ET DE LA PENSÉE DANS LES ARTS
On a déjà beaucoup parlé de l'exposition aux Beaux- Arts des tableaux de Paul Delaroohe (1), et nous n'avons pas à revenir sur ce qui a été dit de l'œuvre intégrale de ce maître. Si le peintre de Jane Grey et de la Mort du duc de Guise avait continué de produire dans cette inspiration et ce faire qui lui ont valu la renommée dont il a joui pendant qu'il vivait, nous n'en parlerions pas exceptionnellement aujourd'hui. Kous laisserions déchirer sa gloire à ceux qui la discutent; car discuter une gloire, c'est toujours un peu la déchirer. Mais il s'agit pour Delaroche, si grandement connu déjà, d'une gloire entièrement nouvelle, dont le malheureux et illus-
tre artiste n'aura joui qu'en la prévoyant, et, pour nous, d'un de ces phénomènes infiniment rares sur lesquels les plus sympathiques à l'œuvre exposée n'ont pas insisté avec la force qui convenait. C'est, en effet, un véritable phénomène que l'apparition d'un talent inouï sortant tout à coup, par le travail ou par le fait de circonstances plus fécondantes que le travail même, d'un autre talent qu'à la profusion de ses œmTes on aurait pu croire épuisé, et montant du rang qu'on assigne depuis longtemps à ce dernier — soit qu'on grandisse ou qu'on diminue ses mérites — à cette hauteur où ce qui s'y élève change de nom et s'appelle Génie !
Car il n'est question de rien moins que de cela. Ce n'est pas, selon nous, être juste, que de parler comme on l'a fait, du reste, de ce dernier pas d'un homme laborieux dans la voie où il a toujours marché, et qui l'étabht à ce sommet de renommée dont il ne doit jamais descendre. Il y a plus ici que ce dernier pas d'un talent qui eut tant de brillantes étapes, et qui, à ses haltes de triomphe, ne s'amollissait pas ; il y a plus que le rocher de Sisyphe mis, pom* le coup, en équilibre sur le plateau de la montagne. Il ne s'agit plus d'un progrès, d'un simple progrès, mais d'une transformation réelle. Entre le Paul Delaroche du Strafford, de l'Elisabeth, du Cromwell, et le Paul Delaroche de \^ Jeune martyre du Tibre, au Retour du Golgotha et de IdiVierge devant la cowonne d'épines, il y a une solution de continuité. Ce sont deux artistes distincts. La mort, qui a frappé Delaroche à
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l'âge OÙ Léonard de Vinci peignait encore des cliefsd'œuvre et qui a interrompu les projets ininienses qu'il portait et l'oinentait dans sa pensée, la mort n'a pas du moins étouffé avant son déchirement suprême (développement ne dirait point assez) un génie de peintre qui devait tardivement éclater et dont nous n'avions encore vu que la chrysalide. Maintenant nous l'avons vu, sinon tout entier, au moins assez pour bien juger de ce qu'il allait et pouvait être s'il avait vécu davantage, et pour que l'Art du dix-neuvième siècle mesure la perte qu'il a faite en perdant un grand peintre, au moment même où il venait de le trouver. La nature est-elle donc avare, coquette ou simplement cruelle? Elle montre tout à coup un artiste de génie aux hommes ravis, — comme on montre aux enfants un diamant pour leur faire envie, — et puis elle le serre bien vite dans la mort, au fond de ce noir écrin d'une tombe, d'où le génie paraît plus beau! Telle fut la destinée de Paul Delaroche. On peut dire de lui qu'il est mort au moment où il venait de naître. I^our nous, pour la postérité, sa longue gestation aura été féconde et glorieuse, mais il n'en sera pas m.oins né vers soixante ans. Mystères vivants que ces artistes! Ongle qui pousse, on ne sait quand, du fond de nos âmes qu'il déchire, et que l'on appelle le talent ! La vie de travail, d' œuvres et d'espérance de Delaroche, car il ne désespéra jamais de réaliser l'idéal dont il sentait en lui les tressaillements obstinés et profonds, ne sera donc pas sa vraie vie aux yeux de l'avenir. Ce sera plutôt
cette première et dernière heure de génie qui a créé la Martyre du Tibre, la Vierge chez les Saintes Femmes, le Retour du Golgotha, la Vierge en contemplation devant la couronyie d'épines, et même la Cenci et Bonaparte à Fontainebleau. Voilà l'éclair qui ne passera pas ! C'est à sa lueur fixée qu'on regardera les autres œuvres du peintre et qu'on les jugera inférieures, malgré leur mérite, dans la splendeur de cet éclair. Pour nous, qui regardons plus haut que la tête des hommes, toujours si près du sol, nous disons hardiment que Dieu, la douleur, l'illumination d'une mort prochaine, toutes ces choses en qui nous croyons, ont mis dans Paul Delaroche une inspiration qui, aaturellement, n'y était pas. L'arc était tendu depuis longtemps par une main forte, mais il y manquait la flèche qui plaît sur l'arc des hommes ! Dieu a visité le peintre (car la mort était entrée dans sa maison'), et c'est Dieu qui a laissé ses rayons sur les dernières toiles de cette main qui s'est spirilualisée en mourant, — ces touchants rayons comme, par le génie, il nous en jette qui nous consolent et qui pourtant nous font pleurer !
Nous avons nommé les tableaux dont nous nous permettons de dater l'avènement du nouveau Paul Delaro-