Le Cardinal de Retz, par M. R. Ghantelauze
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avec moi. » Seulement, le talent, si c’est vraiment du talent auquel on ait affaire, s’e'tablit bientôt solidement par lui-même dans la renommée qu’on a commencé de lui faire, et retient sur lui le regard de ce public myope, qui ne verrait rien si on ne lui plantait ce qu’on veut lui faire voir sous le nez ! Alors, on n’a plus besoin de personne, et c’est le cas présent pour M. Ghantelauze. Il peut maintenant aller tout seul. Avec le livre qu’il publie aujourd’hui, — ce livre si consciencieusement et si puissamment renseigné, — il a pris rang derrière le cardinal de Retz, et il n’en bougera plus. C’est le privilège de rhistoire, quand elle est bien faite, d’emporter l’historien dans l’immortalité de celui qu’il a su fidèlement raconter. Quoi qu’il arrive, on ne verra jamais plus le fameux cardinal sans apercevoir derrière lui M. Ghantelauze, comme si c’était son caudataire... Gaudataire sans bassesse, du reste, qui relève et secoue avec indépendance cette soutane rouge profanée, qui ne cachait pas que des jambes torses, mais aussi le cœur et l’esprit le plus retors qui aient peut-être jamais existé.
Franchement, on s’en doutait. Jamais le cardinal de Retz n’a fait, n’est-ce pas ? à personne, l’effet d’une âme simple. Mais s’en douter, c’est douter encore, tandis qu’après le travail inouï de patience et de recherches auquel M. R. Ghantelauze s’est livré sur ce compliqué redoutable, on ne doutera plus, et il sera même impossible de conserver une seule des illusions
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que de Retz a cherché à faire à la Postérité, dans ses Mé7noires. Il avait cependant immensément compté sur eux. Il les avait construits pour sa gloire dans des combinaisons profondes, y mêlant inextricablement, croyait-il, le vrai au faux, — le vrai, si nécessaire au faux, car il y fait croire, et dont le mélange et le dosage forment le suprême de l’art de mentir ! Sûr de lui jusqu’à la fatuité, et de cette plume qui lui avait été donnée pour écrire supérieurement dans toutes les langues que peut parler la pensée, il s’était calligraphié lui-même; il s’était dit que le portrait de ses Méynoires effrayerait de sa perfection les hommes tentés plus tard de le peindre. Il avait mis en ces Mémoires sa personne dans le jour où il voulait qu’elle fût, et fait tomber l’obscurité là où il fallait qu’elle tombât, s’imaginant que la beauté de son œuvre empêcherait toujours d’y toucher, — que le chef-d’œmœe préserverait l’homme et que la Postérité serait éternellement pipée ! En les écrivant, ces adorables, hélas ! et exécrables Mémoires^ composés pour une femme, avec un charme pervers et... pervertissant, puisque c’est un charme, il avait dû sourire plus d’une fois de la pensée qu’il coulait en bronze pour l’immortalité un impénétrable mensonge, chiffré avec génie et dont le chiffre serait l)erdu. Eh bien, voilà que le pipé, c’est lui ! Après deux siècles, le chiffre a été retrouvé. Un homme aussi patient que s’il n’eût pas été sagace, et sagace à pouvoir se passer de patience, nous a donné le sens de
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ce chiffre endiablé. Un érudit, de force de bûcheron, a bûché pendant des années dans les faits mutilés, disjoints, rapprochés et incrustés si habilement les uns dans les autres, des Mémoires, et il a fait sauter en éclats cette trompeuse, industrieuse et éblouissante mosaïque I M. Ghantelauze, qui ne se donne pas les airs d’être un justicier, — qui ne se donne aucun air, mais qui a les deux justesses de l’esprit et du cœur de l’honnête homme, a simplement déshonoré, sans colère et sans tapage (il faut bien appeler le cardinal de Retz par ses titres), le coquin, doublé de scélérat, qu’il fut... Il fut ces deux choses, en effet, et le génie n’y fait rien 1 La conclusion du livre de M. Ghantelauze, qui n’est pas fini à son troisième volume, est le déshonneur absolu du cardinal de Retz. Ge déshonneur a coûté seize ans de travail.
Ge n’est pas trop cher. La vérité n’a pas de prix. Nous n’avions que des éclairs sur de Retz. De clarté qui restât sur lui, inexorable et immobile dans sa lumière, il n’y en avait pas. Fils troublant d’une époque troublée et qui troublait jusqu’à l’IIistoire, il pa-
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raissait grand parce qu’il était le moins petit d’une époque petite. Après la Ligue, quand la haute tête du cardinal de Richelieu ne fit plus barrière, on tomba dans la Fronde ; après la Ligue, qui fut une géante, on tomba dans la plus naine des insurrections. La Fronde n’avait ni foi, ni loi, ni unité, ni la moindre idée pour s’en faire une contre celle de la Royauté, cette force séculaire qui, encore une fois, et ce fut la dernière I dompta tout. La malheureuse France était alors la souris tirée à cinq chats du proverbe populaire... Les cinq chats étaient le duc d’Orléans, un poltron; le grand Condé, grand seulement aux batailles, plus que petit ailleurs; le duc de Reaufort, leroic^es halles, aux cheveux bouclés d’Adonis, et qui plaisaient, comme ceux d’un simple perruquier, aux harangères de l’endroit ; le Parlement ; et enfin Retz, de tous ces matous, qui ne s’élevèrent pas jusqu’au tigre, le plus formidable et le plus dangereux. Lui, il avait du tigre sous la peau, mais le tigre y resta, encagé par les circonstances. Retz était le seul, parmi ces déchireurs de la France, qui eût une puissance et une volonté politiques; mais cette volonté et cette puissance étaient de celles-là qui bouleversent les États pour les gouverner et qui ne les gouvernent jamais! Seulement, les hommes sont si profondément lâches, et ils aiment tant à trembler devant ce qui leur paraît la puissance, qu’ils admirent la force qui bouleverse plus peut-être que l’autre force, — qui serait diri-
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geante, bienfaisante et pure ! De Retz a été admiré par les hommes et les femmes de son temps, — même par celles avec qui il n’avait pas fait concubiner sa politique. Patru l’appelait un grand cœur, mais Patru était un avocat. Madame de Motteville aussi, mais madame de Motteville était une femme de chambre. Quelle idée pouvaient avoir d’un grand cœur ces gens-là ?. . . Madame de Sévigné, dont l’œilbleu n’était pas celui d’un aigle, mais d’une pie, et qui préférait Pradon à Racine, avec la sûreté de goût qu’on lui connaît, prenait de Retz pour un grand homme, et le couvre encore, aux yeux des bonnes gens, de sa vertueuse amitié : tant il est vrai que, pour les femmes, le Diable est ce qui ressemble le plus à Dieu!
C’était un diable, en effet. Un diable! Je suis bien bon... C’était le Diable lui-même, sans exagération aucune ; c’était le Diable som une forme idéalement nouvelle et complète... le Diable prêtre, archevêque et cardinal. Lucifer, après tout, n’est qu’un archange tombé ! Mais si, comme ils le disent, les prêtres sont au-dessus des anges, — puisque les anges ne font qu’adorer et qu’eux ils consacrent, puisqu’ils sont investis, eux, du pouvoir surnaturel et terrible de faire descendre réellement sur l’autel le sang et le corps de leur Dieu, — un prêtre qui fut athée comme de Retz jusqu’au dernier moment de sa vie, en remplissant, comme il disait, ses devoirs de prêtre,
est plus Satan que Satan lui-même, qui n’était qu’un
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Archange franchement révolté. De Retz est le Diable, et comme le Diable, d’ordre composite. Il n’est pas seulement, comme on pourrait l’appeler : l’abbé Catilina, l’abbé Borgia, l’abbé donJuan, l’abbé Tartufe. Il est bien tout cela, — mais tout cela en meme temps. Il est tout cela en bloc. Il s’appelle Légion. C’est un Pandémonium à lui seul! Italien d’origine, de cette bande de Gondi que Catherine de Médicis traîna en France à la queue de sa jupe, avec ses astrologues et ses empoisonneurs à parfums, Paul de Gondi, — par une ironie du démon lui-même (semble-t-il) l’élève de saint Vincent de Paul, qui ne perdit pas avec lui son latin latinant, comme dirait Rabelais, mais le latin de ses vertus, — Paul de Gondi fut, dès son âge de dix-huit ans, un phénomène inconnu jusque-là dans l’histoire. Dès dix-huit ans, il prit à froid la résolution d’être un hypocrite, et il le fut. Dans l’IIistoire, il y a des hypocrites de quarante ans, comme Cromwell, par exemple ; mais un hypocrite à l’âge où l’âme s’ouvre avec la largeur d’un jeune Jocrisse dans sa fleur ; mais un freluquet de la dix-huitième année qui s’applique, pour l’y garder, sur sa face imberbe, le masque de l’hypocrisie en revêtant sa robe prétexte, avant Retz, il n’y en a pas dans l’histoire. Je défie d’en trouver un seul! Cadet de grande famille, neveu de l’archevêque de Paris, destiné à l’Église, il se précipita, pour échapper à cette destinée, dans les femmes, ({ui sont de tous les temps, et les duels, qui
étaient de ce temps-là, s’imaginant qu’il couperait avec une épée, comme Alexandre, ou avec les ciseaux d’une Dalila quelconque, le nœud gordien qui étranglait sa vie. Ainsi, les femmes et les duels furent ses premières hypocrisies, mais quand il vit que ces comédies de chair et de sang étaient inutiles, il s’enveloppa dans sa robe de prêtre, la colla sur son impiété, et s’enfonça en souriant, comme don Juan dans le gouffre de l’enfer, dans le gouffre non moins affreux de l’hypocrisie d’un prêtre qui, pour un intérêt d’ambition temporelle, va manger des boisseaux d’hosties...
De Retz, avant d’être hypocrite, est un ambitieux qui fait servir à son ambition son hypocrisie. Don Juan par l’impiété absolue et par l’impénitence finale, par le mépris de tout ce qu’il faut respecter, il ne l’était point par cette passion qui, dans don Juan, veut se régaler de la palpitation humaine, ni par cette beauté qui, pour les femmes, fait un Dieu de don Juan. Il était laid comme Mirabeau, dont Rivarol disait : « qu’on lui avait retourné son âme sur le visage », et dont l’ambition de bourreau d’argent qui n’en avait jamais eu, et de satyre si longtemps sevré de femelles par le donjon de Vincennes, n’avait ni la profondeur, ni le calcul de celle de ce prêtre, correct d’apparence et de langage, qui n’aimait l’argent que pour ce qu’il pouvait lui acheter de consciences, et les femmes que parce que leurs corps étaient pour lui les degrés d’un escalier vivant qu’il montaitpour atteindre
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le pouvoir suprême, son unique but ! Les portraits qu’on a de Retz, selon moi, n’en donnent pas l’idêe. Ils semblent des mensonges sur cet homme tout mensonge, quand on se rappelle ce qu’ont dit de sa laideur ses contemporains. Le portrait de Nanteuil, placé par M. Chantelauze à la tête de son histoire, nous représente un Italien à tête petite et au regard languissant dans son venin de vipère endormie. Il est inquiétant, mais il n’est pas laid. J’aime mieux celui de Van-Schuppen, fait en 1662, quand l’ambitieux décavé, battu à plate couture, se tordait dans la poussière des négociations que Louis XIV lui avait données à conclure, lambeau d’influence jeté à ce lévrier d’ambition, qui s’était efflanqué vainement dans la chasse à courre enragée du pouvoir! La laideur de l’homme se moule ici davantage sur ce masque pétri par la passion, la douleur, les fautes commises, le sentiment des crimes qu’on ape?îsés, qui, exécutés, auraient peut-être réussi, et dont le regret doit peser plus durement sans doute sur l’âme des ambitieux que n’y pèserait le remords de les a^voir accomplis.
Mais ni l’un ni l’autre de ces portraits gravés — de ces portraits plastiques — ne vaut en énergie les portraits à la plume des écrivains du temps de Retz, et qui ont parlé de lui dans leurs Mémoires. Ils l’y ont fait affreux. Ils ont rapporté que le jour où le cardinal de Richelieu le vit pour la 23remière fois, il lui
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trouva « l’aspect patibulaire ». Tallemant des Réaux l’a peint noir, petit, laid, presque contrefait, maladroit de ses mains, ne sachant pas se boutonner, et la duchesse de Nemours ridicule et risible, quand il abandonnait sa calotte de prêtre et sa soutane pour les plumes blanches et pour l’habit de cavalier. Enfin, un plus grand peintre que Tallemant des Réaux et que la duchesse de Nemours, quoiqu’il ne soit pas de leur temps et qu’il se soit inspiré de leurs portraits pour faire le sien, nous a montré dans Retz « le Lovelace batailleur ettortu », et l’avorton qui, pour trouver son maître en laideur et en difformité, devait descendre jusqu’à Couthon, le hideux cul-de-jatte de la Révolution française. Nous voilà bien loin des portraits de Van Schuppen et de Nanteuil i G’estun moderne, c’est Chateaubriand qui est l’auteur de celui-ci. 11 l’a fait
sublime par le mépris de sa peinture, mais le grand artiste en mépris qu’est Chateaubriand n’a-t-il pas trop poussé à l’outrance de la caricature nn portrait où le sinistre du factieux devait l’emporter sur le grotesque d’un homme à femmes, sans le physique de l’emploi ?... C’est l’ambitieux et le factieux qui dominent dans Retz. — Il y a l’intrigant aussi, le diplomate prêt à tout, le comédien, le menteur, le corrupteur par l’argent et le corrupteur par la femme, — lesvices d’un coquin ; car, si fier qu’on soit, si grand cœur qu’on soit, au dire des avocats et des filles de chambre, on ne couche pas impunément dans le
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nid à bassesses de la politique. Mais c’est le scélérat, c’est l’ame scélérate qui est le f.ond du cardinal de Retz. Je ne crois pas avoir vu dans l’histoire de M. Ghantelauze que de Retz soit arrivé jusqu’à s’en prendre crapuleusement aux servantes des cabarets dans les voyages de son exil, comme le dit cyniquement Chateaubriand. Le dira-t-il dans le dernier volume qu’il nous réserve ?... Mais, à coup sûr, s’il nous le dit, il ne le dira pas avec ce cynisme d’expression dans le mépris, pour qu’il soit plus cruel, que s’est permis Chateaubriand !
La manière du nouvel historien du cardinal de Retz n’est point dans cette gamme irritée et terrible... M. Ghantelauze déshonore aussi bien Retz que Chateaubriand, mais il le déshonore avec placidité et presque avec bonhomie, et il n’en est peut-être que mieux déshonoré. L’historien qui sait tout — et on voit qu’il sait tout, même quand il ne dit pas tout, — n’a qu’une tranquille gravité d’expression à mettre au service de la vérité. Impitoyable par le fond, il est calme par le dehors. Il .n’oublie rien. Pas une distrac-
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tion ! Il compte le nombre de fois que Retz, l’hypocrite Retz a menti ; le nombre de fois qu’il a conseillé l’assassinat aux autres et qu’il fut tout prêt à le pratiquer, comme un Italien du temps de Machiavel qu’il était ; le nombre de fois, et ce fut six fois dans dixhuit mois, qu’il changea impudemment de parti. Enfin, il ne fait pas grâce au cardinal d’un seul de ses projets criminels ou d’une seule de ses bassesses. Mais le sens moral, qui ne périclite jamais chezM. Chantelauze, — qui condamne toujours ce qui doit être condamné, — n’a point d’indignation brûlante ou de mépris qui coupe son homme, par la moitié du corps, d’un coup de plume comme d’un coup de cravache ! Esprit affiné d’érudit bien plus qu’âme d’artiste, M. Chantelauze échenille son de Retz comme le ferait un Sainte-Beuve qui ne serait ni mièvre ni sceptique. Et, de fait, il y a quelque chose de Sainte-Beuve dans le talent de M. Chantelauze, et même dans son visage ; mais c’est un Sainte-Beuve d’un angle facial plus ouvert, un Sainte-Beuve plus simple et plus mâle que Sainte-Beuve. Avec cette ressemblance, il faut lui savoir gré de ne jamais faire fléchir sa moralité d’historien au contact de ce Retz, que Richelieu lui-même trouvait un esprit dangereux, et qui, dans un tête-àtête de seize ans, facultés contre facultés, n’a pas manqué d’exercer sur l’homme qui le juge, à défaut d’autres fascinations, une fascination esthétique.
Et j’oserai la lui reprocher. J’aurais souhaité ne
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pas la lui voir. Certes! je ne veux point diminuer, comme Chateaubriand, les facultés du cardinal de Retz à cause et par horreur de ses vices. Chateaubriand, même littérairement, diminue Retz, auquel il trouve comme écrivain l’haleine trop courte. C’est qu’il ne connaissait que les Mémoires, dans lesquels, c’est vrai, l’écrivain fatigué s’est abattu... Mais peut-être n’avait-il pas lu les étonnants sermons de cet esprit tout-puissant de souplesse et dont M. Chantelauze a publié des fragments réellement dignes de Bossuet. Certainement aussi il n’avait pas lu le volume de Correspondance diplomatique sur lequel M. Chantelauze a mis la main pour nous le donner. Et cependant, malgré ces éclatantes attestations de facultés supérieures, le cardinal de Retz ne mérite pas d’exercer de fascination. Catilina, Borgia, don Juan, Tartufe, carrés et cubés par un prêtre et mis bout à bout, ne font pas l’étendued’un grand homme, etil n’y a quelesgrands hommes qui aient le droit et la puissance d’être des fascinateurs ! Le cardinal de Retz, avec toutes ses facultés, n’est qu’un brillant esprit faux. Il fut dans le faux toute sa vie. Dans le faux de l’idée, dans le faux de l’action, dans le faux de la révolte, dans le faux de la défaite, et on n’est grand jamais que par la droiture. Quand il y eut des places, dans la vie des hommes inclinés habituellement aux choses fausses, où, pour une minute, ils furent grands, c’est que, pendant cette minute-là, ils s’étaient redressés et furent droits !
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Mais qui le fut, du reste, dans ce siècle, autour de ce Retz, le plus batailleur et le plus tortu, comme dit Chateaubriand, de tous les tortus et les batailleurs de ce temps ? De fausseté dans les vues, d'inconséquence dans les actes, tous ces* héros brouillons de la Fronde
— jusqu’à celui que madame de Sévigné appelait le héros, du bréviaire, du bréviaire changé en poignard,
— font pitié ! Et mêmeMazarin, baptisé insolemment de faquin par le brutal Gondé, dont la tête brûlée ne pesait, certes ! pas celle de l’homme qu’il se permettait de mépriser. Le faquin, en effet, avait servi chez Richelieu, et le laquais de Richelieu était plus digne d’être le maître que ces grands seigneurs révoltés, qui ne voulaient plus servir, même chez le Roi ! L’anarchie était partout. L’unité, nulle part. Sinon entre la Reine et Mazarin, soudés l’un à l’autre par le danger et par l’amour. Roman touchant, au milieu des misères et des abominations de la politique, et que Dieu se donna le spectacle de voir triompher, — une fois ! dans l’Histoire. Otez ce service chez Richelieu et cet amour de la Reine de France pour ce faquin d’Italie, il ne
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reste plus que le faquin, — il ne reste plus dans Mazarin, trop vanté par Chateaubriand, qu’un Harpagon de plus, comme Gondé lui-même, dans ce siècle d’Harpagons qui, tous, chacun à sa façon, dévalisaient la France ! On a vanté un peu trop tôt le dix-septième siècle. Il a commencé dans la houe de l’or et il a eu fièrement de peine à s’en essuyer ! Tout le monde en voulait, de cette boue d’or, plein ses deux mains: les uns, comme Mazarin et comme Gondé, pour la garder; les autres pour la donner, comme Fouquet, Ventreteneur de toute la France, ou comme de Retz, qui pensionnait la nièce du Pape et les cardinaux, et qui dépensa autant pour son chapeau de cardinal que le cardinal Dubois a dépensé plus tard pour le sien.
C’est cette vénale négociation du chapeau à laquelle l’historien actuel du’ cardinal de Retz a donné, dans son histoire, une grande importance. Elle tient dans son livre presque une aussi grande place que dans la vie de Retz. On le sait, cette question du chapeau ne fut pas pour Retz seulement une question de pourpre romaine : ce fut une question de gouvernement français. Pour lui, ce chapeau devait être un paratonnerre contre les coups de foudre d’un gouvernement dont il était l’ennemi, en attendant qu’il fût son maître, mais c’était surtout, et avant tout, la couronne de premier ministre... Il le voyait toujours, ce chapeau tentateur, sur les deux têtes de Richelieu et de
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Mazarin, — il avait passé sa vie entre ces deux chapeaux! — et il fallait qu’il tombât aussi sur la sienne. Seulement, pour nous, qui savons qu’il en fut coiffé inutilement et que ce chapeau ne fut pas pour son ambition le chapeau de Fortunatus, cette affaire de chapeau, qui rappelle tant d’autres affaires de chapeaux, peut être curieuse pour le détail des intrigues qui s’y rattachent et pour les ressources d’esprit que Retz y déploya, dans les entortillements de ces négociations qui sont un labyrinthe dont on ne peut sortir qu’avec un fil d’or, mais cette petite circonstance d’un fil d’or diminue beaucoup l’intérêt qu’on peut porter à ces négociations, dont la beauté consiste dans la manière dont on en drape l’ignominie. Dans cette langue diplomatique qui n’a que des formules et de blafardes élégances, je ne reconnais pas l’écrivain personnel, le Retz factieux, tapageur, tribun de la chaire, le Diable qui fait des sermons comme un saint, le liseur de bréviaire sur le manche d’un poignard. Je n’y vois plus qu’un ambitieux aplati, qui fait des courbettes à de vieux cardinaux comme un clown de diplomatie. Pour moi, le de Retz vrai est dans le premier volume de l’histoire de M. Chantelauze qui finit avec la Fronde, et qui va, dans un quatrième volume, se continuer et s’approfondir.
LOUISE DE LA VALLIÈRE'*'
Auteur inconnu, livre charmant et surprenant. Après son nom, l’auteur a écrit sur la couverture de son livre qu’il était « de l’École des Chartes ». Eh bien, parole d’honneur, j’aurais mieux aimé ne pas le savoir ! J’aurais mieux aimé le croire un homme dont le métier n’est pas d'écrire de l'histoire, et qui l’écrit par vocation ou par amour d’un sujet comme celui de son livre, — d’un sujet qu’on aime, et qu’on a voulu traiter, parce qu’on l’aime!... Et je l’ai regretté d’autant plus que c’eût été probablement la vérité. Il est, m’a-t-on conté, ce monsieur Lair, très en dehors de la littérature courante, — heureux homme! — et il ferait, comme Burns, le grand poète, à ce qu’il paraît, de la douane quelque part... Est-ce vrai? Je n’en sais rien.