‹ Sensations d'artChapitre 5 sur 35 · THÉ^OPHILE SILVESTRE · texte numérisé non relu

THÉ^OPHILE SILVESTRE

L'iiomme supérieur doit rester un mystère comme la femme séduisante. Quand on les voit nettement, précisément, d'une seule embrassée de regard et tels qu'ils sont tous les deux, ils restent avec leur valeur, sans nul doute, mais l'homme, fait poui' l'infini, n'estimeou n'admire que ce qui lui paraît infini; et, pour lui, c'est ce qu'il ignore ou bien ce qu'il ne comprend pas !

Eh bien ! c'est après des années de cette oisiveté pleine qui ressemblait à une grossesse, que Silveslre, gestant un monde de pensées qu'il portait partout, est accouché, par la tête, comme Jupiter de Minerve, de cette chose inattendue et charmante, et forte, car la force était toujours au fond de ce que faisait Silvestre, et qu"il intitula Plaisirs rustiques. Il ne s'agit plus d'Art ici, mais de pittoresque. Les études d'art avaient exalté le sentiment du pittoresque dans Silvestre, qui, de tous les hommes de ce siècle qui ont fait du pittoresque, comme on dit, est celui quia fait le plus simple,le plus sain,le plus pris sur nature, mais — contrairement aux vils copieurs du réalisme — qui a fait plus grand, cependant, que nature. Jean-Jacques Rousseau, l'un des premiers, est malade par des maladies les plus honteuses de l'âme, qui lui gâtent jusqu'à cette nature qu'il aimait pourtant, par haine des hommes. Le grand Chateaubriand a parfois l'affectation qu'exécrait Stendhal. Flaubert est sec, comme un nomenclateur. Tous les autres sont des miniaturistes de riens. Mais Silvestre, lui, est robuste et pur. Il porte bien son nom de Silvestre. C'est un Rustique comme ses Plaisirs, ce

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paysagiste à la plume, comme Théodore Rousseau et Millet sont paysagistes au pinceau. Il y a quelque chose de mâle dans son amour de la nature qui fait penser au possesseur dans l'homme qui aime,— et si je ne méprisais pas souverainement toutes les pendeloques mythologiques, je crois que je dirais qu'il ressemble à un de ces lions qui traînaient le char de Cybèle .

C'est un Rustique, — nrn d'occasion, non de pose, non de déguisement littéraire. Il en est un réellement. Il était né aux montagnes de l'Ariège, et 11 y avait passé son enfance au grand air libre, tête nue, sous cet âpre ciel qui lui avait durci le crâne comme à un de ces Persans de l'armée de Cyrus, qu'on reconnaissait, à ce signe de dureté, parmi les morts des champs de bataille. On aurait reconnu Silvestre à la dureté du sien. Jamais incompressible cerveau n'eut une boîte plus solide. Quand il n'était qu'un polisson d'enfant, Vinsignis nebiilo, comme les Jésuites, ses maîtres, appelaient Crébillon avant qu'il devînt le noir Tragique, Silvestre avait monté à cru les poulains sauvages de son père, chassé l'isard sur tous les pics et péché dans tous les torrents, et il avait pris dans ces pêches aux torrents cet amour de la pèche et des eaux qu'il garda toute sa vie, et qu'il

exprimeavec une passion si joyeuse, comme une boullce de printemps de son premier âge, dans son livre de Plaisirs rustiques, — titre pour moi trop général pour un plaisir si particulier ! 11 n'est guères, en eflet, question que de pêche dans ce livre de Silvestre, publié après une vie qui fut relativement courte, et que les villes, qu'il détestait, ce Rustique, dévorèrent avant le temps, et plus que le temps... Obligé de vivre sur le pavé de Paris, comme un goéland interné dans les quatre murs d'une cour semblable à un puits sans eau, il était resté pôclieur comme Walter Scott ; mais je ne sache pas que Walter Scott, plus heureux, puisqu'il eut toujours à quelques pas de lui les lacs et les saumons de son Ecosse, ait eu, ni lui, ni personne, un amour de la pêche comparable à l'ardent amour de Silvestre, à cet amour que la nostalgie des villes avait exaspéré encore. Je ne sache pas qu'un pareil amour ait Jamais produit un livre delà nature de celui-ci, sans exemple peut-être dans la littérature, qui peut avoir des poèmes didactiques sur la pêche, la chasse, les jardins, mais qui n'a pas les Plaisit's rustiques. Ils sont bien mieux qu'un poème didactique tiré aux quatre épingles pédantesques de l'enseignement et des ditTicultés vaincues ; c'est tout simplement de la poésie, dans son émotion, dans la vérité de son enthousiasme et de son accent ! Et je n'écris pas sans réflexion ce mot de poésie. J'en sens la responsabilité. Mais je l'écris. La poésie de ce livre charmant, fait par un Puissant, qui exprime le bonheur donné par ce qu'on aime

et qui le fait partager même à ceux qui n'aiment pas ce qu'on aime, cette poésie n'a point de vers à son service et ne croit pas chanter, mais elle chante : car tout ce que nous adorons chante dans nos âmes, et Silvestre adore ce qu'il décrit! La forme de ses chants de pêcheur idolâtre et enivré, c'est la forme de quelques lettres intimes, écrites, de loin, à quelques amis, sur les différentes manières de prendre différents poissons dans différentes eaux... Voilà tout, et sous cette forme flexible, et flottante et familière, que de choses intéressantes et quelle plus exquise et profonde originalité ! Comme la lettre permet à l'auteur des Plaisirs rustiques de prendre tous le? tons lorsqu'il nous initie à sa vie de pêcheur, qui devient lyrique sous sa plume ! La poésie lyrique, je le sais, a des ailes, et Théophile Silvestre, qu'on pouvait, dans l'ordre du talent, appeler le fort marcheur comme le duc Rollon de Normandie, était un formidable pédestre, un flJs d'Antée fortement attaché à la terre et à qui la terre envoyait sa force divine, à elle, dans la plante des pieds. Seulement, ici, le bout d'aile azurée a poussé à l'épaule herculéenne du prosateur. Nulle part, les qualités déjà connues de l'écrivain n'ont paru dans Une évidence plus éclatante. Il y a ici, comme toujoius, la vie intense et le mordant de la description, la force agrandissante de l'image, la couleur, la chaleur et la bonhomie à pleine main d'un paysagiste à la Millet ; enfin la gaieté saine, la belle ironie, la bonne humeur héroïque, — car Silvestre, de nature, était un héros, le

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soldat était en lui au même degré que le paysan, — et, ses pêches, il les raconte comme le soldat raconte ses guerres. Seulement, ce qui est nouveau et ce qu'on ne connaissait pas, c'est la suavité qui est venue tout à coup à ce pinceau vigoureux, parce que, pour la première fois dans SCS livres, l'écrivain s'est ajusté à ce qu'il aime et qu'il parle de ce qui le rend vraiment heureux ! Je ne crains point d'insister : la poésie du livre de Silvestre, c'est la palpitation du bonheur, saisi sur place comme le poisson qu'il prend... Et vous vous imaginez peut-être qu'il n'y a plus rien dans son livre après cette poésie, laquelle d'ailleurs suffirait bien aux âmes poétiques ? Eh bien, vous vous trompez ! Vous allez être surpris. Il y a encore autre chose.

Après cette poésie, il y a la science. La Science et la Poésie, — ces Sœurs ennemies, — qui se détestent comme les femmes se détestent, et qui se donnent la main dans ce livre, et délicieusement et loyalement s'y embrassent. Le poète de la pêche en est aussi le savant. Il en connaît tout : la théorie et la pratique, l'histoire naturelle et la littérature; car la pêche a sa littérature... Ah ! je reconnais ici mon Silvestre, qui sait à fond tout ce qu'il sait. Je reconnais la terrible sangsue qui suce tout le sang d'un sujet, et qui l'en vide et qui s'en gorge ! Son poème ému, ce livre de quelques minces pages, mais tassé de choses, a la substance charnue d'un épais traité, et les naturahstes le liraient avec le même plaisir et le même profit que les poissonniers, — si les poissonniers savaient lire !

Oui, c'est un Traité comme c'est un Poème. Science et Poésie, tout cela entremêlé, entrelacé, fondu et pétri dans les caprices de la plus rieuse fantaisie, — car il riait, Silvestre ! C'était un rieur. Il riait comme Hogarth et comme Daumier, et quelquefois comme Rabelais. 11 riait, comme un homme d'action. La seule ride profonde qu'il y eût dans sa face, éclairée par ces yeux qui, sous ses sourcils noirs, restaienttoujours un peu sauvages, c'était le rire qui l'avait faite. C'était le coup de sablée du Rire, qui dit à la vie, comme les anciens Turcs le disaient à l'ennemi, quand ils le balafraient avec leurs sabres recourbés : « N'aie pas peur ! » Silvestre est le plus grand spécialiste de la ligne, mais ce sérieux et savant pêcheur, qui riait aux poissons (ce qui ne l'empêchait pas de les prendre), a fait de cette longue ligne — qui me paraissait longue comme l'ennui, avant qu'il la manœuvrât si gaiement à mes yeux, — une baguette de magicien. Elle a fait disparaître le ridicule séculaire du pêcheur à la ligne, qui avait, disait-on, une bête à chacun de ses deux bouts ! Grâce à cette ligne transformée, le livre que voici n'est pas une nasse seulement pour le poisson... Il y a plus que des barbeaux, des cabots, des anguilles et des

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brèmes dans la pêche miraculeuse de Silvestrc. La ligne encliantéc accroche des poissons de toutes les espèces. Il y en a de caricaturesquement frétillants, comme les «.Paysans ptis à la plume». Il y en a un qui s'appelle * Blanqui », un terrible brochet, celui-là, du vivier de la République, et dont il nous fait briller les écailles avec le talent d'un peintre qui, s"il se fût fait historien, aurait peut-être été quelque chose comme le Rubens de l'histoire. Ce portrait superbe de Blanqui, idéalement flatté, mais ressemblant, et qui a fait pousser un cri généreux d'admiration reconnaissante h Léon Cladel, est, dans le livre de Silvestre, la détonation de toute une vocation révélée.

On se dit, en l'admirant, comme Léon Cladel, que Théophile Silvestre était vraiment fait pour écrire l'histoire, — qu'il était de force à remuer cette lourde plume de fer qu'il faut appuyer sur le bronze et sur le cœur des hommes, pour qu'elle puisse y pénétrer. Il n'aurait pas eu, sans doute, à l'écrire, le bonheur qu'il a eu à peindre ses Plaisirs rustiques du bord des eaux et ses campagnes de rivières ! Il n'y a pas beaucoup de bonheur à espérer dans la contemplation des hommes et dans le jugement qu'on porte d'eux... Mais Silvestre, qui ne riait pas non plus toujours, avait une âme digne de cette tristesse. Il le savait bien, du reste ; il se connaissait. Depuis des années, il se préparait historien, et la vie, pour Vu préparer, avait même pris sur lui l'avance. Très jeune, il avait eu les illusions des âmes qui se croient romaines.

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mais il s'était dégrisé vite de l'ivresse de la République, qui n'est pas l'ivresse du Champagne. « Ce sont — disait -il — les républicains qui m'ont guéri de la République. » Rallié à l'Empire, il fut presque chargé d'en écrire l'histoire, et l'autorité du temps le mit à même d'un océan de documents et il commençait d'y nager et d'y plonger avec sa verve habituelle de chercheur, quand l'Empire disparut et quand l'océan de documents s'évapora. Théophile Silvestre, atteint jusque dans l'ambition de son talent, allait rentrer dans les premières préoccupations de sa vie. La critique d'art allait le reprendre, mais auparavant, il voulut combattre et il combattit pom" l'honneur de l'histoire qu'il n'avait pas écrite, et le polémiste lui lit oubher l'historien. Les hommes sont plus uns qu'on ne pense... Leurs tendances physiques et leurs tendances morales font une harmonie. Lamennais, qui fut aussi un polémiste, avait fait des armes passionnément toute sa vie avant d'être prêtre, et Silvestre, qui, boxeur, aurait terrassé Jackson et qui jetait un sac de blé pesant cinq cents d'un coup d'épaule sur une charrette, devait être un polémiste-»e, et il le fut comme Junius, mais sans masque. Ce livre sur la marine française dont j'ai parlé plus haut, et qui fut publié par fragments dans Pcohs- JournaUoix tout ce qui était hardi trouvait alors sa place, est moins une histoire qu'une polémique. Ces grands assommements plaisaient à sa force irritée, et même dans le calme Constitutionnel, il en entreprit quelques-uns. Il eût pu mieux faire que ces exécutions, il aurait pu

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monter plus haut que cette sphère de combat et se retirer dans l'histoire, si tentante, d'ailleurs, pour tous les dégoûtés de la vie qui ont la fierté de leurs mépris. D'instinct, de nature, de membrure intellectuelle, Silvestre était un homme de gouvernement, et il n'y a que les hommes de gouvernement qui sachent écrire l'histoire. Tout ce qui était fortement organisé plaisait à sa force, et c'est pour cela que le catholicisme l'attirait, par le fait seul de son organisation sublime. S'il avait vécu davantage, il fût devenu catholique absolu, un jour. La mort l'a donc interrompu, là encore, comme dans ses AiHistes vivants qui ne sont pas finis, et il est parti sans avoir dit son dernier mot à personne, — ni au ciel, ni à la terre. Mais je l'ai entendu, moi, sans qu'il le dît, car je fus son ami... et j'ai étreint mon cœur pour n'être, ici, que son critique et son historien.

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