terrible que la colère dans les visages doux!

Douleur après douleur : A quelques pas de la mère de l'innocent massacré par ordre d'Hérode, il y a la Douleuî' de M. Janson, une douleur tropabstraite,— les abstractions ne valent qu'en métaphysique, encore quand elles valent quelque chose ! — mais, en somme, c'est bien plastiquement la douleur. M. Janson n'a peut-être pas osé l'appeler la France, la France vaincue par la Prusse, mais légère, qui ne pleure déjà plus, et qui devrait bien pleurer comme cela!!!

Sa pose est lumulaire et monumentale. Elle est assise comme la Douleur doit l'être, quand elle n'est pas couchée ; car lorsaue la créature humaine la porte debout, ce n'est pas la douleur suprême, qui fauche les jambes en fauchant le cœur, et supprime toute activité. Son coude est sur ses genoux, et elle se tient la tête dans sa main, avec un écrasement si profond que le visage, vu à moitié, est aussi navrant que si on le voyait tout entier... Ah! ceci est compromettant! C'est presque la pose de cette majestueuse Triste, d'Albert Durer, qu'il appela la Mélancolie. Souvenir accablant pour la statue de IM. Janson ! Heureusement pour lui que la main qui soutient le visage de sa Douleur ne sy appuie

pas, comme la main de la Mélancolie d'Albert Durer s'appuie sur son visage , à elle . La Mélancolie d'Albert Durer, aux formes toutes puissantes et au placide corsage de Minerve, soutient à poing fermé son sublime visage, frappé d'une géniale nostalgie, tandis que la Douleur de M. Janson semble, avec sa main qui se crispe sur sa tempe, comme vouloir arracher le sien ! La Mélancolie d'Albert Durer est perpendiculaire. Elle est droite de tête et de torse, assise presque sur la base de ses flancs larges, à la Niobé.On la sent féconde comme Niobé, cette Mélancolie. Rien de plus beau n'est sorti du cerveau des hommes. La douleur de M. Janson est, elle, courbée, foudroyée, brisée, enveloppée dans ces voiles de deuil, qui suppriment, hélas ! la statuaire, et c'est par ces différences de composition, non moins que par la différence de génie, qu'il a échappé au redoutable souvenir qu'il fait naître.

Il s'échappe aussi, surtout, par une faute de dessin, — inconcevable dans un homme qui sait son métier, qui doit le savoir avant d'être artiste. Le bras qui soutient la tête de la Douleur est de la plus choquante disproportion avec le corps de la statue. Il est positivement monstrueux. Il ressemble — disons-le : nous ne sommes pas Anglaise! — à une cuisse. On se demande, à voir ce fémur qui soutient ce visage, si c'est une acrobate que cette Douleur-là !

Maintenant, sortons de la force pour entrer dans la grâce. C'est M. Ludovic Durand qui va nous ouvrir cette porte-là.

Son Hisirio, placé dans l'angle du grand carré, trop délicat d'ailleurs pour que les Philistins et les Philistines qui pataugent au Salon dans l'admiration des grosses choses et des petites niaiseries, soient capables de le remarquer; son liistrio est, dans ma sensation ignorante, une statue des plus délicieusement charmantes... Pas de tapage ici pour le regard, ni dans la composition ni dans le dessin. H ist rio l ?oviV quoi ffistrio?... Esi-ce un nom latin pour justifier la nudité de ce corps d'éphèbe qui s'élance de son piédestal, sans autre raison d'être que d'être charmant et de ravir les yeux épris de la forme humaine? Histrio! Vous pouvez l'appeler Dieu, si vous voulez, ce gracieux adolescent à la beauté mythologique, mais non pas froide comme la mythologie ! 11 est beau et il est joli quoique beau, deux choses qui d'ordinaire s'excluent. Que fait-il? Rien. Du moins, je ne m'en souviens pas. Je crois — mais est-ce bien sûr? — qu'il a son manteau, une draperie quelconque sur son avant-bras, et que de la main de l'autre bras, il tient un

miroir? ou un masque ? car tout s'en va du détail, dans le plaisir que nous donnent les êtres qui nous plaisent. « Je vous ai trois fois dit la même chose, » disait la marchande de gants au pauvre Sterne, qui lui répondit : « Je faisais trop attention à vous pour savoir ce que vous me disiez. Je vous voyais trop pour vous entendre. »

Assurément, il faut être sculpteur de la pointe des cheveux et des ongles jusqu'au fond deTàme, pour sentir comme on doit la sentir cette simplicité d'un corps nud, qu'un bètat plus ou moinspédant appellerait peut-être une Acarfe??i!t<?. Une Acf/^/(?mi>, c'est un monsieur tout nud qui fait le beau, voilà tout ! Mais ici, le Monsieur nud a la forme, la jeunesse et la vie : la forme pure, la jeunesse fixée dans le marbre qui, plus heureux que nous, ne la perdra pas,, et la vie qui y circule dans son mystère ! Avec cela, le problème est accompli. L'œuvre sculpturale est venue.

Tel YHistino. Tel ce corps, aux contours déliés, cette membrure souple, cette aube, cette aurore de la beauté corporelle, exprimée par la ligne comme on l'exprime par la couleur. « Il n'y a rien de plus beau que les commencements», disait M""' de Staël. Ce commencement humain, cette statue jeune et nue, qui ne deviendra,elle, jamais un vilain homme, est la réalisation en marbre de la théorie de Chénier en poésie : « Sur des pensons nouveaux faisons des vers antiques. » La forme est grecque dans YHistrio, mais la pensée est moderne. De conception, c'est Chérubin (le Chérubin du marbre et du nud)^ et même, chose singulière ! regardez-le bien : il ressem-

ble de visage, d'une manière frappante, à M""" Carvallio, dans le Cliérubin de Mozart. Il est des têtes qui s'impriment sur nos^ cœurs, comme le visage divin sur le voile de sainte-Véronique. M""" Carvalho serait- 3lle un de ces souvenirs, empreint sur la pensée du sculpteur qui a sculpté ce visage qui rit, et qui, en même temps, rêve?... mais les deux Chérubins (celui du marbre et celui de la chair) se ressemblent à étonner.

Me trompé-je ? je ne le crois pas, sur la ressemblance. Sur la valeur absolue de l'œuvre, c'est différent. Demandez aux docteurs en fait d'art ! Ils ont la science. Moi, j'ai ma sensation !

Et ce que j'ai, je ne le donnerais pas pour ce qu'ils ont!

C'est par le nom et la pensée d'André Chénier que je finissais mon dernier paragraphe à propos de VHisfrio de M. Ludovic Durand. Eh bien, on peut hardiment l'aflirmer, il y a plus d'André Chénier dans cette statue archa'iquement moderne, que dans tout le groupe de M. Louis Noël (la Muse d'André Chénier), où il devrait être tout entier cependant ! Malheureusement, pour ton-

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cher à ce sujet d'André Cliônier, ce Polyclète de la poésie, il faudrait être soi-même un Polyclète du marbre ou de l'ivoire, compliqué de quelque autregenre de sculpteur assez fort pour, comme Canova, qui sculpta Persée tenant la tête de Méduse, mêler le terrible à lasuavilé. Comme Méduse, en effet, charmante avant d'être terrible, avant que ses beaux cheveux d'hyacinthe eussent été changés en serpents, André Chénier, le bel et poétique André, a, comme Méduse, la ternbilité d'une tête coupée. La fleur humaine qu'il fut quelques jours a été fauchée par la tige, et c'était cela qu'il fallait exprimer autrement que par un haut essai de mélancolie. Et encore de mélancolie de vignette ! Je ne dis pas qu'il ne s'exhale quelque tendresse ■ et quelque tristesse du groupe de M. Louis Noël, mais s'exhaler n'est pas un mot du dictionnaire de la sculpture. Que la tristesse et la tendresse s'exhalent d'un morceau de musique, je le comprends. La musique est un art vague et dont la puisiance est dans son vague même; mais la sculpture est un art précis, qui ne doit donner que des sensations nettes. Quand la mélancolie n'en serait pas vulgaire, je ne trouve pas le groupe de M. Louis Noël sufTiiant à! individualité . Cette tè le, que le poète toucha, au moment où elle allait tomber, d'un index sûr de son génie, — un geste que la postérité n'oubUera pas et qu'elle verra toujours quand^il s'agira de l'auteur de \ Homère et du Lycus! — cette tête, que le sculpteur a eu la bravoure de faire coupée, si de faciès elle

ne ressemblait pas à la tête gravée partout d'André Chénier, serait celle du premier jeune homme venu, endormi dans une mort tranquille qui ne l'a pas trop défiguré... Est-ce donc par respect pom* l'idéal que M. Louis Noël n'a pas voulu mêler à la poésie de Chénier, la réalité convulsive de sa mort par la guillotine? Certes, l'idéal est une très grande chose et doit être la préoccupation du sculpteur plus que d'aucun autre artiste. Mais l'idéal n'a pas ijIus peur de la réalité, quelle qu'elle soit, que la splendeur du soleil n'a peur des choses qu'elle éclaire. Il tombe dessus, et, du coup, il les transfigure en les éclairant ! Seulement, quand les artistes n'ont pas assez d'idée pour avoir de l'idéal à mettre par-dessus des réalités elTroyables, ils versent et chutent dans le poncif, qui est l'idéal de tout le monde et de l'École. Alors, on fait une Muse (une Muse !), qui porte la tête de son poète mort en regardant d'un autre côté, avec une physionomie de garde-malade près d'un beau jeune homme expiré, — et c'est ainsi que r.\ssomption rate dans l'Élégie !

Ne touchez pas à la hache! dit le proverbe. Moi, je dis à tous les artistes: Touchez à toutes les haches! Il y en avait une ici. Mais il ne fallait pas que la main qui la louche y restât...

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Et M. Schœnewerk (un nom à rester dans le gosier de la Gloire !) n'a pas été plus heureux pour une des poésies de l'ardent et doux André, que iM. Louis Noël pour sa personne et pour sa Muse. Il a voulu sculpter, lui, Myrto, la jeune Tarenlinel et l'Élégie l'a pris aux cheveux, mais sans Tenlever. C'était là, il est vrai, le plus difficile pour un sculpteur de tous les sujets d'élégie que les sculpteurs mous, au pouce empâté et au ciseau obtus, aiment à traiter, en y ajoutant toutes les mollasseries de leurs âmes de Jocrisses élégiaques. Pour faire Myrto, la Myrto de Chénier, il fallait la vague marine sous laquelle elle a roulé, mais le marbre, quand le diable '^àa la sculpture) y serait ! ne peut pas devenir de l'eau, et il est plus aisé de camper un roc à la place. Pour faire Myrto, la Tarentine, il fallait le vêtement que les jeunes filles portaient à Tarente, car je ne pense pas qu'elles allassent nues à bord des vaisseaux, et même il y avait, pour une main comme celle de M. Calvi, par exemple, moyen de traiter heureusement en sculpture ces vêtements mouillés, collés sur le corps par le flot. Mais n'étant pas M. Calvi, il a paru plus aisé à M. Schœuewerk de sculpter une fille nue, comme si elle sétait noyée dans son bain, — ou

comme si la mer l'avait déshabillée et que ses vêtements eussent été mangés par les poissons !

Et ce n'est pas encore là tout, que cette enfilade de choses ratées et ridicules. La MytHo de M. Schœnewerk, échouée sur son roc, s'y tient dans une position qui serait fatigante pour un clown, et elle reste (bien entendu, puisqu'elle est statue,) dans cette incroyable attitude, que la vie ni la mort ne pourraient garder. Enfin, pour comble d'infortune, figurez-vous, au centre de ce corps couché et dont la torsion révèle la souplesse, une hanche (oui, Dieu me pardonne! une hanche!) qui, par le fait de cette position acrobatique donnée à cette fille tire- bouchon, bombe jusqu'à la difformité, et semble planter sur une ondulafion d'anguille une bosse de chameau. Selon moi, cela est tout simplement hideux; mais les bourgeois — les bourgeiiis à trente-six carats, comme les diamants, — viennent s'attendrir sur cette bosse de dromadaire...

Et même, j'en ai vu (des bourgeois, genre Crevel,) qui trouvaient cette hanche... voluptueuse 1

Quand de cette bosse, comme d'un promontoire, vous regardez rectangulairement devant vous et par-dessus une autre statue couchée, — est-ce Psyché? est-ce Myrto

au lit? (il paraît que c'est Clytie, changée en tournesol, parce qu'elle en a un petit dans la main; c'est, du reste, tout ce qu'on voudra en fait de statue couchée, et voilcà pourquoi je n'en parlerai pas autrement que pour dire qu'elle est de M. Chapu), —vous apercevez le David qui vient de tuer Goliath de M. Mercié. Encore une chose vantée! Elle a des partisans, cetle maigreur... David est tout nud, comme Myrto, et comme si la sculpture n'était jamais qu'un immobile et éternel prétexte à nudités l David, qui ne gardait pas ses troupeaux tout nud, je suppose, est ioi tout nud comme un ver, et je le pardonnerais si son corps avait de la beauté, car la beauté importe bien plus, en sculpture, que la vraisemblance ou la vérité du costume historique ; mais le corps de ce David est chétif, émacié et laid, et avec cela M. Mercié l'a barbouillé de je ne sais quelle couleur jaunâtre qui lui donne l'air d'un teigneux qu'on va plonger dans quelque piscine. Il sort du combat sans une égratignure, ce corp" nud ei chétif, avec un adversaire comme Goliath, haut de six coudées et d'une palme, et il rengaine l'épée avec laquelle il a coupé la tête au géant. Geste assez noble, mais, sans calembour, une rengaine! En peinture, comme en sculpture, on en a assez abusé ! Il y a des gestes que les sculpteurs de talent doivent désormais s'interdire. Ils ne sont pas communs, mais ils sont des idées communes. La tête de Goliath, qui n'est qu'un masque de théâtre, un mascaron de quelque plafond, se trouve sous le pied de David, qu'elle a l'air de faire clo-

cher, et David liix mec exactement le talon dans l'œil... d(^tf;ilhorrible, et, disons-le, cananie, qui rappelle ce qu'en argot de voyou on nomme: le coup du cachet. Je ne sache rien de plus dégoûtant que ce talon qui entre dans l'œil de cette tête morte, —qui va y faire un trou et s'en chausser, et, qui sait? peut-être y tourner, comme un vilebrequin en du bois pourri, dans la pirouette de la victoire !

Et cela seul crève les deux miens, — ou plutôt les fait se détourner. Je ne regarde plus!

Et je vais maintenant aller plus vite... Je serai moins accroché. Le nombre des œuvres fortes en sculpture est épuisé. A cela près du Christ en croix de M. Maldiney — dont je parlerai plus au long quand je dirai les œuvres qui veulent être religieuses, dans ce Salon dont les sculpteurs ne savent peut-être pas leur catéchisme, — et du Faune de M. Sceto, qui a la prétention d'être très païen, mais qui est délicieux, il n'y a plus rien qui m'arrête pour me faire boire un coup de bonheur par les yeux !

Mais ce buste de M. Sceto, ce n'est pas un coup de bonheur qu'il vous fait boire, mais toute une coupe profonde et enchantée et qui se remplit toujours, à mesure que

VOUS la videz ! Quelle merveille adorable que ce buste ! Je le mets à côté, si ce n'est au-dessus, du buste noir de M. Calvi, qui, par parenthèse, n'est pas une danseuse, — m'écrit-il, — mais bien la Sélika de Y Africaine, que malgré le livret, je n'avais pas reconnue. Une de mes âneries ! Seulement, celle-là ne me trouble pas beaucoup. Sélika ou non, c'est toujours une danseuse. Que voulez-vous, en efTet, qu'on fasse sous un mancenilier, quand on est négresse, si ce n'est d'y rêver et d'y danser, en idée, toutes les bamboulas de l'amour?

Le Faune de M. Sceto n'a pas la languissante sensualité amoureuse du buste de M. Calvi. Mais il en a une autre : la sensualité de l'esprit italien (car l'esprit italien est sensuel) dans sa verve la plus charmante, la plus chaude, lapins fine, la plus acérée, la plus pénétrante et la plus joliment moqueuse. Quel rire à rendre folles les femmes ! et quel regard, tombant de côté, qui les doit inquiéter sur ce rieur, qui se moque d'elles tout on les aimant ! iM. Sceto appelle ce front pur à trois pointes, ce bel angle facial caucasien, les commissures relevées de cette bouche, spirituelle comme celle de Casanova à souper chez la maîtresse du cardinal de Rohan, à son dixième verre de Champagne ; il appelle tout cela : « Un Faune ». U en a bien le droit ! Mais je cherche, moi, le faune, le front cornu du faune, son profil de chèvre, sa barbe en pointe, et je dis : M. Sceto, avec son Faune, se moque de nous, comme son Faune lui-même se moque des jeunes filles qu'il regarde et dont il surprend les

secrets. Mai?, mon Dieu ! qu'il se moque toujours de nous comme cela !

Quant aux femmes qui le regardent et qui rêvent en le regardant, ce n'est point dans les bois qu'elles chercheront ce faune, c'est dans les salons de Paris.

Lorsqu'on a eu trop de plaisir à voir une chose, et qu'on est aussi catholique que je le suis, il est très bon de s'en aller aussitôt en voir une laide, pour no pas tomber dans l'épieuréisme absolu. Je me suis donc arraché systématiquement — car si j'avais cru à ma sensation seule, je restais, — du buste de M. Sceto, et je m'en suis allé voir la staf,ue de Robespierre à la Condey-gerie, qui est en face. En la regardant, je me suis dit : « Mortitie-toi donc, mon bonhomme ! » et je me suis mortifié à regarder ces jambes en fuseaux ornées de pieds démocratiques, ces cuisses infortunées dans cette mièvre culotte de nankin, et ce front en auvent sur ce nez en au vent aussi, mais, en deux mots, ce nez de fouine qui flaire et qui cherche une tète à couper. L'auteur de cette statue est M. Claudet. Je ne sais pas l'opinion politique de ce monsieur, qui a osé toucher avec le ciseau du sculpteur — avec le ciseai^, glorificateur de la Beauté et de la

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Gloire!— cette monstruosité grêle de l'atroce avocat d'Arras. Je ne sais pas si M. Claudel est girondin, hébertiste, communard (l'opinion nouvelle !),mais ce qui est certain, et ce que je sais, c'est que s"il a voulu déshonorer Robespierre, qui était un monstre, mais qui avait un homme au fond de son monstre, il l'a déshonoré !

Dorât parle quelque part d'un nez de femme qu'il trouvait à son gré et auquel il disait « qu'il n'était pas troussé pour les déserts ». Certes, Robespierre n'était, ni du nez ni du reste, ti^oussé pour la statuaire, lui, le cropoMss/??,— comme aurait dit Lannes, qui le disait de l'Empereur, — lui,le crapoussin verdàtre,que Dieu n'avait assurément pas moulé pour que les sculpteurs de l'avenir en fissent une copie ! Mais enfin, massacré à l'Hôtel de Ville, étendu et renversé comme un Titan... qu'il n'était pas, la mâchoire fracassée par le pistolet de Merda (cette injure de la Providence !), chargé jusqu'à la gueule de toutes les haines de la France qui auraient dû le faire éclater, il offrait, après tout, au regard, une de ces horreurs douloureuses à tenter un sculpteur qui aurait eu mieux que le diable, — qui aurait eu Robespierre lui-même au corps !

Mais M. Claudet {claudicat Claudel) — est-ce amour ou haine ? — n'a fait de Robespierre mourant, qui porte piteusement un bout de mouchoir sur sa bouche, qu'une espèce de marguillier qui souffre des dents et qui n'en a pas même une rage! l Stoïcisme quêtant pour la pitié et n'en obtenant rien du tout !

Oui, la Démocratie sera, je n'en doute pas, bien attrapée par ce fiasco sur Robespierre; mais qu'elle ne pleure pas trop, elle aura pour se consoler — la consolation nous vient par les enfants — YEnfant à son lever, par M. Fort. Oh! lui, c'est tout au moins le Ganymède de la Démocratie, qui se gratte sa tête fourmillante, en attendant son Jupiter... Quel lever! Ah ! ce n'est pas celui de l'Aurore ! Quel enfant ! C'est un petit Courbet. Il est occupé à se peigner avec ses ongles, et dès qu'il aura flni, il irapétroler... Délicieux symbole de la Communeenfant gui sort de son chenil, cet infâme marmot ! Et le talent est de niveau avec le sujet. Tenez ! regardez-le, si vous le pouvez ! La main sur la conscience, y a-t-il quelque chose, un atome de cette sculpture, qui puisse excuser le sculpteur d'avoir tiré de sa tête et mis bas ce polisson malpropre?... Sont-ce les jambes qui font pardonner à la tête? Est-ce la poitrine ou les bras qui font pardonner au dos et au sac qui le suit?... Non !la sculpture, le noble génie de la sculpture n'est pour rien dans cet excrément de plâtre, et, le diable m'emporte, on s'étonne, si ce n'est pas encore une concession politique, qu'on le souffre là !

Mais si c'est une concession politique, je comprends, et... je n'insiste plus !

Seulement, j'ai besoin de me désouiller les yeux, et pour cela je les élève jusqu'à Corneille, le Corneille de M. Falguière, destiné à la Comédie-Française, dit le livret, pour qu'on n'en ignore. Parmi les connaisseurs, cette statue a du succès ; mais, malgré des mérites de détail et d'anatomie, elle a pour moi je ne sais quelle grandeur déclamatoire qui n'était pas celle du grand Corneille, quand il était grand... Grand, il ne déclamait pas ! Lorsqu'il déclamait (il a quelquefois déclaméjiélas !), c'était un avocat de Normandie. C'était encore Maître Corneille, ce n'était plus le Grand Corneille! Là est le défaut de cette statue. Ce Corneille n'est pas un; il est deux. Je vais m'expliquer.

En sculpture, il faut des idées simples, parce que les idées simples ont de la clarté et qu'il faut que le jour sorte du marbre pour que la statue ait sa vraie splendeur. Le Corneille de M. Falguière est trop compliqué de poète et de bourgeois. Il fallait choisir. Des bourgeois, parbleu ! c'est une pluie ! JN'ous en avons assez comme ça. Il restait donc le poète, qui est de taille avec la sculpture, cette fière personne, trop noble pour déroger eu

faisant de la biographie. Eli Men ! si c'est le poète que nous prenons, pourquoi, alors, le bourgeois au soulier percé, avec son becquet wo;V (une tache de goût, digne d'un Chinois de mauvais goût), et ce col débraillé à la Diderot et cette altitude emphatique et solennelle qu'on n'a guères dans son cabinet, — que pouvait y avoir cette tête éperdue de Diderot, mais que ne pouvait y avoir le simple, le méditatif et grand Corneille, le bonhomme, vrai de génie, qui ne jouait pas à la bonhomie et au génie comme Diderot ! Si, au contraire, c'est le bourgeois que vous voulez montrer— vous ! et non pas moi ! — dans l'homme sublime, pourquoi ce bourgeois, qui devrait être tranquille, gesticule-t-il dans une inspiration qui lui fait oublier jusqu'à son rabat, et, puisqu'il est chez lui et assis, pourquoi a-t-il donc son manteau?

Embrouillamini, dirait M. Jourdain, un critique à peu près de ma force en sculpture. MaisM.Falguière sait être clair pourtant. Il l'est comme le jour, dans son Ophélie. On n'en doute pas un instant : c'est bien elle, dans sa gracilité tremblante, avec sa taille de bouleau et ses yeux doucement fous, qui rendent fou, car je suis fou de ces veux- là !

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Les statues religieuses, auxquelles enfin j'arrive en passant (transition heureuse !) par Corneille, cet autre sculpteur... de Polycucte, dans des vers qui valent du marbre ; les statues religieuses ne sont pas nombreuses au Salon de cette année, et je ne m'en étonne pas. Elles sont aussi — à l'exception du Christ en croix, de M. Maldiney, — détestables, ou plutôt nulles d'inspiration. C'est le poncif pur, absolu, abêti, plus bête ici que dans tout autre genre de sculpture, et je m'en étonne encore moins. Les artistes actuels, plus ignorants que de jeunes carpes, car les vieilles carpes doivent savoir quelque chose ; les artistes actuels, n'ayant ni foi, ni instruction religieuse, ne comprennent rien au surnaturel du sujet qu'ils traitent, et, pour la plupart,ne le traitent que sur commande. Commande, c'est-à-dire mort de l'art ! Je l'accepte, lorsque c'est Jules II qui en fait une à Michel-Ange ! Autreaient, non! C'est une impertinence de la Protection au Génie, ou une bonté de la Sottise pour la Platitude.

Au premier rang de ces choses commandées, se trouve, au livret : une Notre-Dame-de- Bon-Secours pour l'église de Saint-Pierre-de-Montrouge. C'est un groupe énorme. Eh bien ! ce groupe énorme est la mise en relief, dans les

proportions les plus sculpturales, d'une de ces vulgaires et imbécilles gravures comme on en voit rue de Sèvres, à la boutique d'objets religieux qu'on y vend, — ces bideux petits objets religieux qui font le bonbeur des impies ! Cette Notre-Dame- de-Bon-Secours, qui étend les mains poncivement, qui penche la tête poncivement (ne lisez pas : pensivement ; n'équivoqiiez pas I comme dit Rabelais!}, est la Notre-Dame-de-la-Bêtise bien portante. Il y a une fleur d'embonpoint dans son menton gras, lequel embonpoint ne continue point plus bas (sans doute par décence }, et qui contraste avec la trop chaste mièvrerie du corsage, voulue, ou peut-être commandée!... La femme, abandonnée sans doute, qui se tient aux pieds de la Notre-Dame, et, pour faire pendant à cette femme, le pauvre à la béquille, au front cbauve, à la barbe de modèle, sont des ligures qu'on a rencontrées à toutes les bornes, ei les bornes sont même plus originales ! Cette Nolre-Dame-de-Bon-Secours, d'une exécution pieuse, par le soin qu'a mis l'artiste (Le Harivel-Durocher) à en faire une Bonne- Vierge à bonnes femmes, bien éditiante, comme disent messieurs les prêtres, ne choquera certainement aucun préjugé par la hardiesse et la nouveauté qu'y aurait mises un artiste ardemment catholique, fou de son sujet ; car il faut être fou de son sujet pour bien le traiter ! Or, Le Harivel-Durocher n'a point cette folie sacrée. C'est un artiste sage, appliqué, honnête, ayant le métier de son art plus que l'art de son métier, et qui pourra compter un jour dans les marguilleries

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comme faisant de la sculpture religieuse, très convenable et très propre, et très sufTisante, quand les chefs-d'œuvre sont si chers...

Telnesera pas compté le Christ en a^oix de M.Maldiney, dans les marguilleries. Seul, un grand Ordre religieux, connaisseur et riche, pourrait l'acheter. Je dis : connaisseur. Les Jésuites, qui le pourraient payer, ne sont pas des connaisseurs en fait d'Art. Les Jésuites, grands partout, excepté là, sont précisément à mes yeuxles coupables qui ont abaissé l'art catholique aux vulgarités et aux puérilités qui le déshonorent. .Mais les Dominicains, qui doivent avoir, en tout, du saint-Thomas dans la tête, c'est-à-dire de la grandeur, seraient fort capables d'acheter cette belle chose, qui ferait bien dans une de leurs églises. iMoi qui aime à y entendre leur austère psalmodie monacale, j'aimerais à y voir ce Christ en croix. C'est une œuvre pensée et exécutée avec le désintéressement de l'inspiration dans la solitude, et, pour sa peine, c'est une grande œuvre ! L'homme qui a sculpté cela est réellement un sculpteur. Son Christ n'est pas en marbre, quoiqu'il sache aussi travailler le marbre, il est en bois, matière ingrate, — horriblement difficile à sculpter,—

pire que le marbre le plus dur, mais qui donne, quand on sait le toucher puissamment, des résultats inatteudus et superbes !

Ce Christ de M. Maldiney est en noyer, et cette espèce de bois qui, de ton, vaut le plus beau bronze, a dans son ton bî'onze des éclaircies d'or fondu de l'etret le plus doux, et que le bronze ne saurait avoir. Le Christ que voici n'est point simplement un de ces Christ connus, — connus comme Barrabas à la Passion, — ce poncif presque sacrilège I Non pas ! Ceci n'est point un Christ, mais c'est Notre-Seigneur Jésus -Christ, — beau comme il était : le plus beau des enfants des hommes ! robuste comme doit l'être le charpentier céleste, le divin apprenti de Joseph; doux et fort, car la douceur sans la force, qu'est-elle ? résigné à la' mort qu'il subit et qu'il pardonne à ses bourreaux; subUme d'humanité à son heure dernière, et n'ayant aucune des morbidesses ou des épuisements d'épilepsie, ou des pâmoisons, ou des maigreurs sanglantes que donnent ordinairement au Christ sur la croix les artistes à idées fausses ou byzantines. Là justement était recueil, et M. Maldiney la évité. La tète inclinée de son Chris', d'un style large et d'un galbe très noble, est bien celle du fils de David! Opposée à la musculature du corps, c'est aneidée. Dans Notre-Seigneur Jésus-Christ fait homme et représentant toute l'humanité, la Royauté et le Peuple se rejoignent. C'est vraiment bien là le Dieu crucifié, qui vous met à genoux, en le regardant, si vous avez encore un atome de christianisme dans le cœur ! Si

vous n'en avez pas, passez ! on fait des christs pour des chrétiens qui croient, et non pas pour des athées iconoclastes !

Je ne me permettrai qu'une seule critique. Sculpturalement, au point de vue exclusif de la forme, le Christ en croix de M. Maldiney est une œuvre du talent le plus mâle. Les cuisses et les jambes sont splendides, de Tanatomie la plus savante ou... la plus devinée. Elles ne sont pas, il est vrai, en rapport avec la~ poitrine, trop étroite pour une pareille musculature, maisphysiologiquement, anatomiquement, ce n'est pas une faute... J'ai connu des poitrines étroites avec des biceps et des fémurs d'Hercule. Ce n'est pas même très rare, ce fait singulier. Seulement, M. Maldiney, qui est un sculpteur, devait s'élever plus haut que le physiologiste et l'anatomiste- Il était tenu à faille nature, mais plus harmonieux et plus beau que nature. 11 était tenu à faire comme la Nature fait quelquefois, — une fois sur mille! Entin, dans ce détail comme dans le reste, il était tenu à l'Idéal I

Et quand on a vu cela, on peut s'en aller tranquille et ne pas s'attarder aux autres sujets religieux, qui se tiennent là, attendant vainement pratique et amateur,

et qui ont dû diablement ennuyer les pauvres artistes obligés de les faire pour quelque considération que ce soit ! Il y a là de gros David et de gros saint-Paul qui ont dû être bien fatigants à sculpter, — presque autant qu'à porter au Salon, pour les porteurs. C'est écrasant! Masses indigestes, poncifs toujours, oh! —poncifs éternels ! idées communes, colossales, pesant trois cents idées communes à la fois! Pour moi, qui n'en sais pas assez long pour apercevoir leur mérite, si elles en ont un quelconque, il n'y a pas d'attention à donner à ces choses, pas un nom à ramasser au bas de ces socles ! C'est bien assez que de les voir, sans avoir encore à vous en parler... Cependant, puisque nous nous en allons, vous et moi, qui suis votre cornac en ce Salon, arrêtons -nous devant ce Monseigneur Parisis, agenouillé, les mains jointes, sur son tombeau, et priant dans la pose de tradition, — monumentale et tumulaire. Il n'y a de neuf làdedans que les dentelles, qui sont étonnantes de vérité, disent les femmes, et qu'elles regardent avec une convoitise flatteuse... Monseigneur Parisis est en grand costume épiscopal. Ce serait une magnifique enseigne d'évêque pour un magasin de confections ecclésiastiques qui s'appellerait: A Monseigneur Painsis! comme il y en a pour les officiers intitulé : Au Prince Eugètie! L'artiste générateur de ce beau costume est M. Cugnot, mais il aurait pu générer un peu de beauté épiscopale à cet évêque, qui a l'air d'un fort jardinier. Je sais bien que Mgr Parisis n'a pas mal jardiné dans le jardin du Seigneur,

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— et voilà comme les hommesTen récompensent! Un statuaire obtient (au concours, s'il vous plaît !)rautorisation de le faire comme le voilà, mon Dieu ! avec cette tète de cuistre robuste et ce nez aux narines profondes, que nous avons l'avantage de voir de bas en haut, et qui semblent deux éteignoirs avec lesquels, s'ils ne tenaient au marbre, on pourrait après les vêpres éteindre tous les cierges de la cathédrale d'Arras. Ah ! parole d'honneur! il n'y a pas de costume, pas de dentelle qui puisse faire passer par dessus le lourd et le commun de cette statue, d'une si irrespectueuse ressemblance.

La Bruyère disait d'un fat magnifique et très luxueux de son temps, après en avoir décrit les richesses: « On écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à toi qui n'es qu'un fat ! » S'il avait parlé de cette statue d'un Évèque, il aurait écrit la même phrase, mais au lieu d'un fat, il aurait écrit: « un bedeau ! »

Je vais enfin fermer ce Salon de sculpture qui m' a retenu si longtemps, — trop longtemps même, pour ceux qui, comme le gros pubhc, préfèrent à la ligne pure la sensuelle couleur et courent à cet abreuvoir... C'est, à présent, de peinture que je vais parler. Seulement, avant

d'en finir avec la sculpture, quon me permette qnelques mots encore {novissima verba) sur les bustes-portraits et les médaillons, — ce genre de sculpture qui monte comme la mer, et qui, dans un temps donné, noiera la grande sculpture.

Les peuples modernes et les arts modernes doivent mourir — de la même manière — par le développement outrecuidant de l'insolente personnalité humaine. Chez les peuples, cela se traduit et se prouve par des lois absurdes. Dans les arts, c'est par des portraits.

Et c'est pour l'Art une vilaine manière de mourir.

En effet, le fretin humain n'est pas beau, et pourtant, dans ces bancs entassés de harengs pour la laideur, il n'y a personne qui ne se croie quelqu'un et qui ne s'imagine avoir un visage. Tout museau a ses prétentions. Les peintres et les sculpteurs qui spéculent, hélas ! sur le portrait, ont même une théorie qui va à tous ces museaux impatients de leur reproduction : c'est qu'en art il n'y a rien de laid en soi, et que tout peut être abordé. Ceci n'est pas faux à une certaine profondeur, et en l'expliquant ; mais comme c'est commode pour les gens laids, qui reculeraient pudiquement devant leur laideur ! Aussi, en pleut-il, des portraits! (En peinture, vous verrez là-haut, et ici, en bustes de toutes les grandeurs et en médaillons.) Lord Byron, qui était le plus grand poète et le visage le plus beau de toute l'Angleterre, répugnait au buste... Nous n'avons plus de ces timidités flères, de ces nobles peurs d'être au-dessous de l'Idéal.

Tenez 1 par exemple, voici MM. Erckmann et Chatrian qui, à eux deux, de talent et de visage, ne valent pas une moitié, ni un quart, ni un atome de lord Byron. Eh bien ! même ils sontici,tous deux, sculptés, ma foi ! comme deux demi-dieux fraternels, Castor et Pollux, non pas l'un après l'autre (on y gagnerait!), mais Tun avec l'autre, et posés prétentieusement, entrelacés dans une attitude sentimentale et familière ; l'un très chauve et l'autre très chevelu, mais vulgaires comme toutes les brasseries de l'humanité, — et comme leur talent, dont l'odieuse vulgarité a fait tout le succès. Voici encore le poète Bouilhet, moustachu, cet homme pacifique, comme un vieux grenadier de Sambre-et-Meuse, dénudé de cou, et quel cou! lequel Bouilhet, la bouche eu trou de tlûte et les joues gonflées comme s'il soufflait dans une trompette (celle de sa renommée, sans doute), se prélasse, dans une attitude d'orgueil bouffi à en crever... mais non, c'est le sculpteur qui crève! Le sculpteur, M. Bartholdi, a fait de Bouilhet le comte de Tuffiére de la poésie, et encore joué par un acteur de Rouen qui chargerait ! Ce serait affreux, si ce n'était pas bouffon. Ce pauvre Bouilhet, qui est mort , et qui, de son vivant, n'était que le

frelon dont Victor Hugo était l'abeille, — la bête qiii travaillait,— est bien innocent de ce buste. Mais, le coupable, c'est M. Bartholdi, qui croit probablement à la gloire de Bouilbet. Il en sera puni. Il la partagera.

Mistral, lui, qui était plus fait pour le buste que ce gros enflé de Bouilbet ; Mistral, que Lamartine a appelé un homme de génie; Mistral, qui est beau, surtout pour la sculpture, car son teint aux couleurs paysannes, son teint trop animé, n'a pas la distinction des lignes de son placide et bon visage; Mistral, le poète qui n'imite personne, qui, pour son propre compte, est bien une abeille et de la grande espèce des abeilles, était certes beaucoup plus digne d'un buste que Bouilbet et MM. Erckmann Ghatrian. Mais le goût des hommes ressemble à leur justice : il n'a eu q\ie le médaillon... Il est vrai de dire que ce médaillon est fort remarqué. D'abord, c'est Mistral. Mais le nom du poète de la Camargue n'est pas tout dans le succès de .M. Amy, qui a suspendu son médaillon à ce clou d'or du nom de Mistral, Non ! il y a quelque chose de plus, défauts pour moi, qualités pom' la foule.

La foule, qui est femme, aime le niais et l'énervement maniéré dans les arts. Elle a pu s'en régaler, de ce niais inetfable, dans ce salon de sculpture où il y a des Sapho

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qui envoient des baisers par la fenêtre... du haut de leur rocher ; des petites filles qui pleurent des oiseaux ; des petits garçons qui agacent des lézards ; d'autres qui ont dos coqs à l'envers sur le ventre, et qui crient comme s'ils l'avaient dedans; un, entre autres enfants, — tout petiot, celui-lci, — qui a la tête coiffée d'un obus cassé comme d'un béguin, et qui fait maudire la guerre aux mamans! Eh bien ! après le niais, surtout le niais pleurard, le roi des foules, rien ne leur plaît mieux que l'énervé, l'efféminé, quand il est suffisamment maniéré. Ici, il l'est horriblement. Mistral, ce robuste gai^s, comme nous dirions, nous autres gens de \0\xQ?,\,Q?,i féminisé dans le médaillon de M. Amy. J'ai trouvé des femmes qui disent : ♦ C'est charmant! » Mieux encore, des petites tilles qui disent : « C'est gentil I » Cette tête grasse sur ce savon gras à la guimauve, leur paraît suave; car c'est véritablement dessiné avec la pointe d'un cure-dents sur un savon de Lubin. Savon onctueux, cure-dents à peine appuyé sur cette douce et blanche pâte... Ce n'est pas un relief, cela; c'est une fumée! Il semble que si on soufflait, on l'emporterait, cette légère image, comme l'écume du savon sur lequel elle est à peine tracée et qui doit si bien mousser! Cher Mistral! Sa moustache éteint sa bouche bonne enfant et souriante, et pourtant ce n'est qu'une virgule de moustache. De cheveux, il n'y en a que sur les tempes. Derrière la tête, c'est un sac, dans lequel il y a (peut-être) un chignon ! Tout cela manque de virilité, d'énergie, de simplicité, la grande qualité de Mistral. C'est

précieux à la manière anglaise, c'est vignette, c'est joli, très joli, — pire qu'affreux !

Vous m'avez eunuquisé MslraW

M. Théodore de Banville a été plus heureux en son buste, très ressemblant, très lin, très spirituel. Le poète des Cariatides et des Odes funambulesques (une orgie de talent, mais une orgie), l'homme des audaces du rythme et du style, est un poète, essentiellement un poète lyrique ; mais, il faut bien le dire, il n'a point la figure de son talent : il eût dépaysé Lavater. Sa figure,c'est la finesse tranquille, rassise, pénétrante, un peu ironique, mais polie, — je dirais presque philosophique. Or, son buste (par M. Guerlain) exprime tout cela. C'est bien là l'aimable et doux Théodore de Banville, lui qui a trouvé le moyen de ressembler à Sainte-Beuve et de n'être pas laid. Piquant problème, résolu d'une manière charmante !

J'aime beaucoup moins celui de Théophile Gautier, avec sa tablette en bavette sous son menton, pour jouer l'antique. Abominable prétention ! C'est vraiment une manie, depuis Baudelaire, de mettre trop de dieu dans Théophile Gautier. Cependant, j'aime encore mieux la tablette-bavette de Gautier, que le dépoit7'ailléhidenx de

ce monsieur, faiseur de conférences, qui s'est fait sculpter avec ses pectoraux, pour montrer sa caverne à discours. Qui a fait cela ? Je ne veux point regarder au livret, de peur d'y rencontrer le nom d'un homme de talent qui m'affligerait.

Les hommes de talent ont des jours singuliers. M. Adam Salomon a du talent, et beaucoup, — qui diable l'a donc pris de nous sculpter dans son col de chemise le hideux ' cou poilu de Garnier Pages? Est-ce une opinion politique?... Dans tous les cas, cela n'excuserait pas le sculpteur.

Tel le compte des bustes-portraits, pris dans les hommes célèbres du temps, et qui viennent trouver le regard au Salon... Ceux qui ne le trouvent point, comme celui de Jules Janin, comme cehii d'Alfred de Vigny, qu'on a rajeuni (imbécile flatterie !), et de plusieurs autres insignifiants, leur insignifiance mérite le silence. Après eux viennent les anonymes, les discrets et les mystérieux qui ne mettent pas lem* nom au livret, mais leur nez dans la salle, et le passent au spéculum public... Assurément, ces anonymes font très bien de n'avoir pas de nom. Figaro, en arrangeant son tribunal, disait : « Et la canaOle derrière ! » Laissons donc la canaille des

bustes derrière nous. Excepté celui d'une vieille femme, par M. Deloye (AP* de P...), attentive, pénétrante, fatiguée d'avoir tant pénétré et de savoir à fond la vie, et un médaillon de M"e Marie Delsarte (M^e m, d... qui n'est pas belle et qui même a l'air dur, mais qui est enlevé d'une main vaillante, probablement au bout d'un beau bras), il n'y a plus que des laids, laidement faits, barmonie entre les modelants et les modèles ! .M"e Marie Delsarte a eu pour père un artiste grand. Elle sera sa grande fille un jour. C'est si fort, la race ! Elle avait déjà sculpté Raymond Brucker, à la dernière Exposition, Brucker, cette belle tête de moine du dixième siècle, tliéologique et métaphysicienne, et elle l'avait sculptée avec une vigueur de main effrayante pour une jeune fille, cette tête de moine, et de moine devenu tellement moine que, l'autre joui", un journal le tuait, et que, dans le fier in pace de son choix dans lequel il vit, Brucker se l'est tenu pour dit et n'a pas même bougé ! Et maintenant, à la peinture !

XXXF

Oui, à la peinture, à présent ! De ce jardin fleuri de la sculpture, piqué de blanches statues, où ceux qui les regardent ne sont pas beaucoup plus nombreux qu'elles,

je monte au salon de la peinture, où la foule — dense et pressée — prend un intérêt plus vif à ce qu'elle voit et justifie ce que j'ai dit de l'attraction de la couleur. Attraction grossière, tenant à la couleur elle-même, et qui fait préférer à l'enfant un polichinelle bariolé de rouge, de bleu et de jaune, à la plus pure statuette d'ivoire !

La multitude est cet enfant-là. Il ne s'agit pas ici de talent, mais de genre d'art. 11 y a certainement beaucoup plus de talent parmi les sculpteurs que parmi les peintres qui ont exposé cette année, et cependant le public du jardin des statues est rare et froid, et presque autant silencieux qu'elles, en tournant autour d'elles ; tandis que la foule se presse et se pousse devant les tableaux, et y fait fusée de ses bêtises enthousiastes ou de ses curiosités étonnées. Et les critiques eux-mêmes sont comme la foule. Au lieu de la faire monter jusqu'à eux, ils descendent jusqu'à elle. Toutes les longues caresses du Feuilleton sont pour la peinture, mais la sculpture est galopée, et il la donne presque par-dessus le marché !

Eh bien, moi, du moins, du fond de mon humble ignorance, j'ose protester contre cela !

La distribution du saloij,ou plutôt des salons de peinture, créera ma méthode. En entrant dans le salon carré, la première toile qui frappe mes yeux est une des meilleures de ce salon carré. C'est YTIérodiade de M. Henri Lévy. Sujet redoutable, — redoutable pour avoir passé par les mains de tant de maîtres ! Quand il s'agit de le traiter à nouveau, il ne faut pas avoir peur de sa mémoire et savoir braver ses souvenirs. M. Henri Lévy a été cet audacieux. Il a varié son sujet autant qu'il a pu et même jusqu'à l'obscurité, car, pour ma part, je ne comprends pas très bien la femme en robe violette, d'un grand développement de tournure, il est vrai, qui est renversée aux pieds d'Hérodiade. Est-ce une erreur ? elle me fait l'effet d'une esclave ; mais ces choses, qu'on appelait des esclaves dans le monde ancien, étaient impassibles... L'esclave est hors l'humanité. La pose d'Hérodiade est très belle, avec ses bras écartés au bout desquels pendent des mains splendides, — celle de gauche surtout, brisée si mollement et pourtant si énergiquement à l'articulation du poignet. Elle n'est plus jeune, la sombre incestueuse ! Elle ne l'est ni d'âge, dans le tableau de M. Lévy, ni de poitrine... Les passions ont rongé cette grève, à force d'y déferler. Dans les idées communes, Hérodiade devrait rayonner ici de

vengeance. Elle ne rayonne pas. Son visage, beau encore, est hâve et en même temps avide, et son regard noir va nettement à la tète coupée de saint Jean-Baptiste, offerte dans le plat traditionnel. Celle qui l'ofTre, c'est la fille d'Hérodiade, blonde d'un blond idéal, qui présente à sa mère la tête ha'ie, avec un mouvement de bras languissant ; car elle n'en peut plus, cette fille qui détourne les yeux, et qui, si sa mt'i'c met du temps h se rassasier, va tout laisser tomber à ses pieds. Cette rose de beauté est presque aussi livide que la tête coupée qu'elle offre à sa mère, et ses beaux bras lividifiés fléchissent... Tout cela est véritablement très pensé et très beau. Les personnages qui entourent les deux femmes (à elles seules tout le tableau), sont très entendus et très ordonnancés. La seule tache que je trouve dans ce groupe circonvenant, c'est la femme rousse qu'on met partout maintenant, et qui vous poursuit comme un taon, — l'exécrable taon de la mode ! Les costumes du tableau sont superbes; mais ce n'est plus un mérite de faire des costumes superbes, dans ce siècle costumier! En somme, à la première impression reçue de ce salon de peinture que j'ai traversé, mais que je vais revoir, œu\Te par œuvre, YHérodiade de M. Lévy me paraît l'une des plus fortes, et son attirance vient bien moins de l'état de sa couleur que de la profondeur de sa pensée... La profondeur, chose rare partout ! mais surtout en peinture, où, pour le moment, la tendance est de faire particulièrement éclatant.

Qu'on ne s'y trompe point. Je ne fais pas de croisade contre la couleur, que j'adore, — mais que j'adore les yeux sans bandeau, comme les a le véritable amour. Faire éclatant dans le détail, et à tout prix, pousser la couleur jusqu'au dernier degré d'intensité, la tordre et la faire ruisseler en nappes flamboyantes, voilà la tendance du moment, et, dans son développement incalculé, je la crois dangereuse. Ce pauvre siècle épuisé, anémique, prend naturellement la violence des sensations pour de la vie, parce qu'à la vie équilibrée harmonieuse, saine et vraiment forte, le malheureux ne comprend plus rien ! La peinture, si célèbre pm- sa mort, du peintre Regnault, est de cette furie, de cette épilepsie de couleur que les plus grands peintres par la couleur (même Rubens) n'ont jamais connue. Eh bien ! précisément à côté de YHérodiade de M. Lévy, d'un ton riche et sobre, je trouve un portrait qui amoncelle autour de lui tous les gobe-mouches de la couleur, qui l'avalent gloutonnement par les yeux, comme les ivrognes avalent la flamme des alcools par la bouche. C'est un portrait de M. Carolus Duran.

M. Carolus Duran, cette année, nous a donné deux

portraits. Célèbre par son portrait de M°" Fcydeau, de la dernière Exposition, il a continué de portraitwer dans la même gamme. L'un de ces portraits est celui (dit-on) de M™" iMaurice Richard, qu'on accuse M. Carolus Duran d'avoir enlaidie. Qu'est-ce que cela me fait ? je ne la connais pas. Elle est en pied, divine d'étoffes (le mot a été dit par une femme, derrière moi), ayant près d'elle un vase d'hortensias et sous ses pieds un tapis, qui prouve que M. Carolus Duran n'est pas seulement fait pour les robes, mais qu'il est aussi fait pour les tapis. Le second portrait est celui d'wnc autre (innomée au livret), et que j'ai \ imprudence de préférer à celui de jjmc Riciiard, car ce portrait, en dehors des effets de vêtements et d'étoffes, qui sont prestigieux et paraissent des tours de force absolus aux gens qui croient que la peinture est la magie de tous les trompe-l'œil, ce portrait de femme innomée a été bien maltraité dans la personne de son modèle, et si l'opinion m'était quelque chose, je n'oserais vous dire ma pensée...

Mais l'opinion ne m'est rien du tout, et le portrait de M. Carolus Duran n'est pas, pour moi, ce qu'en général on le trouve. Je ne me dissimule pas que la première impression qu'elle fait est terrible, cette femme fauve, aux cheveux et au teint roux (mais chaudement roux), durcie encore par l'éventail rouge qu'elle tient contre sa joue, et sortant durement de toute cette mer de satin ardoise et de velours noir, en vagues autour d'elle !

Certes ! le contraste est heurté... Mais attendez ! Accou-

tumez-vous... et continuez de regarder I Ne vous en tenez pas à l'impression première. Vous verrez que cette femme, trouvée laide d'abord, a la beauté de l'énergie, la beauté d'une lionne attentive, au regard ferme, à la narine déjà crispée, et dont tout à l'heure il va, si elle se fronce, partir de la flamme ! Tous les lions (de nature) parmi les hommes, reconnaîtront cela ! ! C'estleurfemelle. On a dit que le bras est massif, mais les pattes des lionnes ne sont pas minces ; et voyez, d'ailleurs, à quel corps puissant, et dont les articulations apparaissent, pour les yeux qui voient au travers des vêtements comme ceux des zingari à travers la terre, appartient ce maître bras, qui pourrait rompre un homme dans l'étreinte de l'amour. Seulement, comme les lions ne sont pas nombreux, — au Salon ni nulle part, — on fait payer cher à la fenune en question la splendeur des vêtements dont elle est couverte. On les oppose à sa figure. Les femmes, jalouses de ses vêtements, s'en vengent par le vieux mot connu : « Tu l'as faite riche, ne pouvant la faire belle, » et c'est brutal, et surtout faux ! Le portrait de M. Carolus Duran (qui, d'abord, est un portrait,) manque d'idéal aristocratique, je le veux bien; mais il a une réalité si forte, que quand on est puissant comme cela, on a, à soi seul, toute une aristocratie : celle-là qu'on pourrait fonder I

Quant au détail de ce portrait, de ces satins... charmeurs pour les femmes, je n'en parlerai point. Tout ayant été dit là-dessus, je ne veux répéter personne. Ce qui a commencé la gloire do M. Carolus Duran, c'est son

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talent de peintre d'étoffes; mais je ne voudrais pas que cela la finît. Je voudrais qu'elle continuât dans autre chose... Je crois M. Carolus Duran fait pour mieux que pour être un Hubens de magasin, si sublime qu'il puisse paraître aux lianteuses du Don-Marche et du Gagne- Petit l Entre ses deux portraits, éblouissants d'étoffe, je trouve une Odalisque de M. Dubufe fils (qui continue la tradition de son père\ et cela ne lutte pas avec trop de désavantage avecles soieries de M. Carolus Duran. C'est comme une lutte entre le Persan et le Don-Marché (jolie antithèse) ! Bien entendu que cette Odalisque est turque comme moi. C'est une odalisque de France, qui prend l'air pensif des odalisques de comptoir, quand on les regarde, en prenant un café qui n'est pas turc non plus ... Je ne veux pas l'être pour ces messieurs, ipii devraient peindre sur châles : ils y gagneraient beaucoup d'argent. Mais, franchement, cette Odali'iqueà.QlA. Dubufe est une raison povu" que je demande à M. Carolus Duran de sortir du jardin d'Armide de ses robes, dans lequel il n'est pas le seul Renaud.

Et de nous donner, à l'Exposition prochaine,' quelque crâne tableau !

J'ai dit déjà que le caractère de l'Exposition de peinture de cette année est la médiocrité, et je ne le répéterai jamais assez. Décapitée des grands noms en peinture, qui y brillentpar leur absence, elle est, pourTavenir, effrayante de médiocrité, cette Exposition qui représente la puissance de la jeunesse actuelle, les instincts de la nouvelle génération... Cette génération est bien la même que nous avons vue devant la Prusse. Matérialiste furibonde, sans idée, sans conviction, sans sincérité, éprise seulement des difficultés du métier, courtisane et surtout saltimbanque, elle donne bien plutôt, en peinture, une armée de forts brosseurs, quoiqu'ils n'aient pas brossé la Prusse, que d'hommes qui pensent, le pinceau à la main, — ce que doivent être tous les peintres, si la peinture n'est pas ce qu'elle tend à devenir dans ce moment : le crétinisme dans la couleur.

Parmi ces médiocres, acceptés par un jury malheureux qui n'avait pas de supériorités à leur préférer, quelques-uns, comme M. Henry Lévy, que j'ai nommé, se détachent. J'en nommerai, je l'espère, encore plusieurs autres, à qui je donnerai leur feuille de laurier ; mais, parmi ceux-là, je ne nommerai point Gustave

Doré, dont le tableau fuit face à Yllérodiade de .M. L6vy, dans le salon carré, et représente le Massacre des Innocents... et du public... Si c'était le Massacre des Coupables, le peintre en serait et nous serions vengés 1

Mon Dieu! je n'ai aucune originalité à dire du mal de ce tableau. Je répète l'opinion publique, ce qui, allez I ne me plait pas. Tout le monde, en effet, critiques et public, a dit de ce tableau qu'il était ambitieusement mauvais. Seulement, comme Gustave Doré, qui a du talent, mais qui a encore plus de bonheur, est surtout un artiste heureux, on lui a dit que son tableau n'était pas bon (litote polie !) en prenant les plus grandes précautions possibles,— et respectueusement, — car si on est respectueux pour une seule chose eu France, c'est pour le bonheur. On s'est retiré de la critique du tableau sur la gloire de l'illustre illustrateur, — l'illustrateur de lui-même 1 et on a mis toute une ruche de miel sur cette goutte de fiel : que le tableau n'était pas très bon 1 On a exalté la volonté de cette individualité volontaire, qui veut être peintre malgré le cerveau, les yeux et la main. Et c'est ainsi qu'on s" est cru garanti contre l'amour propre — peut-être féroce — de cet homme

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heureux ! Pour moi, je n'aurai point de ces torluosités de couleuvre... charmée ou perfide. Je dirai à Gustave Doré, comme un homme à un homme : votre tableau est détestable de dessin, de couleur et de tout, et d'autant plus mauvais que, dans le choix du sujet (comme M. Henri Lévy dans son Hérodiade, mais bien moins inventeur que lui), vous avez cru pouvoir lutter avec des maîtres qui vous ont écrasé. On regarde votre tableau à la lumière des leurs,et vous êtes perdu : vous disparaissez. Poussin vous tue ; Cogniet — si loin de Poussin cependant — vous retue; et vous êtes massacré, sans être innocent !

Et de fait, quelle évocation plus foudroyante et plus funeste pouvait être pour vous qui avez fait du Massacre des Innocents un tableau tempestueux, déclamatoire, hurlant de couleur et même d'attitudes, que l'incomparable simplicité, tragique et grandiose, du Poussin ! Seulement, vous ne méritez pas de mourir sous un si grand homme. ÎSe prononçons pas, à propos de votre tableau, ce nom immortel! Mais, malgré les prétentions et le mélodrame de ce tableau, votre mère, vue de dos, était l'expression du sentiment maternel, et, comme si on devait regarder par là les mères pour juger de la force de leurs sentiments, votre mère (principale), qui veut reprendre son fils au soldat et sur laquelle il fallait attirer l'attention, dans ce tableau turbulent de choses renversées, n'est-elle pas vaincue par la mère de Cogniet, accroupie, toute seule, derrière son bout de mur, mais

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pattefichée, par la force de l'impression, pour qui l'a vue une fois, dans toutes les mémoires ?Cette mère hagarde, solitaire, au bout de sa fuite et de son mur, qui cache l'enfant dans son giron et qui n'a que de la terreur — une terreur immense ! — dans son grand œil noir épouvanté, effaré, profond et obhque, ce regard qui écoute si on vient, et que vous, l'eût- on oublié depuis dix ans ! vous rallumeriez dans notre âme, avec votre tableau tapageur, pour nous faire glorifier la simplicité du génie, - quand le talent se mêle d'en avoir!

Et cependant, en mélodrames et en prétentions, Gustave Doré a trouvé son vainqueur. C'est M. Layraud, dans son tableau de Brigands et captifs (Italie), ainsi désigné au livret, et acheté par le gouvernement anglais. C'est de beaucoup la plus grande toile du salon, et si les Anglais achètent des tableaux à la grandeur de la toile, on comprend qu'ils l'aient achetée ; mais on ne comprend pas qu'un jury français l'ait reçue. Les Brigands et captifs sont une scène des vieux romans sur l'Italie. Des brigands (costumés en brigands) ont arrêté un riche Anglais avec sa fille, et ils veulent de l'argent sans doute pour relâcher leurs prisonniers, car ils ont l'air de ti liter avec le père, assis au miheu d'eux avec l'air et le geste

de Boissy d'Anglas à la tribune quand on lui présente la tête de Féraud. Seulement, la tête qu'on lui présente, ou plutôt qui se jv'ésente à lui, est celle du chef des brigands, courbé et saluant, avec cette physionomie d'arlequin ou de polichinelle qui donne au brigandage le plus sérieux l'air d'une pasquinade, en Italie. La tête de ce vide-gousset à carabine et à sourire n'est pas le galbe sanglant et sinistre de Féraud, — et puis Boissy d'Anglas n'avait pas de si belles culottes de velours gris et de si belles bottes que l'Anglais! Ah! encore l'imitation des étoffes, la grande affaire du temps! Ces culottes de velours gris font mon bonheur, et, comme M""^ Denis, je les regretterai toujours, quand elles seront parties pour l'Angleterre !

Messieurs Carolus Duran et Dubufe, et bien d'autres, vous pouvez être jaloux de ces culottes-là !

Quant à l'Anglais, sa figure, c'est Oswald, vieilli. De bottes aussi, mais non de manteau ; le manteau n'y est pas. La botte même y est un peu allongée ; de botte à la russe, elle a passé botte à récuyère. Mais enfin c'est une botte, que ce père majestueux est trop majestueux pour mettre au derrière de ces polissons de brigands, qui ont l'air de brigands d'Ambigu-Comique. Ce père botté respecte sa botte, et sa dignité, et sa vie, et la vie de sa fille à genoux devant lui, blonde comme toute l'Angleterre, et en amazone de drap noir, comme toute l'Angleterre. De geste éploré, elle implore, en se tassant contre lui, la protection de son majestueux père, qui doit être membre

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de quelque chambre et du corps diplomatique à la fois, et qui va faire tout à l'heure aux brigands un discours, qu'heureusement je n'entendrai pas. Les Anglais savent peut-être le nom de ce monsieur, mais s ils l'ont dit à M. Layraud, pourcfuoi M. Layraud ne nous l'a-t-il pas dit au livret? Un grand intérêt, qu'on excite, doit-il être jamais trompé ?

Pour moi, l'intérêt n'est pas dans le tableau pris en lui-même, franchement bon, non pas à mettre au cabinet (il n'y pourrait pas tenir), mais à retourner contre le mur, et auquel un jury, qui n'était pas Anglais, a donné presque tout un lambris pour lui seul. Il est, l'intérêt, dans le prix payé par le gouvernement anglais et dans le succès qu'il aura en Angleterre.

Car ils sont capables de trouver cela superbe, ces diables d'Anglais !

Aux deux côtés de l'étonnant Boissy d'Anglas botté de M. Layraud, il y a, comme supports de ce tableau mélodramatique et déclamatoire, deux autres déclamations dans une tonalité, l'une à dextre et l'autre à senestre. Ce sont, je crois, deux Républiques ou deux France guerrières. En principe, je n'admets point — et surtout dans

la peinture, plus riclie que la sculpture en moyens d'expression, — ces Demoiselles abstraites, vêtues allégoriquement, et qui représentent soit des France, soit des Victoires, soit des Défaites, soit des Douleurs, soit même des Muses. Pour me faire accepter ces froideurs classiques, il faudrait un talent de premier ordre dans l'exécution, et cette intelligence mythologique qu'on eut sous la Renaissance et même plus tard, et qu'on ne peut plus rencontrer dans une époque, comme la notre: — rarkaturesque. D'un autre côté, depuis nos malheurs, je ne regarde plus les France guerrières et les Républiques. Je suis las de leurs jupons rouges et de leurs lances, qui n'ont pas cassé celles des uhlans, et de leurs drapeaux et de leurs airs vainqueurs, quand elles sont vaincues. Si ce ne sont pas là des fanfaronnades après coup, ce sont tout au moins des fanfares que, jusqu'à nouvel ordre, nous n'avons pas droit de sonner. Et je le dis pour tous les tableaux du même genre, s'il y en a encore au Salon... Regarde et passe ! dit le poète. Moi, je passe, sans regarder 1

Mais le droit de faire des plaisanteries comme celle des Uhlans surpris dans la neige de M. Princeteau, qui, par parenthèse, n'est pas le prince de la couleur, l'art français et chauvin l'aura toujours ! Cette charge, qui n'est

qu'une surprise, — et qui même en est deux, car nous sommes plus surpris que les Uhlans, — cette charge est d'une rare impudence, dans un Salon qui n'est pas — si caricaturesques que nous devenions— fait, après tout, pour les caricatures ! Que de fois, en voyant ces plaques noires sauter affolées sur ces espaces blancs, nai-je pas entendu dire autour de moi : « Mais, mon Dieu ! qu'est-ce que cela peut bien être ? »et les pages du livret de courir, essoufflées, sous le pouce curieux, et chacun de chercher laborieusement à comprendre comment ces homards noirs, espèce inconnue ! pouvaient être des uhlans ; comment ces crabes, carbonisés peut-être à force d'être cuits, pouvaient, s'ils étaient cuits, se tortiller ainsi sur la blancheur de leur serviette ! Que de fois j'ai vu rester rêveur sur ce problème : — Comment un Jury de peinture cjui n'est pas Quinze-'\'ingts et qui se respecte, a-t-il accepté ces coquillages? à moins pourtant que, comme les cocottes à souper, il ne soit fou des homards, même trop cuits !... Est-ce par le très honorable besoin d'une revanche contre la Prusse, qu'on a accepté cette affreuse plaisanterie? — comme disait la marquise du Deffant — aveugle comme tout un jury — quand on lui fit baiser le visage de Gibbon, lequel n'avait pas de nez, ce qui effraya la bonne femme. Ah ! si c'est là notre commencement de revanche, que diront les Prussiens ?... Si les lions savaient peindre !...

Il est évident que, si les lions savaient peindre, ils ne peindraient jamais comme cela ! '

Des crustacés de M. Princeteau et de la neige dans laquelle ils cabriolent, passons au Printemps de la vie dans le pays des neiges, — les jeunes filles Russes (autrement) de M. Patrois (Isidore). Ces jeunes filles sont pluscalmes et moins noires que les crustacés désarticulés de M. Princeteau ; mais elles sont aussi un pamphlet, non contre la Prusse, mais contre la Russie. Si on en croyait ce terrible M. Isidore Patrois, ces jeunes filles ne donneraient pas l'envie d'y aller. Elles sont d'une laideur... anli-printanière, sans quoi que ce soit qui la rachète, ni le dessin très incorrect (si même il existe), ni la couleur très empâtée (elle, elle existe trop). C est du Nord aujourd'hui que nous vient... la laideur! du moins au Salon de cette année. Voyez le Mazeppa do M. Guesnet! Est-ce abominable?... On va le lier sur un grand diable de cheval qui a la tête d'un veau marin; on l'y attache, osseux^ l'œil tourné, presque blanc, la narine ouverte par l'épouvante. L'épouvante ! à lui, ce plus hardi de tous les pages ! qui était aimé ! et qui avait été heureux! et qui emportait l'idée de son bonheur pour s'en faire un lit de roses sur le dos du cheval indompté qui allait le mettre en niiUe pièces!... Ah! M. Guesnet n'a donc jamais lu lord

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Byron?... Vernet, lui, ne s'y est pas trompé. 11 n'a pas fait de son Mazeppa un supplicié ordinaire. 11 est beau, le sien, jeune, svelte, charmant, et couché sur cette croupe de cheval sauvage, abattu par sa course insensée comme il l'était sur le cœur de sa maîtresse ! Les loups vont le manger peut-être. Il saigne aux poignets et aux chevilles. Il est pâle, h l'agonie. Mais il pense que le cœur sur lequel il était tout à l'heure valait bien cela!! Il va se 7rlever Roi! — dit le poète. Allons donc ! mais il l'est déjà!

Reposons-nous de ce tableau à'ahan, dans lequel évidemment M. Guesnet a voulu jouer au mâle et mettre de la force, par un tableau de femme qui va nous montrer comment les femmes l'entendent, la force, et comment elles sont hommes, quand elles veulent être hommes dans les arts... La Suzanne au bain de .M™° Gollard (qui est morte et que ma critique n'offensera pas), est pour moi un tableau de prétention apertement virile. Suzanne est absolument nue, assise hors du bain, dans lequel elle va descendre et où l'un de ses pieds trempe déjà. Elle n'est pas de face. Non! c'est de dos qu'elle offre sa per-

sonne au contemplateur, et là, je vous en avertis, est toute la prétention du peintre...

Elle a voulu montrer par là (pas Suzanne, mais M™° Collard!) qu'elle entendait le torse, et que son idéal de torse était le torse à la Rubens, rien que cela ! et alors elle vous en a fait un, à tour de bras et de reins, et vous a campé de la chair par paquets, en croyant y mettre des muscles! Cherchez-les et trouvez-les-moi (vous me ferez plaisir !) sous cette chair amoncelée, entassée, tassée, où il n'y a, non plus, ni ossature ni anatomie. Le corps est carré. Pour l'arrondir, il faudrait un corset, et qu'on serrerait avec un tourniquet encore ! La taille trop courte. La hanche (la gauche), oh! la hanche, est monstrueuse : on dirait une seconde Callipyge, à elle seule, bombant de côté et surplombant la première. Et tout cela blanc, d'un blanc de perle, et rosé, avec la palette particulière à la femme ; chair fraîche, faite pour la boucherie, et qui fait se demander si les vieillards de Suzanne, qui ne sont pas là, mais qui vont venir, étaient des bouchers...

Ce que j'aime de ce tableau travaillé de maie rage et où le talent n'est arrivé que dans les détails auxquels les femmes sont aptes, c'est qu'il tranche la question des femmes dans les arts, quand eUes veulent y changer de sexe. Et tous les succès, et toutes les méprises, et tous les égarements de l'opinion, et toutes les croupes de chevaux de Mii^ Rosa Ronheur, qui veulent être des étalons et qui sont des juments poulinières, n'y feront rien ! Et c'est toujours le mot du grand Corneille : « Pour

faire des vers comme moi, — disait gauloisement le sublime bonhomme, — il leur manque quelque chose! » Eh bien ! pour faire du Rubcns, cela leur manque aussi.

Après M™" Collard, qui s'est voulu faire homme à toute force dans son tableau de Suznnne au bain, parlons d'un homme qui ne s'est pas tant donné de peine pour se faire femme, car il l'est dans le talent, car il y a, dans sa peinture, du genre de beauté de la femme, delà grâce de la fenmie, de l'artifice de la femme, et malheureusement aussi de la froideur de la femme. A très peu d'exceptions près, 'en effet, qui, quand on les rencontre, sont des événements, la femme est une froideur... charmante, mais c'est une froideur, et tel le talent de M. Cabanel.

Tel aussi son tableau d'aujourd'hui. Il l'appelle Giacomina, OMlïwei {Costume florentin du xv« siècle). Comme c'est modeste! Rien de plus simple que ce tableau, à ce qu'il semble, et, au fond, rien de plus rafTmé, sous sa simplicité apparente. C'est une jeune fille de Florence, dans un costume très archaiquement QXiiQïià.\x. Une jeune fille ! je dis trop : c'est une fillette. De la femme, partout, en elle, absente encore, il^n'y a à.'arrivé que le regard,

OÙ la langueur commence... Mais cette poitrine plate comme la main, et même comme une main qui ne serait pas potelée; mais ce corps droit comme un I, le grand I du mot Innocence, qui font ressembler cette fillette à un Ange byzantin, enluminé pour quelque autel : tout cela n'inspire que de chastes pensées. Les femmes ne s'arrêtent devant cette image, — qui, réduite, ferait bien une image de missel, et qui n'empêcherait pas les dévotes de lire attentivement leur messe, — les femmes ne s'arrêtent devant cette trop sage image que pour en constater la couleur des yeux et des cheveux... C'est de Cabanel, disent-elles, avec le ton qu'elles ont quand elles parlent de ce peintre, qui est à la mode parmi elles et qui va très juste aux notions de beauté qu'elles ont... C'est de Cabanel, répètent-elles, comme si c'était bien heureux pour un tableau d'être de Cabanel ! Mais elles ne restent pas devant la jeune fille florentine, comme autrefois devant la Vernis; car, si je ne me trompe, et j'en suis bien capable, c'est une Vénus qui a commencé la réputation de M, Cabanel. M. Cabanel, de tous les noms à réputation récente, est le seul qui se soit risqué dans ce livret, où pullulent les sans-noms de la médiocrité.

Entre la Suzanne, trop nue et trop charnue de M"" Collard, et le Samson et Dalila de M. Constant, entre lesquels la petite Florentine du xv« siècle est placée, cette petite Florentine de M. Cabanel nous donne une impression (une seule!) assez douce. Elle fait doux... mais pas plus !

Mais voici le rude! c'est le Samson et Dalila de M. Constant. Comme la Suzanne au bain de M™' GoUard, c'est encore de la virilité voulue, de la virilité non plus affectée par une femme, mais par un homme, qui, pour peindre Samson, s'est peut-être cru un Samson en peinture, mais qui n'a pas besoin pour être faible qu'une Dalila quelconque lui coupe les cheveux. A-t-il même, en peinture, les trois fameux de Cadet Roussel? Ils lui pousseront peut-être (et je le lui souhaite),comme les contours à la jeune fille de M. Cabanel. Mais, en ce moment, c'est rasibus encore, quoique rien n'ait été rasé 1 Le livret du Salon donne l'adresse de M. Constant à Tanger, et son tableau la donne aussi. Son Samson, très vulgaire et d'un bistre foncé, n'est qu'un atroce Bédouin, et encore, pour faire ressortir davantage ce croquant du Maroc, transformé en Hébreu et dont la peau est tabac d'Espagne, le peintre ne lui a-t-il pas drapé derrière la tête un rideau de soie blanche, du fond duquel il regarde?... Mais que regarde-t-il? Ce n'est pas Dalila... Serait-ce lui, par exemple, dans quelque miroir que jo n'aurais pas aperçu?... Dalila est couchée sous ses yeux avec l'air d'un gamin qui rit peut-être du bon tour qu'elle a joué,

car, sauf erreur! elle vient, je crois bien, de le tondre, ce grand escogriffe noir ! Kn effet, je clierche sur la tète de Samson la crinii''re dans laquelle le Dieu Tout-Puissant avait infusé les torrents de sa force, et je n'y trouve qu'une (it}is ordinaire, qui m'a bien l'air d'indiquer que la chose est faite. Voilà donc cette grande tragédie des cheveux coupés de Samson, de ce fort d'Israël, châtré par la cime! Dans ce type taquin et mutin que le peintre a donné à sa Dalila, pouvez-vous reconnaître la Perfide terrible, la Judas femelle qui a précédé l'autre Judas dans l'Histoire et qui a trahi comme l'autre, non pas avec un seul baiser, mais avec mille? Lui, le Samson, qu'on ne reconnaîtrait pas plus qu'elle, si le livret ne les nommait pas tous les deux, est-il hébété de se voir tondu! Je le sais; mais il a l'air stupide, et il tient malhonnêtement à mi-corps sur Dalila une main d'une brutalité désarmée. Rien de la Bible et de son récit ne se moule énergiquement et clairement dans ce tableau, que la Bible n'a, certes! pas inspiré. M. Constant, comme M™'' Collard, n'a pas su caractériser son tableau par les circonstances de la Bible qui auraient pu, au moins, lui féconder l'esprit, quand bien même il ne le« eût pas reproduites. M™" Collard nous a fait une femme nue montée sur timbales et qui va prendre un bain, et elle a eu la fantaisie de l'appeler Suzanne. Elle aurait pu tout aussi bien — et même mieux — l'appeler Cunégonde. M. Constant, de son côté, nous a donné un Maro • cain dont la peau serait bonne pour nous faire des bottes

et une petite femme étendue devant lui comme si elle avait un peu trop bu de vin de Champagne, et il a nommé le Marocain Samson, et la petite drôlesse, qui fait le drôle, Dalila. Par Dieu! c'est ce que j'appelle là ne pas se gêner avec l'histoire... et prendre des familiarités un peu bien étonnantes avec elle.

Et l'exécution de tout cela serait admirable, qu'elle n'excuserait pas cette maraude faite dans l'histoire ! Mais, ici, l'exécution ne fait point passer par-dessus l'outrageante main mise sur la Bible, comme la main de Samson de M. Constant sur le ventre de sa Dalila. Malgré l'efTort, elle est inférieure, cette exécution. Le gibier rapporté par M. Constant et M™'' Collard de leur insolente maraude, ils n'ont pas même su le cuisiner, pour qu'on l'avale.

Et personne, j'en réponds, ne pourra l'avaler !

M. Lazerges a été plus heureux et mieux inspiré par la Bible. Son Eve a vraiment de la beauté. Les lignes en sont élégantes, nobles et pures, — si pures qu'on ne pense que longtemps après en avoir joui à la mollesse de la couleur, que j'ose trouver un peu molle, — tant je suis exigeant au nom de cet irréprochable dessin ! L;;

Si'U LES ŒUVRES ET lES HOMMES

forme suave de cette Eve me rappelle Y Ame monlant au Ciel de M. Loison, cet élan de marbre que j'ai signalé. Eve, elle, ne monte pas au c.el, elle en tombe plutôt; quoique dans ce tableau elle ait les bras en l'air, les bras qui sont les ailes de son désir, car elle voit la pomme au-dessus de sa tête et elle veut atteindre à la pomme !

Le ciel, elle ne le regarde pas. Elle vise au fruit qui brille, comme un œil d'or, dans le feuUlage, et qui la fascine et qui l'attire, presque jusqu'à l'enlever. La tête renversée a de la convoitise aux lèvres, et dans les yeux les humidités qui font de ces yeux deux bouches encore auxquelles l'eau vient. Le mouvement du cou, la tension des jarrets, le dessous des bras, cette place mystérieuse et difficile pour le peintre, tout cela est rendu avec une grande sûreté de main et une exquise finesse.

Il y en a peut-être une de plus dans le mouvement des bras en l'air, qui rappellent les bras de Celui qu'elle a fait mettre en croix pour le Salut de sa descendance ! Elle, l'innocente, qui ne l'est plus depuis qu'elle désire, semble être ainsi posée sur la croix même de son désir. Car le désir, tout le temps qu'il n'est pas accompli, est la croix des femmes, et peut-être, qui sait? leur plus grande croix.

Il n'y a qu'Eve dans ce tableau, d'une simplicité que j'aime. Adam n'est pas là. La pomme n'est pas arrachée. Eve seule! J'aime ce tête-à-tête avec Eve. Mais que dis-je ? Elle n'est pas seule : U y a la pomme. Symbole

terrible! La pomme, plus aimée qu'Adam. Il y a aussi l'arbre paradisiaque et l'arbre sous lequel le peintre l'a posée. La seule chose qui me choque dans cctteharmonie, c'est un gros papillon aurore que l'on dirait fait avec du papier. Détail lilliputien...

Une virgule seulement à corriger dans une page charmante !

L'Eve de M. Lazerges a une rivale au Salon, mais une rivale comme les femmes aiment à en avoir une, — une rivale qui les met en valeur. C'est VÈve de M. Bouvier. De toutes les personnes qui vont au Salon, une de celles à qui VÈve de M. Bouvier fera le plus de plaisir sera certainement M. Lazerges. Elle aussi est debout. Elle aussi allonge les mains pour prendre la pomme au-dessus de sa tête. C'est absolument, dans sa simplicité primiiive, le sujet de M. Lazerges, et c'est pourtant tout différent...

L'Eve de M. Lazerges, au corps idéal et si chaste, quoique nu, et montré bravement par-devant, est la femme à l'aurore du monde et à la première rougeur du désir. Deux aurores, deux nuances délicieuses réunies! Celle de M. Bouvier n'est qu'une bouvière. Qu'il me pardonne ce mot, qui n'est ni un calembour ni une injure.

Je suis moi-même du pays des bouviers, et je connais des bouvières robustement belles, à leur place et dans le costume du pays, mais je les crois parfaitement impropres à faire des Èves au moment et dans l'état où M. Lazerges a peint la sienne, — avant les feuilles de figuier. VÈve de M. Lazerges, par la noblesse de son attitude, faisant une chose qui n'est pas très noble en soi: — cueillir un fruit à un arbre, — se révèle Eve, et le fruit d'or qu'elle va toucher et faire tomber, c'est le monde qui tombera! L'£'ye de M. Bouvier ne fera, elle, tomber qu'un fruit. C'est une grosse femme qui cueille une pomme. Est-ce une manière de l'idéaliser, cette grosse femme, que de lui faire danser un pas de Basque, tout en cueillant sa pomme?... L'intention serait bonne, mais le mouvement est mauvais. Enfin, quoique belle peut-être pour des bouviers, qui jugent un peu la beauté de leurs femmes comme la beauté de leurs vaches, VÈve que voici a pourtant, dans sa forte personne, une chose qui les inquiéterait. Elle a la peau bleuâtre, — et, quoique grasse et membrée, l'air malsain. On dirait — et c'est vraiment trop tôt — qu'elle a en germe, sous la peau, toutes les maladies et les péchés de sa l'ace. C'est une Eve avancée... Après l'avoir regardée, cette réalité bleue, aux teintes ardoisées, VÈve de M. Lazerges vous repasse dans l'esprit comme une vision rose et enchantée! Et vous voilà convaincu, une fois de plus, que l'idée n'est rien por eUe-même,et qu'elle n'existe que par la goutte de lumière que le Talent fait tomber sur elle !

Héias ! ce sont ces gouttes-là qui manquent le plus à la lieinture de cette année... De la couleur, nous en avons! Nous en avons à flots, de la couleur, éclatante, trompettante, aveuglante, chimique, alchimique; mais non pas magique ! Mais la petite goutte de lumière que le talent verse, même sur le moindre sujet, nous ne l'avons pas... ou nous l'avons trop peu. Tenez ! voilà une toile de M. Boulanger, inscrite au livret sous cette étiquette,qui veut être turque -.Attendant le maître. Certes ! la couleur y danse assez aux yeux. C'est la danse de Saint-Guy de la palette. Mais la petite goutte de lumière, qu'on peut faire couler sur du bistre et qui pourrait donner au bistre des tons métamorphosés d'écarlate, la petite goutte de lumière magique, où est-elle, dans tout ce fracas, pour les yeux qui la cherchent dans ce fracas?... Vesclave (puisqu'il y a un maître) tient un cheval, blanc comme l'écume, qui s'impatiente, enharnaché dans toutes les couleurs de l' arcen-ciel. La femme, jockey ou palefrenier (lequel des deux?...), a le coude flanqué assez cahotinement sur la selle, comme une fille Bouthor quelconque, en costume arabe, attendant à l'écurie l'heure de son entrée dans

le Cirque. Quelle poseuse éblouissante ! Elle a une espèce de longue robe étroite, attachée très bas des épaules (qu'il faut bien laisser voir, diable ! c'est l'important !), et qui sont d'un ton brique éclairé par la lumière d'un four. Cette robe est très rouge, et il traîne dans ses plis un voile très jaune ; mais la robe serait très jaune et le voile très rouge, que ce serait identiquement la même chose...

Mettez à côté de ce tableau-là, pour ne pas quitter la Turquie, YOdalisque de M. Salmson. Il y a beaucoup d'odalisques au Salon. C'est un sujet à portée des imaginations voluptueuses, et quelle polissonne d'imagination ne se croit voluptueuse ! Puis les odalisques, c'est encore un sujet dans lequel les étoffiers, dont MM. Carolus Duran et Dubufe sont les chefs, peuvent faire largement et commodément leurs étalages et leurs rayons. L'Odalisque de M. Salmson, pourquoi s'appelle-t-eUe une odalisque?... Le diable le sait. Le diable, c'est-à-dire la pau- \Teté d'esprit de l'homme qui n'a pu trouver que cette femme à peindre, sans raison d'être, et, malgré les choses turques en bazar autour d'elle, sans aucune nationalité ! Continuons l'enfilade. Voici encore le Casque du mallre de M. Roszczewski, qui s'est cru de l'école espagnole, — quelque chose comme Velasques, — et certainement il y a de la brosse là-dedans,— du ragoût,— un Arlequin ! pardon.oui, un arlequin, si ce n'est pas même deux ! Mais, en somme, à part les chatoiements reluisants ou amortis de la couleur, qu'est-ce que le bouffon de ce tableau?.. Un

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jeu de dominos qui rit! Mais pourquoi rit-il? Le livret n'en dit mot. Ce n'est pas dans le jeu... Et enfin, voici la Néréide de M. Sellier, où la couleur s'en donne aussi, en veuxtu.en voilà ! La mer, sur laquelle est couchée cette Néréide, ressemble à de la soie, — une charpie de soie jaune et blanche. Cette Néréide est une femme qui a la prétention d'être de la nacre, et dont l'oreille a la prétention d'être du corail. Couleur locale, très spirituelle ! Nacre et corail, pour une Néréide, comme c'est profondémeni pensé ! Eh bien, tous ces mirages avortés d'une couleur qui est l'idée fixe des peintres de cette année, n'empêche pas, après qu'on a vu que ces effets de couleur n'aboutissent à aucune illusion, qu'on ne voie très bien la misère de dessin de cette Né?^éide, — bête comme une huître au milieu des coquilles qui l'entourent, — et qui finit en queue de poisson ; car ses jambes ne sont pas les jambes de son torse (assez élégant) : elles sont vulgaires aux chevilles et sèches, et presque fibrineuses..

Et croyez-vous que c'est fini, cette débauche?... Eh bien! mes pauvres amis, vous vous tromperiez... Ce papillotage insensé de la couleur continue, quel que soit le genre du sujet, classique ou bête, romantique ou fou,

sur lequel on l'étalé. Je ne vous i^arle pas du Thésée nud (pourquoi nud? quelle idée de l'Antiquité ont donc ces messieurs?...) à qui Ariane fourre son peloton de fil dans la main, — un tableau de 1811, tombé, en 1872, sous le pinceau résurrectioniste de M. Callias, un bien illustre élève de .M. Cabanel. et qui fait un fier honneur à son maître ! Je ne vous parle pas du Fuyard blessé de M. Roll (ô duc Rollon, qui t'appelais Roll! il ne sera jamais, celui-là, le duc Rollon de la peinture!) ; je ne vous parle donc pas du Fuyard blessé, qui ne vise pas qu'à la couleur, lui, car il est ardoise. Il a la couleur, mais plus foncée, de la peau de VÈve de M. Bouvier. Il est ardoise de tout, de paysage, de lointain, de ciel ; c'est une ardoisière que ce tableau, dans lequel ce fort de la halle tout nud ^pourquoi nud? l'éternelle question!) s'est abattu pesamment, comme un ivrogne saoul, sur le trottoir. Pénible et gros ouvrage ! La flèche, la flèche bleue ou jaune, est la mouche assassine de ce tableau. On ne sait pas, on ne saura jamais d'où elle est partie ; mais ce qu'il y a de très sûr, c'est qu'elle a traversé les reins de cet Hercule de la fuite abattu, et qu'on voit les plumes jaunes dont elle est empennée flotter sur ces ignobles reins, en voûte comme le pavillon d'un vaisseau échoué sur sa carcasse ! Enfin, je ne vous parle pas, je ne vous parlerai jamais des niaiseries coloriées de ce Salon, dans lequel la fureur du coloris domine et noie le dessin, — de ces niai'^eries si chères au pubhc qui se promène là : demoiselles qui font danser leurs chats

SALON DK 1872 297

ou leurs chiens ; adorables petites mères qui font manger (avec quels airs, grand Dieu !) des fraises dans une cuiller à leurs enfants. Exécrables tableaux de genre, qui titillent les entraillettes des bourgeois à gros intestins! IMais partout, partout, sur ces niaiseries comme sur les ambitions du tableau, la couleur règne et le pinceau vermillonné se vautre, et le matérialisme moderne se reconnaît à ce signe effrayant de la Peinture en décadence, qui est une rouge aussi, comme la Démocratie, — cette décadence politique de l'équilibre, de l'harmonie et de la grandeur savante des Pouvoirs !

Et dans ce naufrage de la Peinture, périssant sous la lempête de la couleur, je suis comme le Nègre dans le tableau de Géricault : j'agite mon mouchoir au bout de ma vergue, et je crie : Une voile ! une voile ! — Dieu soit béni ! j'en aperçois une enfin. J'aperçois enfin une Peinture, grande, malgré l'absence de couleur qu'elle a fièrement dédaignée, et cette toile — la plus belle œuvre du Salon, selon moi, — est celle que je trouve le plus dans la tradition des grands maîtres.

Il est, dans le pays basque, — ce pays plus profond que l'EspagneJa noble et catholique Espagne, si profonde déjà,

— une coutume sublime. Une femme veuve y a pour privi- 1 ège(le privilège de la douleur) de pouroir, à la messe,

— la plus grande chose qu'il y ait pour ces populations, catholiques à vous défier tous, vous qui ne l'êtes pas !

— s'agenouiller sur un tapis réservé pour elle et orné aux quatre coins de quatre flambeaux allumés. Toute femme qui se remarie perd son privilège du tapis à l'Église et aux quatre flambeaux, au centre desquels elle a le droit de prier... Rien de plus beau que cette coutume... Rien de plus digne des prêtres qui l'ont établie et qui, comme tous les prêtres dignes de leur fonction, sont tous des hommes d'État. Rien de plus capable, chez un peuple d'imagination, épris de l'imposance des choses extérieures, rien de plus capable de grandir le mariage aux yeux des hommes, et, dans le cœur des femmes, d'en éterniser la fidélité !

Eh bien ! la Femme cVUstaritz, de M. Donnât, doit être, je ne crains pas de l'affirmer, une de ces veuves qui n'ont pas perdu leur droit au tapis et aux quatre flambeaux inextinguibles des veuves fidèles ! Elle a vieilli

sur ce lapis, usé par ses genoux, et entre ces quatre flambeaux, qui ont dû s'éteindre quand son cœur, à elle, comme une lampo de sanctuaire, luit toujours. La lueur en remonte à son front jaune, sillonné, — que dis-je ? carrelé de rides, comme toute cette figure qui n'en est pas rayée, mais guillochés, et qui, les yeux baissés, ces yeux à lumière tuante si elle ne les baissait pas, vous permettent de la regarder avec le respect qui est le tremblement de l'estime dans l'âme des hommes...

Ah 1 mon Dieu ! que c'est beau tout cela ! et que tout cela est abordé avec la placidité toute-puissante des grands Robustes ! Tenez ! il faut que je remonte dans mes souvenirs jusqu'au portrait de la mère de Rembrandt, pour trouver une chose plus grande que ceci, mais que ceci, de loin, rappelle : — le plus grand honneur du Talent que de vous rappeler le Génie ! La mère de Rembrandt, l'avez-vous vue, au musée Morny où eUe était?... L'avez-vous vue, cette mère hollandaise, cette femme d'un misérable brasseur de bière, à qui son admirable fils, en lui conservant son grand type populaire, avait donné, ô adorable magie du talent! l'air majestueux d'une mère d'amiral, de la mère de Ruyter, par exemple... Je ne crois pas que, parmi les portraits célèbres et immortels, un pareil portrait ait été jamais surpassé. Eh bien ! la Femme d'Ustaritz est la descendante de cette mère de Rembrandt. Elle n'en a pas, il est vrai, l'air majestueux et cette tête, qui, physiquement, tremble quand vous la regardez quelque temps ; car elle

devait trembler de son vivant; et le magicien qu'elle eut pour fils n'a pas oublié ce trem.blement dans le portrait de sa mère, et il l'y a mis, par un miracle de génie et de main ! xMais, immobile, elle, la Femme d'Ustaritz — moins étonnante c[ue la mère de Rembrandt mais aussi profonde— est là, superbe de vieillesse, car rien n'est si beau que la vieillesse, quand le cœur, l'immortalité du cœur y reluit ! Elle ne vous regarde pas comme la mère de Rembrandt. Elle baisse les yeux, et elle prie... Un chapelet roule dans ses mains, aussi ridées que sa face et noueuses, qui disent si elle a travaillé, cette noble et simple femme, cette héroïque (certainement) de la vie privée et populaire ! Elle est en noir, dans son costume basque de veuve, magnifique de distribution, bien autrement beau que les vêtements noirs de la mère de Rembrandt. Les plis de son vêtement, droits et rigides comme ceux du froc des moines, ont une austérité monacale qui frappe d'autant plus que, sous ces plis, il doit y avoir un cœur de femme qui a souffert, qui, comme la Mère des Douleurs, — adorée presque plus que Dieu dans les pays basques, — a quatorze épées — sept de plus que sept ! — dans le sein. EUe n'a plus de dents. Sa bouche rentre. EUe est chenue de vieillesse. Qu'estce que cela me fait? N'a-t-elle pas, d'expression, une vie immortelle, et le peintre — j'allais dire le poète, et j'aurais bien dit, — ne l'a-t-il pas admirablement exprimée?... N'est-ce pas face à face avec une grande âme qu'il vous met?... Nulle surprise ici! nature sincère;

nulle rubrique de pinceau. Il n'y a que du noir et du blanc, et la couleur des Impuissants de pensée, de cœur et de dessin, est en foncée l Oui, du noir et du blanc, et c'est tout ! avec un peu de jaune pour faire le buis crevassé de ce visage idéal, de ce visage où vous trouvez — si vous savez voir — la mysticité intérieure et le positivisme humain ; car tout cela y est, dans la plus intuitive énergie ! Derrière elle, pas de ciel, pas d'horizon. Un mur moins rigide qu'elle, d'un fauve grisâtre... C'est superbe de dédain pour les effets vulgaires, et de virilité !

Ah ! il ne faut pas louer à demi, quand on a cette rare bonne fortune de louer !

M. Bonnat a fait, selon moi (je l'ai dit déjà), la plus belle œuvre du Salon. Qu'en ont dit les Grands critiques? Je n'en sais rien ; je ne les lis pas. Qu'en a dit le Jury? Quelle médaille le Jury a-t-il donnée à M. Bonnat ? Je n'en sais pas davantage et n'en veux rien savoir. J'ai le mépris le plus insolent et que je crois le mieux fondé pour tous les Jurys, — comme pour toutes les Académies et pour tous les Corps constitués, enfin, qui s'imaginent représenter les intérêts de l'Art, de la Littérature et de la Pensée ! Les misérables ne représentent guères que d'obèses ou de lâches préjugés. M. Bonnat a-t-il été jugé par eux comme il eût mérité de l'être par tous ceux qui ont le sentiment de la grande peinture ? Peu m'importe ! Mais je sais inébranlablement que celui qui a fait cette Femme (TUsfaritz n'a pas besoin d'être médaillé pour être un des plus forts maîtres futurs de la peinture, dans ce

magnifique pays de France où Courbet, le Monstre, — comme l'appelait Théophile Silvestre l'autre jour, — est encore quelque chose, et où Delacroix, le grand martyr de ces imbéciles de Jurys, a eu ses tableaux refusés la bagatelle de dix-huit fois !

Je ferais peut-être bien d'en rester là. Il faut respecter sa bonne fortune. Il ne faut pas sexposer à briser le fin cristal de son bonheur de critique contre une bêtise. J'ai été assez heureux pour signaler un portrait (si c'est un portrait) qui a l'importance d'un tableau de premier ordre... En allant plus loin, je vais rentrer dans les médiocrités. Allons-y, du moins, par les pentes douces! La pente douce, c'est le tableau de Peitie perdue, par M. Schle singer, un tableau qui mérite qu'on s'arrête. Deux filles charmantes, dont une a vu les villes et dont l'autre n'a vu que les champs, sont le sujet de ce tableau. Celle des champs, forte d'innocence et de beauté pure, en cornette de Bretonne, sort de l'église, son paroissien à la main, et l'autre, eu falbalas de Paris, et, comme à Paris, exécrablement jolie, lui murmure dans l'oreille des mots qu'on devine. Ce n'est pas la tentation de saint- Antoine, mais la tentation de la tentatrice Antoinette,

une coquine que nous connaissons tous! La forte innocence ne l)ouge pas plus qu'un chêne, sous l'iialeine de la fille perdue et qui veut qu'on se perde comme elle. Cette innocence bretonne est un dolmen d'innocence inébranlable. De pensée et de sentiment, c'est très beau. De couleur et de dessin, c'est aussi sain que de pensée- C'est au-dessous de la vieille femme de M. Donnât, sans nul doute, œuvre capitale et sans égale au Salon, mais c'est une marche pour descendre de si haut vers les choses inférieures, et quia beaucoup d'élévation encore...

Je vous ai quittés sur le mépris des Jurys, qui ne me quittera pas, — qui ne me quittera jamais, — et, comme pour le justifier, ce cinglant et incomparable et indéracinable mépris, voilà que je tombe de cette Alpe — la Femme iVUslaritz, de M. Donnât, — dans ce trou, l'Enlèvement du Palladium, par M. Diane {Première médaille!!!). Première médaille! C'est de l'Ingres, sans dessin. Ah! que j'ai bien reconnu là les Quinze- Vingts des Jurys, — non (ils n'ont même pas la conscience d'être aveugles) ! mais les distributeurs à préjugés des récompenses artistiques et nationales, les vieux Arrivés classiques à perruque de chiendent qui composent toutes les Acadé-

mies! V Enlèvement du Palladium par les vieux Troyens de Troie, et couronné ou médaillé (ce m'est tout un!) par les vieux Troyens de la peinture, est certainement un des plus accablants mauvais tableaux d'une année si féconde en mauvais tableaux.

C'est un vrai pe7isian de peinture, effroyablement lourd, — du lourd des piocheurs en peinture, des forts en thème, des chevaux de roulage embourbés et des tireurs de grelin. Cela équivaut aux prix de vertu dans les arts. VEnlèvenient du Palladium, sujet donné peutêtre par les perruques de chiendent, car on y reconnaît, tout à la fois, et le chiendent et la perruque, est travaillé, travaillé, travaillé, comme Trublet compilait, et c'est pensé et c'est écrit comme il pensait et écrivait. Excepté le jeune guerrier (car je dis tout, dans l'ignorance de mon éducation et la primesauterie de mes impressions) ; excepté le jeune guerrier excessivement nudqui gît mort dans sa couverture violette, — laquelle ne lui sert à rien du tout, car il se montre dans sa nudité exorbitante avec toute l'impudeur et l'impudence de la mort, — excepté ce guerrier, qui a je ne sais quelle beauté fière tombée et attendrie dans l'ineffable grâce du trépas, U n'y a rien ici que des ressouvenirs, et des ressouvenirs ridicules. L'autre massif guerrier, debout, qui a l'air d'aiguiser son épée sur ses ongles, rappelle par sa pose le vieux joueur de violon de Léonidas, dans le tableau des Thermopyles de David. En tant qu'il imitât, M. Blanc aurait mieux fait d'imiter le jeune homme nud, si délicieusement musclé

dans sa rondeur de jeune fille, qui, dans le même tableau, le pied en l'air, suspend une couronne ! Quant au Palladium en lui-même, dans le tableau de M. Blanc, ce n'est qu'un tapis d'Aubusson, sur lequel se détache une statue qu'un guerrier de tapisserie emporte. Cette statue, c'est la déesse protectrice de Troie, qui pourrait être mieux la protectrice du Japon, car c'est une idole japonaise, ornée d'un casque compliqué qui ressemble à une pendule à sujet et à personnages, et dont les yeux, vert d'émeraude, jaillissent de leur cornée blanche, comme deux pierres du chaton d'une bague.

Deux pierres! ce n'est pas assez que deux pierres... Le diable m'emporte ! il en faudrait un monceau pour couvrir cette toile et pour jeter à la tête du Jury, qui a distingué et récompensé cette solennelle ponciferie-lh 1

Ecœuré de cette première médaille, je m'en allais, presque content, au fond, puisqu'un Jury justifiait, cette année, toutes mes idées sur les vénérables cowonneiirs de Rosières pourries que l'on appelle des Jurys, quand, à deux pas dans la salle et dans le livret, je me cogne contre une seconde médaille. Asellœ ambo! La Courtisane de M. Blanchard a donc, comme Phryné, séduit son Aréo-

30(3 LES ŒUVRliS ET LES HOMMES

page! Une Courtisane? C'est une femme nue, mais c'est là son signe unique de courtisane. Elle est assise sous les tentures et sur les tapis, ordinaires à tous les tableaux où il y a de ces affreux et communs étalages, chers aux Etoffiers d'aujourd'hui. La tête de cette créature, de cet animal insignifiant pour un homme normal qui n'est d'aucun Jury, est bête et méprisante. Le mépris bête est du mépris déshonoré ! Son attitude est parfaitement incompréhensible, car, le croiriez-vous? elle lève le bras et montre... quoi? est-ce le ciel, comme le Saint-Jean (ô bouffonnerie!) du grand Léonard de Vinci? Ce n'est j)as le ciel ordinairement que nous montrent mesdemoiselles les Courtisanes... C'est étrange pour elles, et même... un peu fat... Mais rien n'a sa raison d'être dans ce tableau, fait pour la chambre d'une de ces filles, qui peuvent vous dire, et être crues : « C'est mon portrait. Comment le trouvez-vous?... » Le dessin en est mou, et la couleur... anti-humaine. La peau de cette fille, qui paraît avoir une maladie de peau, est veinée et picotée de bleu, au point de ressembler à une carte de géographie. D'un autre côté, serait-elle Turque, cette femmelà, qui nous montre le ciel? mais, sur son corps glabre, pas une ombre, pas une pauvre petite ombre, pas la moindre trace de l'estompe mystérieuse de la nature, plus chaste que ceux qui la peignent... Observation générale : tous les faiseurs de nudités, comme M. Blanchard et tant d'autres au Salon, manquent de hardiesse et de vérité dans le détail ; mais alors, pourquoi cette .

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