‹ Sensations d'artChapitre 33 sur 35 · SALON I)K · texte numérisé non relu

SALON I)K

fureur de nous donner, par charretées, de ces femmes fadement et malproprement nues, connue la nature n'en a jamais fait?... Laissez-les donci Renoncez aies peindre, si, vous, vous n'êtes pas le grand peintre qui sait se conserver pur en pleine hardiesse !

Les femmes ni la peinture n'ont été faites pour les barbiers du Roi Midas.

Et le même système de peau, pointillée de bleus inexplicables, ne le retrouvé-je pas encore dans le Narciss:'. et la Source de M. Machard, qui, lui aussi, aune médaille, et une première médaille, morbleu!... Je ne vois pas excepté cette peau, qui a fait donner la médaille à M, Blanchard et à sa Courtisane, ce qui, dans le tableau de Na7'cisse et la Source, a pu la faire donner à M. Machard. Narcisse est étendu agréablement sur le ventre, et k Source, une nymphe, lui verse une cruche d'eau, pouv parler avec révérence, sur les reins. Tous les deux sont exsangues, anémiques, que dis-je! inanimés, blancs e:: bleuâtres, comme des tasses à thé, imitation de Chine. C'est odieux pour moi, — et pour vous aussi peut-être; mais pour les Mandarins du Jury, cette teinte impossible et chinoise a eu du charme et leur a rappelé leurs potiche?.

et ils ont, une seconde fois épris de cette peau impossible, médaillé le peintre porcelainier qui leur a bleui cela.

J'ai dit que Narcisse est ventre à terre sous la cruche, dans le tableau de M. Machard, et qu'il s'y regarde dans la mare qu'elle fait... Ah! ce n'est pas là le pâle et beau Narcisse d'Ovide! Ne le cherchez pas ici, cet ardent amoureux de sa beauté qui mourut de s'aimer, embrassant l'eau dans laquelle il cherchait avec ses lèvres sa propre image, qu'il faisait fuir en troublant l'eau, frissonnante de ses baisers! PoUr peindre bien un délire pareil, il faudrait, en peinture, être aussi poète qu'Ovide en vers! Pour se colleter avec ce sujet, mythologique et difficile, il fallait sentir en soi toutes les puissances de la grâce, du coloris et de ïinvcntion dans le dessin, qu'on ne trouve point sous l'étiquette de M. Machard et de sa médaille! Son Narcisse blême a l'air d'avoir une indigestion (ce n'est pas une indigestion qu'il a de lui-même, le beau Narcisse ; au contraire, il aurait bien voulu s'en donner une de lui, le gourmand! , et l'on dirait que,n' ayant point de verre, dans cette solitude où les crampes d'estomac l'ont surpris, il va lapper ce qu'il lui faut dans le ruisseau. « Ce jeune homme est bien malade, » — a dit, ce matin, une grosse dame qui a demandé passionnément son nom. On le lui a dit, et elle a été soulagée, — et même rassurée complètement, quand on lui a expliqué que ce qu'il faisait là, ce jeune homme, n'est pas du tout ce qu'elle craignait. Alors, elle s'est reprise à le regarder avec moins d'inquiétude, et eUe a fortement admiré le réflé-

SALON I)K iSli 309

chissement dans l'eau de la tête de Narcisse, qui lui a paru une difliculté crânement surmontée ;— puis, de là, elle est remontée jusqu'à la peau du bel Azuré, sur laquelle elle s'est perdue, et elle a dit : « Quelle peau! » avec l'extase de la rêverie...

C'était peut-être la femme de quelqu'un des membre du Jury.

LU

Cette tête de Narcisse réfléchie dans l'eau (du tableau de M. Machard), et qui donne des admirations si f^rotesques à la Bourgeoisie, les partage avec tous les effets de lumière faciles à obtenir et qui leur semblent, à ces forts bourgeois, attrapés à tout coup par tous les trompe-l'œil, d'atroces difficultés vaincues, des barrières sautées par Gladiateur ! Dans le tableau de la Mort du duc d' Enghicn par M. Laurens, où le peintre a donné au noble duc, au dernier descendant de ces forts chasseurs, de ces sauvages sangliers de la maison de Condé, l'air d'un jockey iroT^ entraîné, — ruiné de cuisses, flageolant dans son pantalon collant... sur rien et sa veste de chasse marron, il y a un effet de lanterne qui a beaucoup de succès. Il y en a un autre, non moins remarqué (dans le Joiirdesmorts au Campo-Santo de Pîs?, par M. Cot). C'est un reflet de

lampe qu'une jeune fille allume et qui fait comme une auréole à son front. De tous les effets de lumière, nombreux au Salon, celui-là est le mieux obtenu, le plus réel, le plus saisissant, et il a une valeur d'emploi supérieure à sa valeur intrinsèque, puisqu'il donne au visage de la jeune fille qu'il éclaire, un ion de feu délicieux, contraslant très heureusement avec la tonalité mélancolique de ce cimetière aux cyprès verts et aux tombes blanches, où îout est triste, jusqu'à l'enfant ! Selon moi, c'est une idée »ie peintre d'avoir réchaufTé ce tableau nécessairement blafard, avec cette lueur d'un or presque incarnadin qui empourpre le front de cette jeune Italienne bistrée, et, comme toutes les Italiennes, plus belle àlalumière qu'au jour. La grande affligée du tableau, la fen'.me qui apporte les fleurs, me plaît bien moins dans sa lumière pure et blanche que cette jeune fille, passant elle-même à l'or, sous sa lumière d'or. L'intention y est certainement à'opposer l'une à l'autre ces deux genres de lumière. La veuve affligée ne manque pourtant pas d'un certain charme de naturel dans l'attitude. Son visage a pleuré... mais le peintre pouvait marquer plus noblement la trace des larmes qu'en rougissant le nez de cette veuve'sensible, trop nasalement affligée.

Les femmes qui sont laides quand elles pleurent, fûtce leurs maris; les femmes qui ont le nez violet, luisant ou rouge, après avoir versé les larmes les plus honorables et les plus vertueuses, ne sont pas du domaine de la peinture. Il ne faut pas les peindre. Si elles intéressent,

il faut leur acheter des mouchoirs bordés de valenciennes, et les prier, par respect pour la peinture, de mettre leurs pauvres petits nez dedans.

Page 1