‹ Sensations d'enfantChapitre 5 sur 7 · LE FEU · texte numérisé non relu

LE FEU

quelle ode d'Horace... Le vent du sud murmurait mélodieusement dans les pins de la lisière et nous apportait l'odeur des vignobles murs pour la vendange; des grives chantaient parmi les genévriers. Les lignes sobres du cirque de rochers, la friche onduleuse, la fumée de notre feu montant droite vers le bleu du ciel, les parfums de la terre, le voisinage des bois profonds, tout nous donnait l'illusion d'un paysage de l'ancienne Grèce. Debout sur la pierre, j'agitais mon couteau de sacrificateur, je jetais des baies de genièvre sur la braise ardente, je criais : a lo, Paean!... »

Et c'est ainsi que je suis devenu un païen.

Un peu plus tard, je me retrouve encore un soir de décembre, couvant des yeux un joli feu clair, mais cette fois dans un modeste salon bourgeois de ma province. — Assis au coin de l'âtre, j'avais en face de moi, sur une chaise basse, une fillette de quatorze ans, fort précoce de corps et d'esprit. Elle était svelte, brune, presque déjà formée; des cheveux nattés encadraient son visage ambré au profil très pur, aux yeux

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noirs ec peu timides. Moi-même, je courais sur mes seize ans, je venais d'entrer en rhétorique, mais je me sentais fort gauche près de cette adolescente, qui avait déjà la grâce inconsciemment provocante d'une petite femme. Dans un coin, nos parents jouaient au whist, à l'abri d'une lampe carcel qui laissait tout le reste de la pièce dans l'ombre. Ils ne faisaient guère attention à nous, et, rencognés dans la cheminée, nous causions à mi-voix, tout à notre aise, en regardant les jeux de lumière des souches flambantes. Nous parlions de nos livres favoris. Ma jeune amie, peu surveillée par sa mère, restée veuve et très absorbée par la direction d'une usine, avait lu un peu de tout, à tort et à travers : les romans de Walter Scott, les comédies de Molière et même les Confessions de Jean-Jacques. Je n'étais pas en reste avec elle, et nous nous remémorions avec enchantement les passages qui nous avaient le plus frappés, en insistant surtout sur les pages où il était question d'amour. Parfois, après ces citations, nous devenions tout à coup muets, mais nos regards se rencontraient aux lueurs du foyer;

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ils se fondaient voluptueusement l'un dans l'autre, puis s'abaissaient avec embarras vers les bûches à demi consumées. Au dehors, la bise soufflait et on entendait sa plainte se prolonger à travers le couloir et la cage de l'escalier. Je sentais au dedans de moi une sorte d'étouffement à la fois anxieux et très doux. De confus désirs me gonflaient la poitrine. Jamais je n'avais dit un mot tendre à la fillette, jamais je ne lui avais serré la main... Je n'aurais pas osé!... Mais ces confidences à propos de lectures défendues, ces regards fondants échangés à la lueur incertaine du brasier, me jetaient en un trouble délicieux, en une exquise et chaude langueur... Mon cœur brûlait silencieusement comme les bûches de la cheminée sous leurs blanches pellicules de cen dre...

Et c'est ainsi que je devins amoureux.

Kathe

Kathe

'entrais dans ma quatorzième année 1 k^^ lorsque Kathe vint servir chez nous.

•^S^ Elle arrivait d'un de ces villages situés aux confins de la Lorraine allemande, d'où les filles, à cette époque, émigraient presque toutes pour s'engager comme servantes en pays français. Je la vois encore entrer, un soir, coiffée de son grand bonnet d'indienne piquée, les épaules serrées dans un fichu de laine à fleurs vertes et rouges, serrant dans ses doigts les ficelles d'un

coffre en carton peint, où tenait son petit bagage, et écarquillanr ses yeux bleus effarouchés. Elle avait vingt ans et savait à peine quelques mots de français. Tout d'abord, je ne fus frappé que de son air ahuri, de la gaucherie de sa tournure campagnarde, de son baragouin étrange, et elle me plut médiocrement. Le lendemain, cependant, au dîner, j'entendis ma grand'mère, qui habitait avec nous, dire à ma mère:

— Savez-vous que cette Kathe est une très belle fille?... Elle est ficelée comme un paquet, mais figurez-vous-la en toilette de dame... Les plus jolies femmes d'ici ne supporteraient pas la comparaison.

Cette remarque me surprit; je m'en voulus d'avoir si mal regardé notre nouvelle servante, et je résolus de l'examiner plus attentivement, lors de mon premier jour de congé.

J'étais demi-pensionnaire à mon collège; j'y allais dès six heures du matin, je ne rentrais qu'après l'écude du soir, et je ne passais à la maison que les jeudis et les dimanches. Dès le jeudi suivant, je profitai de ce que Karhe étendait du

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linge au jardin pour Tobserver sans qu'elle s'en aperçût, et je dus convenir que ma grand*mère s'y connaissait mieux que moi.

Déjà plus à l'aise et plus apprivoisée, Kathe avait dépouillé sa gaucherie campagnarde. Elle s'était débarrassée de son lourd bonnet d'indienne piquée, qui ressemblait à une galette de ménage, et ses épais cheveux châtains, tressés en nombreuses nattes, étroitement serrées audessus de la nuque, faisaient ressortir l'élégance de sa petite tête finement modelée. Elle était grande, large d'épaules; sa taille souple était moulée dans un caraco de laine, et ses bras, nus jusqu'au coude, se haussaient et se baissaient avec une grâce naturelle. Elle avait de beaux yeux bleus, pareils à des fleurs de véronique ; le front large et un peu bas ; un nez mignon, d'un dessin très pur, et une bouche largement ouverte sur des dents fort blanches. Maintenant que j'y repense, elle m'apparaît, dans le champ du souvenir, ainsi qu'une sorte de Valkyrîe robuste et infiniment séduisante.

Comme je suivais, au collège, un cours d'aile-

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mandy je me hasardais, à bredouiller quelques mots de son idiome natal; je les prononçais mal, et il nous fallait à tous deux de longs efforts pour arriver à nous entendre, mais cela amenait peu à peu entre nous une plus intime familiarité. Kathe me savait gré de lui fournir l'occasion de reparler une langue qui évoquait, pour elle, l'image de son village, perdu, tout là-bas, au bord de la Sarre. Elle avait fréquemment le mal du pays, et ses regrets nostalgiques lui remettaient en mémoire tout un répertoire de lieder populaires, qu'elle chantait d'une voix limpide, avec une émotion très communicative. J'aimais à lui faire répéter ces plaintives mélodies, dont je ne comprenais pas les paroles, mais qui prenaient, dans sa bouche, un mystérieux charme. Aussi, depuis que nous étions devenus de bons camarades, j'attendais avec une anxieuse impatience le retour de ces après-midi des jeudis et des dimanches où je pouvais causer librement avec elle.

La belle saison était revenue. Le jardin attenant à notre logis verdoyait et fleurissait. Vers

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le milieu du jour, quand elle avait rangé sa vaisselle, Kathe allait repriser le linge sous un couvert de vieux tilleuls, où elle s'asseyait, le dos appuyé à un tronc d'arbre. Ma mère, retenue dans sa chambre par des rhumatismes, ne s'inquiétait guère de la façon dont je passais mes jours de congé; dès que je l'avais quittée je filais lestement le long des framboisiers, afin de retrouver Kathe, installée à Tombre, à coté de son panier de linge, et nous devisions doucement pendant deux bonnes heures.

Un jeudi soir, nous étions tous deux sous les arbres, dont les branches feuillues pendaient jusqu'au-dessus de la rivière qui coulait au bas de notre jardin. Il faisait très chaud, et Kathe, pour être plus à l'aise, avait déboutonné le haut du corsage de percale qui enveloppait son buste souple et rond. Je m'étais allongé près d'elle; j'éprouvais une sourde volupté à frôler de mes vêtements les plis de sa jupe. Mes quatorze ans commençaient à me tourmenter, et la puberté, montant en moi comme une chaude sève, répandait de soudaines langueurs dans tout mon corps.

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A un brusque mouvement de Kache, un mince dé d'argent, coiffant son index, s'en alla rouler parmi des touffes de lierre. Nous nous agenouillâmes pour le chercher sous les feuilles, et, nos têtes se touchant, nos doigts se rencontrant, nous mîmes un bon moment avant de le repêcher. Une fois rentrée en possession de son bien, la jeune fille reprît sa couture, et moi je m'étendis de nouveau, auprès d'elle; mais cette quête du dé m'avait singulièrement agité : mon cœur battait à gros coups dans ma poitrine, et je n'osais plus parler, de peur de laisser voir mon trouble. L'odeur des tilleuls épanouis achevait de me griser; de temps à autre, une brise plus forte berçait les ramures, et les fleurs d'un jaune blond pleuvaient sur nous. Je les suivais dans leur chute; d'un œil d'envie, je les regardais glisser sur le cou et dans les plis du corsage de Kathe. Elle releva la tête et dit ingénument, avec un fort accent teuton :

— Je suis contente de ravoir mon dé... J'y tiens beaucoup... Il m'a été donné par mon schati.

Je savais déjà qu'un schari est ce que nous

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appelons, nous autres Français, « un bon ami ]>, et je répondis avec une nuance de dépit :

— Ah!... Et où est-il votre schari} Elle soupira :

— Il est parti soldat et ne reviendra que dans six ans...

— Six ans, cela fait un bon bout de temps!

répliquai-je, et j'ajoutai jalousement : — Est-ce que vous l'aimez toujours?

— Oh ! oui, afErma-t-elle, il a emporté mon cœur avec lui...

Alors, ainsi qu'une eau qui bouillonne hors de l'écluse, le confidences jaillirent naïvement de ses lèvres. Elle me conta comment elle avait connu son bon ami pendant les travaux de la moisson, quel plaisir ils avaient à danser ensemble à la fête du pays, à la kirby et la douceur de revenir, à la nuit, les doigts dans les doigts, le long de la Sarre... Loin de me refroidir, ces récits d'amour allumaient en moi de troubles désirs, et, feignant un hypocrite intérêt, je me serrais plus étroitement contre elle et je demandais avec une fiévreuse ardeur :

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— Encore, Kathe... Racontez-moi comment vous vous aimiez avec votre schati?...

En bas, près de la rivière, une fauvette des roseaux chantait à perdre haleine et les fleurs des tilleuls continuaient de pleuvoir sur nous. Je vis Kathe, soudain, secouer ses épaules et s'agiter avec inquiétude :

— Je crois, dit-elle, qu'une bête m'est tombée dans la poitrine... Elle me gratte la peau terriblement.

— Attendez, murmurai-je en me redressant...

Et sans lui laisser le temps de la réflexion, j'enfonçai ma main dans le corsage entr'ouvert et je me mis à chercher la bête indiscrète. C'était délicieux, cette quête au long de la chaire moite et ferme, — bien plus délicieux et troublant que la quête du dé. Je m'y oubliais, Kathe elle-même se défendait mal contre cette étrange privauté. Je crois, entre nous, que cette caresse d'un enfant qu'elle estimait peu dangereux, ne lui était pas désagréable. Elle riait nerveusement comme quelqu'un qu'on chatouille, et bégayait :

— Finissez .. Finissez donc!

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Je retirai lentement ma main, après avoir saisi deux fleurs sèches de tilleul, et les lui montrant :

— Peureuse!... Ce n'était pas une bête, mais simplement des fleurs sèches...

Elle me dévisagea avec ses caressants yeux bleus, et ce regard peu sévère coula en moi comme une enivrante liqueur.

— Kathe, repris-je d'une voix étranglée, je voudrais être votre schat[!

— Ho! hol répondit-elle en riant, vous êtes trop jeune!

— Qu'est-ce que cela fait?... Je vous aimerids bien... Laissez- moi vous embrasser comme votre schatil...

Sans attendre la permission, je la serrai dans mes bras et je pris sur ses lèvres un baiser qui me laissa à demi pâmé. Elle ne me repoussait pas et semblait émue à son cour...

Brusquement, elle se leva et, emportant son panier de linge :

— C'est mal tout de même, chuchota-t-elle, et ça me fait honte...

Je demeurai tout pantois. Ce baiser dérobé

m'âvaic mis le feu à la tête et le diable au corps. J'y pensais tout le temps pendant mes heures de collège et je ne rêvais plus qu'à l'occasion de recommencer. Mais soit prudence, soit remords, à partir de ce moment-là, Kathe eut l'air de m'éviter. Je n'en étais que plus enragé, et, dès que je pouvais la trouver seule, je jetais éperdument mes bras autour de ses épaules et j'essayais de reprendre ses lèvres. Elle se défendait plus énergiquement, mais je n'en réussissais pas moins à lui voler un baiser ou deux sur les joues ou sur la nuque.

Un jeudi, en arrivant du collège, je la surpris toute en larmes dans sa cuisine :

— Qî?V ^"'"iï> Kathe? demandai- je alarmé.

— Il y a qu'on me renvoie, monsieur Jacques, et que je vais partir.

— Partir?

— Oui... à cause de vous... Je perds ma place par votre faute... Chassée! Que diront mes vieux, là-bas, au village... et qu'est-ce que je vais devenir?...

A travers ses sanglots, elle m'expliqua que ma

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grand'mère m'avait vu l'embrasser, qu'elle avait tout conté à ma mère et qu'on l'avait congédiée séance tenante.

Et Kathe, en effet, nous quitta une heure après. Je la vis s'en aller, la pauvre, avec le coffre de carton peint qui contenait tout son bagage, et, quand elle disparut au coin de la rue, je me sentis le cœur gros de chagrin et de remords.

On la remplaça par une quadragénaire édentée et revêche, et, pour plus de sécurité, on me mit en pension tout à fait. Je n'ai plus revu Kathe, mais pendant longtemps j'ai gardé la saveur de son baiser sur mes lèvres, et, dans mes oreilles, le timbre clair de sa voix limpide, quand elle chantait :

Ach I ihr Berg* und tiefe, tiefe Thaï, Seh* ici) mein Schat:(^ T^um IcT^ten mal ?. . . (( Ah I vous, montagnes, et loi, profonde, profonde vallée, Ai-je vu mon bon ami pour la dernière fois?.,, »

Histoire d^un Prétendant

et

d'un Escalier

Histoire d^un Prétendant

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d'un Escalier

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d'un Escalier

^^i;^^ ANS la petite ville lorraine où j'ai passé ïl \S\iW mon enfance et une partie de ma jeunesse, il existe une rue assez solitaire, dont les sonneries d'une vieille église bercent doucement la somnolence. Sur l'un des côtés de cette voie silencieuse s'élevaient, il y a cent ans, des tanneries dont les façades postérieures étaient bordées par l'eau courante d'un canal de dériva-

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tion; d'où son nom de « rue des Tanneurs y>. Sur l'autre côté, au contraire, s'alignent encore aujourd'hui de spacieuses maisons bourgeoises, bâties au xvii^ siècle. Ces demeures profondes, avec leurs jardinets intérieurs, leurs vendangeoirs et leurs fouleries, ont toutes gardé une physionomie sévère et vieillotte, qui s'accorde parfaitement avec l'aspect monastique d'un quartier où l'herbe pousse entre les pavés. L'une d'elles surtout est remarquable par l'ampleur et la nudité de sa âtçade percée de hautes fenêtres à petits carreaux.

Or, en septembre 171 3, cette maison quasi seigneuriale fut occupée par un royal personnage, Jacques-Edouard Stuart, plus connu sous le nom de oc Chevalier de Saint-George ». Jacques- Edouard menait à ce moment la vie d'un roi en exil, riche d'espérances et fort pauvre d'espèces sonnantes. Il avait d'abord été logé au château, chez son parent Léopold, duc de Lorraine et de Bar; mais, soit qu'il fût devenu un hôte encombrant, soit que l'étiquette de la cour ducale gênât ses habitudes d'indépendance, il était venu s'in-

HISTOIRE d'un prétendant I7I

staller avec ses équipages dans ce logis plus modeste de la rue des Tanneurs.

L'habitation était mieux en harmonie avec la médiocrité de sa bourse; elle lui permettait une plus grande liberté d'allures ; elle plaisait mieux aussi à son cœur. Car, encore qu'on soit un prétendant, on n'en est pas moins homme. Jacques- Edouard entrait alors dans sa vingt-cinquième année, il avait du sang de Marie Stuart dans les veines et il mordait volontiers à la grappe du plaisir. En ce coin du Barrois, les filles sont jolies et affriolantes. Le chevalier de Saint-George ne tarda pas à en trouver une à son goût. Il s^amouracha d'une jeune vigneronne nommée Nanine Chantemesse ; une belle créature blanche, blonde, bien en chair^ avec une forêt de cheveux et des yeux bleus à la perdition de son âme. Non seulement il fut payé de retour, mais — ce qui est rare — il fut aimé pour lui-même et sans que son titre de fils de roi entrât en ligne de compte. Nanine ne voyait en lui qu'un amoureux en pleine sève, en pleine verdeur, et se souciait comme d'un fétu de sa couronne en expectative.

Au contraire, les réveils d'ambition qu'elle surprenait de temps à autre dans l'esprit du Chevalier étaient les seuls points noirs qui apparus* sent de loin en loin dans son ciel d'amour.

Elle demeurait à la Ville-Haute, dans les vieux quartiers, et presque chaque soir, à la nuit serrée, dès qu'il avait pu se débarrasser de ses familiers ou de ses visiteurs, Jacques-Edouard s'encourait vers le logis de sa belle vigneronne. L'unique ennui de ce royal coureur de guilledou était dans la longueur du trajet. Pour se rendre de la rue des Tanneurs à la ruelle des Grangettes, située au sommet de la Ville-Haute, il fallait faire un grand détour et perdre ainsi un temps précieux. Il y avait bien, en face de la maison du Prétendant, une venelle avec un ponceau aboutissant à une grimpette fort roide qui conduisait tout droit au haut de la côte; mais cette grimpette ravinée était si abrupte, si sale et si mal fréquentée que le Chevalier répugnait à s'y risquer. A la fin, agacé d'être si loin de sa maîtresse, quand il s'en trouvait si près à vol d'oiseau, il se résolut d'adresser une requête au Conseil de Ville, et ce-

HISTOIRE d'un prétendant IJ]

lui-ci, plein de déférence pour le royal demandeur, prit, le II octobre 171 3, une délibération ainsi motivée :

a Plusieurs officiers de la suite de monseigneur le Chevalier de Saint-George, ayant dit au syndic que les degrés de communication de la rue des Tanneurs au château, situés vis-à-vis de la maison où loge monseigneur le Chevalier, sont si sales et si délabrés, qu'il est très difficile de s'en servir pour monter et presque impossible d'y descendre, et qu'ils souhaiteraient que ces degrés fussent nettoyés et rétablis;

a La Ville accorde les fins de la demande et payera les frais du travail. :s>

Le Chevalier eut donc gain de cause, et je vous laisse à penser s'il gravit gaiement les degrés, une fois qu'ils furent mis en état. Il y en avait quatre-vingts et Jacques- Edouard arrivait fort essoufflé au gîte de Nanine Chantemesse, mais les baisers de la blonde vigneronne le remettaient d'aplomb et il reprenait haleine dans les bras blancs de son amie, devant un clair feu de sarments, tandis que la bise de novembre

faisait rage contre les volets de la petite maison des Grangettes. L'hiver de 1714-171J' fut pour eux une saison de délices, où ils goûtèrent toutes les voluptueuses mignardises de l'amour partagé. Mais, au retour du printemps, le Chevalier se montra nerveux et inquiet, comme les chevreuils qu'on croit apprivoisés et qui tout d'un coup redeviennent sauvages lorsque le vent leur apporte l'odeur de la forêt natale. Les gentilshommes lorrains le raillaient de son oisiveté et les lairds écossais de sa suite le poussaient aux aventures; lui-même était pris par moments de la nostalgie du pays des Highlands et des lacs brumeux endormis dans les collines de bruyères. Nanine remarqua bientôt que son amoureux, d'ordinaire si ardent au déduit, avait de singulières distractions et d'insolites défaillances. Elle pressentit que sa félicité était menacée et redoubla de tendresse pour retenir le galant qu'on voulait lui enlever.

Quand elle le voyait ainsi rêveur et préoccupé, elle le serrait plus fort contre sa poitrine et le dodelinait comme un enfant qu'on berce

HISTOIRE d'un prétendant lyf

avec d'embobelinantes caresses. Dans son dialecte du Barroîs et avec cet accent du terroir, traînant et chantant, qu'on ne perd jamais, même après de longues années d'absence, elle lui disait: « O mon doudou, mon seigneur chéri, voilà que vos vilaines lubies vous reprennent et je m'aperçois que je ne vous suffis plus. N'êtes-vous pas bien heureux près de votre Nanine et trouverez-vous donc autre part un cœur plus aimant et de plus chaudes tendresses? Pourquoi voulezvous changer? N'écoutez pas les gens qui vous parlent d'une couronne à prendre et d'un trône à gagner. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Songez que le trône n'est pas sûr, mais que certainement, en allant le quêter par monts et par vaux, vous attraperez des horions et perdrez les plus belles heures de votre jeunesse. D'ailleurs, par le temps qui court, le métier de roi est un métier chanceux, et la plus riche des couronnes ne vaut pas une belle nuitée de plaisir. Ceux qui vous chantent le contraire ne le font point par amitié pour vous, mais uniquement par intérêt et pour s'enrichir à vos dépens. Restez ici, et si

VOUS m'aimez un petit peu, songez combien je serais malheureuse au cas où je vous perdrais. Vous parti, je n'aurais plus de goût à la vie, et de chagrin j'irais me jeter dans le canal. . y>

Jacques-Edouard, qui avait le cœur faible et détestait les scènes de larmes, la rassurait de son mieux et se laissait dodeb'ner, mais il n'en gardait pas moins ses pensées de derrière la tête.

Tant y a qu'il céda aux obsessions de ses partisans. On lui répétait que TÉcosse était prête à se soulever dès qu'il y aurait débarqué. Il le crut. Un beau jour, il quitta la maison de la rue des Tanneurs et s'en alla courir les aventures, a Même, dit un chroniqueur de ce temps-là, il contraeta des emprunts chez plusieurs gentilshommes du Barrois et de la Lorraine, qui ne rentrèrent jamais dans leur argent. y> Il arriva en Ecosse dans le courant de 1716; mais le pays ne bougea point et il s'en revint Gros-Jean comme devant. Cette fois, il se réfugia en Italie, épousa la petite-iille de Sobieski et en eut deux fils, dont l'un, Charles-Edouard, renouvela les tentatives paternelles, se fit battre cruellement à Culloden

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