C’est un scélérat de catholique qui parle
HENRI IV
Je crois bien que le livre que voici devait, dans la pensée de son auteur, être un livre de circonstance quand il a commencé de l’écrire. Malheureusement, lorsque le livre a été écrit, la circonstance n’existait
plus. Henri IV devait précéder Henri V. L’un devait
être un hommage à l’autre. L’auteur, qui fut de la Gazette de France, se mettait en mesure avec un avenir qui, pendant deux minutes, a semblé possible, et, par ce livre de Henri IV, cherchait à tisonner dans le foyer de ce royalisme à peu près éteint, qui fut longtemps l’honneur de la France. Avec un tel dessein, le sujet n’était pas mal choisi...
Puisqu’il s’agissait, en effet, d’un livre d’histoire.
'[.Henri IV, parM.de Lescure.
SENSATIONS d’hISTOIRE
à portée politique calculée sur l’esprit public et les événements contemporains, Henri IV pouvait être un excellent précurseur de Henri V. C’était peut-être servir la cause de ce dernier que de repassionner l’opinion pour Henri IV, que de la faire refïamber sur le compte de ce roi, qui fut aimé avec ivresse dans ce. temps, à présent fabuleux, où le peuple de France aimait ses rois. Louis XIV, par exemple, n’aurait pas été d’un emploi si heureux. Louis XIV, moins grand que Henri IV aux yeux de M. de Lescure, plus grand aux miens, malgré tout ce qui le rapetisse, et quelquefois le rend odieux, ne pouvait rendre le même service. Lui, ce fier Louis XIV^ n’ëut jamais cette fortune d’être populaire. Il ne s’ encanailla jamais, comme disait brutalement l’Empereur Napoléon I" de Henri IV.
C’est sur les épaules et le manteau fleurdelysé de Louis XIV que tous les écrivains révolutionnaires se sont évertués à frapper, à tour de bras, la monarchie. Sa grandeur, à celui-là, serait dangereuse à invoquer et à faire refléter sur un descendant, par ces vils temps de démocratie. Henri IV n’a point le même inconvénient d’ascendant, de sentiment royal et de fierté. Le peuple, après toutes nos révolutions, n’en a pas, il est vrai, gardé la mémoire autant que le dit le vers de Voltaire et autant que le croit M. de Lescure ; car vous pouvez demander au premier homme du peuple, au premier fragment de souverain qui passe dans la rue, ce que c’est qu’Ivry ou que Coutras,
HENRI IV
il n’en saura absolument rien, quoiqu’il ait peut-être, au cabaret, un souvenir lointain du Vert galant, grâce à une chanson, et de la foule au pot, grâce au théâtre I
C’est ce souvenir lointain que M. de Lescure a essayé de rapprocher... mais avec des précautions singulières. Son Henri IV d’aujourd’hui est moins écrit pour le peuple que pour ces bégueules de classes moyennes, chères à Guizot. Son livre, finement conçu (trop finement !), ressemble beaucoup à ces livres qu’on écrivait autrefois à l’usage du Dauphin : ad usum Delphmi. Il est fait pour un genre de monde qu’il ne faut pas scandaliser, et â qui on présente un Henri IV en taille très douce, éclairé savamment aux bonnes places, enveloppé d’ombres très discrètes aux endroits inquiétants; un Henri IV, enfin, parfaitement accommodépour'les besoins de la cause, et, chose qu’il mettait peu en son vivant, avec une pudique feuille de vigne à tous les trous de son pourpoint.
Certainement, c’est très bien, tout cela, mais c’est inutile I M. de Lescure n’avait pas besoin, selon moi, de tout cet euphémisme historique quand il s’agit de Henri IV. Si son admiration pour ce roi est aussi vraie que j’en suis persuadé, il n’était pas nécessaire de surveiller tant son enthousiasme et de procéder comme il procède trop souvent : «Nous glisserons — « dit-il (page 106) — avec discrétion sur le matin frivole « et le midi brûlant de cette existence, exemplaire en
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« tout. » Et ailleurs (page 156) : « Nous ne donnerons « que peu de part dans ce récit, essentiellement synthé- « tique et moral, à des événements qui tous ne sellaient « pas toujours exemplaires ; nous reprocherions de « rogner, au détriment delà leçon et peut-être à.\xplaisir « du lecteur, la part de notre récit réservée au roi...
« militaire. » Et partout c’est ainsi. Quand l’histoire gêne M. de Lescure et allonge quelque ombre défavorable sur son héros, il la supprime sans cérémonie, avec une tournure de phrase ou une figure de rhétorique, comme le font, dans les discours d’académie et les oraisons funèbres, les pauvres orateurs embarrassés.
Ainsi, par exemple, il ne raconte point la Saint- Barthélemy, raison deconvenance et d’ harmonie
il. — Sa convenance, je la connais... Ehbien, franchement, c’est là une méthode par trop royaliste d’écrire l’histoirel Même pour l’honneur de Henri lY, il faudrait l’écrire avec plus de précision et de décision. Il y tient une assez grande place pour qu’on doive l’y voir tout entier, avec ses qualités et ses défauts, nuement et sans feuille de vigne. Si le royalisme est tout dans les convictions d’un écrivain, si la politique est la plus grande des choses humaines, si le plus fort bras qu’elle puisse avoir à son service est le bras d’un
héros, si la grâce de l’esprit, la cordialité, la bonhomie, c’est-à-dire les qualités de l’esprit qui font le plus croire à la bonté du cœur, s’ajoutent à l’héroïsme
HENRI IV
pour en faire le plus séduisant et le plus enlevant des prestiges, M. de Lescure, qui est cet écrivain, et qui croit tout cela de Henri IV, pouvait se dispenser, dans sa biographie, d’étouffer l’Histoire avec d’adroites mains de velours, pour l’empêcher de crier. Seulement, la politique est-elle réellement la plus grande des choses humaines ? Et quand Henri IV triomphait par la sienne, n’y avait-il pas en France quelque chose de supérieur à la politique, et qui ne pesait pas dans les balances de la justice de Henri le poids qu’il devait y peser?
Telle est la question que l’histoire pose et que M.de Lescure n’a pas résolue. Pour lui, Henri IV, un peu ébranché par sa hachette respectueuse, est la perfection absolue, et tout dans sa biographie est sacrifié à cette figure : le temps, les événements, les hommes. A côté d’elle, tout diminue, se subalternise, disparaît ou s’enlaidit, et devient affreux. Pour ce nouvel historien de Henri IV, la question de l’hérédité monarchique, de la succession au trône en vertu du droit de sa naissance, semble l’unique question qu’il y ait au xvP siècle dans l’histoire de ce Henri, qu’il pose comme la plus belle personnification que le droit monarchique ait jamais eue... Mais il y avait alors, et toujours il y avait eu, en France, plus haut et plus sacré que le droit monarchique del’héritage. Ily avait le droit religieux, qui entrait même dans la constitution du droit monarchique, et qui le primait, en le consacrant.
SENSATIONS d’HISTOIRE
Nous n’étions pas seulement saliques, nous étions chrétiens. Chrétiens, c’est-à-dire catholiques ; car on n’entendait pas le mot chrétiens comme ont voulu l’entendre les protestants, qui ne sont en somme que des révoltés, au nom du Christ, contre le Christ 1 Depuis le sacre de Clovis et son baptême par saint Remi, la monarchie française était une monarchie catholique faite par les évêques, — les abeilles de cette ruche, a dit le protestant Gibbon, — et la royauté y avait pour obligation sine qua non d être catholique, de nom, de fait et d’essence. C’est donc à la lumière de cette idée et de cette obligation qu’il faut considérer la grandeur de Henri lY, pour la mesurer dans ses exactes et réelles proportions. Or, c’est là ce dont M. de Lescure ne s’est nullement préoccupé. L’idée catholique ne lui entre pas dans la tête. Il voit les malheurs politiques du temps, il voit les passions, les excès, les vices de ce temps terrible, qui se mêlaient à tout, aussi bien dans le parti des catholiques que dans celui des protestants ; mais la question de la vérité et de l’erreur qui s’agite sous ces passions, ces excès et ces vices dont tout le monde est plus ou moins coupable, il ne s’en doute même pas. Et il prend pour une guerre de succession ordinaire, dans un temps, à la vérité, désastreux, une guerre tout autrement vaste et profonde, la guerre du droit religieux outragé dans une société constituée religieusement à son origine, et qui voulait à tout prix, et même au prix de la royauté
HENRI IV
héréditaire, garder sa constitution séculaire, attaquée par des novateurs. Méprise inouïe, mais volontaire et probablement réfléchie ! Ziska (nous dit la Légende) voulut qu’on fît un tambour de sa peau, pour, après sa mort, conduire encore ses soldats à l’ennemi. L’admiration pour Henri IV fait mieux aujourd’hui. Elle essaie d’étriquer l’immense seizième siècle jusqu’à le faire tenir dans la peau de celui qu’elle appelle le grand Henri, afin d’en augmenter la grandeur, et de cet homme agrandi^, qui n’eut jamais une telle circonférence de gloire, elle veut faire un tambour assez sonore pour y battre la dernière charge du vieux Royalisme expirant.
Mais c’est en vain. On n’étrique pas les siècles! On ne distend pas à ce point la gloire d’un homme en confondant leur gloire avec la sienne, et le tambour, qu’on voulait colossal, crève avant le premier coup de baguette de cette charge qu’on n’y battra pas ! Le Henri IV de M. de Lescure ne fera pas le bruit sur lequel il avait compté. Je ne nie certainement pas la pureté du royalisme qui l’a écrit, mais je reproche au royalisme, non
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pas seulement deM.de Lescure, mais à ce royalisme qui date précisément de Henri IV et des Bourbons, et ([u’on a dédoublé du catholicisme qui le doublait autrefois, de ne rien comprendre à l’histoire de France, et surtout à celle du xvF siècle, quand il entreprend d’y toucher.
Ce royalisme, qui n’était pas celui du moyen âge, a introduit l’anthropomorphisme politique dans l’Histoire. Il a vu particulièrement l’homme dans le roi et le roi dans l’homme, il n’a pas vu tout ce qu’il y avait dans la Royauté. Au lieu d’être religieux et social, il a été sentimental et courtisanesque : « Nous avons la «religion du Roi», disait-il; maisce qui valait mieux et ce qu’il aurait fallu, c’eût été la Royauté de la religion. Avec la religion du Roi, cette idolâtrie héréditaire qui renaît à chaque règne, comment voulez-vous qu’un historien puisse juger, par exemple, cette Ligue qui peut s’appeler avec raison la Sainte Ligue, et qui s’opposa à la Royauté au nom de la Roy^auté même, quand cette Royauté menaçait d’être hérétique avec Henri IV et l’était déjà avec Henri III, quand il désignait Henri IV, en pleine hérésie, pour son successeur?... Avec l’anthropomorphisme politique du Roi, comment voulez-vous qu’un historien juge les Guise, dont l’ambition et le catholicisme manquèrent de cœur, et qui auraient dû faire sur la tête de Henri III, avec les ciseaux de la duchesse de Montpensier, ce que les ciseaux carlovingiens firent
HENRI. IV
sur la tête du dernier fils de Mérovée ? Aussi l’historien actuel de Henri IV n’a-t-il jugé ni la Sainte Ligue, ni les Guise, mais les a beaucoup insultés tous les deux. Avec le royalisme moderne, vide de la foi catholique qui en était l’âme, tel enfin qu’il est tombé, en ces derniers temps, de la hauteur où il était quand le Roi était doublé du Prêtre et que, magnifique symbolisme, il communiait sous les deux espèces à son sacre, comment voulez-vous qu’un historien de ce royalisme-là, et dans un pays de tempérament militaire, ayant à juger un roi héroïque à la bataille et après la bataille, d’une finesse transcendante et charmante dans un pays spirituel, ne fasse pas de cet homme une espèce de Dieu? Car c’est un Dieu, ma parole d’honneur I que le Henri IV de M. de Lescure. Gomment voulez-vous qu’après tant de combats il ne croie pas que ce Dieu a vaincu la Ligue, quoique au fond il ait été vaincu par elle, puisque, pour être Roi de France, il a été obligé de faire ce qu’elle voulait, c’est-à-dire d’abjurer son protestantisme? Comment voulez-vous qu’il ne s’imagine pas que la politique habile, éloquente, entraînante de cet homme de fusion, de modération, de clémence, n’ait pas complètement réussi, quoiqu’il soit mort sous le couteau dont la clémence politique, depuis Jules César jusqu’à lui, n’a jamais désarmé personne ?...
Et c’est là ce qui est arrivé à M. de Lescure. H ne s’agit pas ici de son talent. Il en a assez pour voir
clair et pour dire avec compétence ce qu’il aurait vu ; il a l’habitude des choses historiques. Mais il est intellectuellement victime de ce royalisme (dans la Henriade) qu’avaient aussi les derniers seigneurs de LouisXY, sceptiques atout excepté au Roi, etqui allaient abjurer leur noblesse comme Henri IV sa religion, ce qui, par parenthèse, ne les préservera ni de l’émigration ni de la guillotine. Il a ce royalisme rapporté de l’émigration en 1815 qui mijote encore dans quelques âmes, et qui est la plus grande cause d'erreur que je connaisse pour un historien. M. de Lescure est précisément ce qu’on appelait un « politique » au siècle de Henri IV. Il est de l’opinion de Pithou. Il regarde ce CharivmH du temps, la satire Ménippée, comme un chef-d’œuvre et comme un grand service national, parce que la nation, pour lui, n’a jamais été l’organisation catholique que, pourtant, elle n’a pas cessé d’être depuis la fondation de la monarchie de Clovis jusqu’à ce XVI® siècle, — où elle se rompit en deux tronçons que tout l’art politique de Henri IV n’a pu recoller. Tous ses ciments y ont perdu leur vertu. Quand son abjuration aurait été celle queM.de Lescure nous raconte, quand elle aurait été d’abord douloureuse, puis éclairée, puis résolue et définitivement de la plus scru})uleuse bonne foi, Henri- IV ne pouvait refaire l’unité française qu’il avaitlui-même déchirée. Les Guise seuls peut-être l’auraient pu, s’ils avaient eu le courage d’une quatrième race ; mais Henri IV, même converti,
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était l’esclave de sonpassé, etille paya(on le paye toujours !) par cette politique de bascule, léguée à sa maison, et cet Edit de Nantes que révoqua un Roi plus catholique que lui, par ce côté le seul grand homme qu’ait produit la maison de Bourbon, puisque Richelieu n’en était pas I
Et, en effet, si la conscience de Henri IV devint catholique, sa politique fut immuablement protestante. Une critique très moderne, une critique d’hier, invoquée par M. de Lescure, a soutenu que Henri n’a pas dit, même dans l’oreille d’une maîtresse, ces mots, malheureusement immortels, de : Pavh vaut bien une wzesse/et: C'est le jour du saut périlleux ^ — et peut-être, quand on regarde attentivement à cet homme fin, on le trouve trop fin pour lâcher les mots imprudents qui compromettent. Mais l’humanité tout entière est faite ainsi qu’il restera toujours dans son esprit, à elle, un invincible doute, quand il s’agira d’une abjuration ayant pour conséquence une couronne. Jamais, tant que l’humanité continuera d’être ce que Dieu l’a faite, Henri IV, — malgré cet accent de loyauté qu’il avait
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comme personne ne l’eut et qui enlevait tous les cœurs, — Henri IV ne fera l’effet, aux yeux du monde, de ce Jacques II, par exemple, bien moins éblouissant que lui, mais qui, dans la magnanimité de sa foi religieuse.. préféra la messe à trois royaumes. Or, si vous ajoutez encore à ce doute invincible de l’humanité, qui jette son flocon de brume sur le plus noble caractère, toute une politique protestante et à résultats protestants que M. de Lescure n’a pas niée, vous épaississez le flocon de brume.
Le royalisme de M. de Lescure ne l’a pas empêché ici devoir clair, seulement il lui a fait fermer les yeux après avoir vu. Quand on aime tant,on est inconséquent. Les femmes elles-mêmes disent souvent à leur amoureux: «Vous êtes un jeune homme inconséquent ! » Dans son jugement sur l’Edit de Nantes, M. de Lescure a très bien vu que les résultats en étaient protestants et funeüe^, sinon à Henri, qui se sauve de tout avec sa magie blanche, mais à sa race, qui n’est pas si grande magicienne que lui. Faites bien attention à ces paroles : « Pour ce qui touche — dit M. de Lescure — les prérogatives royales et l’UNITÉ NATIONALE, l’expérience du règne de Louis XHI et de LouisXIV a prouvé que l’Édit de Nantes accordait aux réformés un reux privilège, dont la suppression eût épargné bien des embarras à ses su ccesseurs. » Et cependant, malgré ce privilège et le danger de ce privilège, qui n’était pas un droit puisque ç’était un privilège, M. de Les-
HENRI IV
cure glorifie l’Édit comme la consécration de la liberté de comcience et de la tolérance religieme, — deux choses et deux mots protestants ! tant Henri entraîne l’historien dans son orbite de par son unique charme personnel, et tant, quoi qu’il fasse, il est impeccable aux yeux de ce royalisme qui a trouvé : « Le Roi a toujours raison ! » et : « Vive le Roi quand même ! » ces axiomes .
Certes ! je ne sais pas si, ce royalisme, M. de Lescure l’aurait vis-à-vis des autres Rois de France, au cas où, par hasard, il en écrirait l’histoire un jour. Mais avec Henri IV il l’a à un degré incomparable, et c’est là le talon d’Achille de cette histoire qu’il a pris tant de précautions et de peines pour mettre debout, mais qui n’y restera pas...
Non ! elle n’y restera pas comme histoire, mais elle y restera comme biographie. Comme biographie, elle est intéressante et quelquefois attendrissante. . .Non que la figure de Henri IV y soit complète et qu’on en puisse faire tout le tour ; j’ai dit pourquoi au commencement de ce chapitre: ce n’est pas une statue, c’est un bas-relief. Ce royalisme personnel dont j’ai tant parlé,
qui est trop sentimental pour écrire l’histoire, triomphe dans les biographies où l’on ne demande pas la profondeur d’aperçu et la largeur de sphère del’histoii’e. Les bas-reliefs n’ont pas d’horizon. Ils ont parfois, entassés dans leur diminution les uns sur les autres, une multitude de personnages, mais il n’y en a qu'un dans le bas-relief de M. de Lescure, et c’est Henri IV, qui confisque tout l'espace à son profit. Pour qu’il y paraisse plus grand, les grandes figures du temps n’y sont point. Deux lignes sur l’un, trois lignes sur l’autre, et c’est à peu près tout. Seul y bombe, à plus d’une place, le relief de Catherine de Médicis, cette Agrippine de quatre fils qui ne furent que la menue monnaie de Néron, mais aussi Agrippine que l’autre, capable des mêmes monstruosités dans l’intérêt de sa monstrueuse ambition. Dans le livrede M.de Lescure, plus de récits que de portraits, etparmi eux les récits de batailles. Ils y sont très vivants et très détaillés, parce que Henri IV, général, soldat, comme disait Sully, est à tous les points de ces batailles, comme le feu sur tous les grains de la ligne de poudre sur laquelle il court ! Si l’épisode tragique de la trahison et de la mort de Biron est un des plus beaux morceaux du livre, c’est qu’il convient surtout à la biographie et qu’il y présente Henri IV dans une splendeur de bonté et une ténacité de clémence uniques dans l’Histoire et dans toutes les histoires ! Enfin, si Sully tient plus de place qu'un autre auprès de ce
HENRI IV
Henri qui la prend toute, c’est qu’il est son ami, et, par là, lui-même*un peu Henri IV, et que M. de Lescure l’y transporte, dans le cadre de ses Mémoires cités sans cesse, en cette histoire faite avec des fragments de tous les écrivains sur Henri IV : depuis d’Aubigné et Mathieu, qui furent les premiers, jusqu’à Poirson, jusqu’à M. Yung, est-ce une politesse? jusqu’à mademoiselle Vauvilliers, est-ce une galanterie ? jusqu’à M. Legouvé, est-ce une candidature ? Travail de mosaïque, aux marbres ou aux briques pris partout, et rapprochés peut-être avec un peu trop de sans-gêne de main.
Je sais bien que l’Histoire est un livre qui se fait avec d’autres livres, mais ceux-là que M. de Lescure ouvre dans le sien y sont ouverts trop grand et trop longtemps. Il n’y a que les fragments du plus fort de tous ces écrivains que j’aime à y voir, et c’est les de Henri IV lui-même, cet homme de style, de ce style charmant et brave qui a fait sa gloire presque autant que son épée. MaisM. de Lescure pouvait écrire davantage en son nom. Il a plume d’écrivain. Son livre a de l’éclat, de l’élégance et de la force. Il n’avait donc pas tant besoin de se mettre derrière le pilier de l'Histoire sur lequel il affichait les autres... à moins que, pressé par la circonstance en vue de laquelle il aurait fait son livre, il eût abrégé par ce facile placage de citations les lenteurs et les offices de son travail.
Ainsi, toujours la circonstance indiquée aucommen-
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cemenc de ce chapitre ! Elle apparaît jusque dans les formes de ce livre, qu’on dirait de temps en temps improvisé. On y sent un talent très souple, l’enthousiasme contenu d’une cause, l’amour personnel d’une dynastie dans l’homme qui la fonda et l’ardeur pressée et pressante d’une Restauration. Après le livre de M. Poirson, qui laissebien encore àpensersurHenri IV, mais qui ne laisse plus rien à dire, il n’y a rien â restaurer dans la gloire de Henri IV. Ce n’est pas de lui qu’il s’agissait ... Dans ce cas-là, le livre est sans objet maintenant comme instrument de circonstance.
Mais il ne l’est pas comme instrument de cette démonstration dans l’Histoire : — c’est que le droit de Henri IV, qui est le droit de sa race, ne compta que par l’épée qu’il avait au poing. Main désarmée, droit désarmé. Droit sans épée, droit abstrait, droit inutile ! C’est une loi. Le droit tombe dans l’eau quand il ne s’élève pas dans le sang.