‹ Sensations d'histoireChapitre 33 sur 37 · JOURNAL DES DÉBATS · texte numérisé non relu

JOURNAL DES DÉBATS

« Il faut ôter le masque aussi bien aux choses qu’aux personnes. »

(Montaigne.)

J’ai un peu hésité, je l’avoue, avant d’appliquer à l’histoire du Journal des Débats le titre que Montesquieu a donné à sa fameuse histoire du peuple romain. Le Journal des Débats, en effet, a-t-il jamais mérité ce mot majestueux de grandeur?... Eh bien, pour ma part, je crois qu’il en eut une, et je la dirai ! Et je la

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dirai d’autant plus que cette grandeur n’est pas simplement relative, venant exclusivement de la comparaison qu’on peut faire entre ce que fut autrefois le Journal dei DébaU et ce qu’à présent il est devenu... Voilà pourquoi j’ai laissé dans le titre de ce travail le mot de Montesquieu. D’ailleurs, en supposant que la grandeur n’eût jamais été au Journal des Débats, il y aurait toujours eu la puissance, — et l’influence, — et la faveur du Prince, — et la faveur du Public, autre prince ! — et le succès, — et l’argent ! ! Pour le gros des âmes, c’est là de la grandeur... si ce n’est pas mieux. C’est même sur l’impression de tout cela que le Journal des Débats existe encore.

Des imbéciles tenaces, qui ont dans l’esprit deux ou trois taches d’huile de l’olive de leur bêtise qu’on se donne beaucoup de peine pour effacer et qui reparaissent toujours, sonnent, comme des montres à répétition qui retardent, ce vieux mot-ci : « Le Journal des Débats est encore, après tout, le premier journal qu’il y ait en France! » Si c’est le premier, et si cette histoire qu’on va lire est exacte, vous jugerez par lui de tous les autres. Ce sera bien agréable pour eux ! A travers les diverses fortunes du Journal des Débats, — à travers les fautes et les pertes qu’il a faites et le dépérissement dont pour sa peine il est frappé, on verra mieux le Journalisme contemporain, on jugera mieux de ce haut Baronnage intellectuel de notre époque, qui devait remplacer le haut Baronnage féodal et qui.

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OU ne l’a pas voulu, — ce qui serait lâche, — ou ne l’a pas pu, — ce qui serait honteux.

Allez! la question est bien plus élevée que le Journal des Débats.

On en a déjà écrit l’histoire. Elle est intitulée : Histoire 'politique, littéraire et anecdotique du Journal des Débats, mais elle est surtout une histoire politique. Son auteur est Alfred Nettement, un légitimiste qui avait fait sa rhétorique dans l’antichambre de Chateaubriand, mais qui, dans le temps où il en avait, par le talent ressemblait à son maître comme le melon d’eau ressemble au plus parfumé et au plus savoureux des ananas. Depuis ce temps-là, le melon s’était changé en citrouille. Nettement s’était empâté. Le talent, imitateur et antithétique, mais le talent que je trouve encore dans son Histoire du Journal des Débats, a été étouffé sous une obésité de phrase et un grassouillement de voix qui empêche de reconnaître dans le Nettement, fort peu net, des derniers temps, le Nettement d’autrefois, qui se nettoyait et s’aiguisait sur la pierre à rasoir d’une haine politique... Depuis cette

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époque-là, Nettement n'aurait plus fait son Bistoh'e du Journal des Débats, lln^oniosô. Fusionniste comme de Riancey, il aurait craint d’encourir la disgrâce de MM. d’Orléans. \J Union (quelnom providentiel! avec qui, en effet, ne s’est-elle pas unie?), VUnionoi \q Journal des Débats devinrent des camarades de lit qui ne s’envoyèrent plus de coups de pied. Ils attendaient, pour cela, le partage de la couverture... Je n’ai pasàrecommencer ici le livre de Nettement. Je n’ai point à refaire

— du moins aujourd’hui — l’histoire politique qu’il a faite. M. Ernest Renan doit l’écrire, — dit-on, — après une Histoire de Judas dont il s’occupe en ce moment et qu’il réhabilite, manière de s’exercer la main ! Moi, je ne veux considérer aujourd’hui le Journal des Débats que par son côté littéraire, — mais, en fin de compte, n’est-ce pas là tout le Journal des Débats? Sans la littérature, ou plutôt sans le préjugé littéraire, que serait-il?... C’est — à tort ou à raison

— par la littérature qu’il a fait sa fortune, et que même il est arrivé à la politique. Si vous ôtiez du Journal des Débats sa littérature, sa phrase rédigée pour les sots qui se croient lettrés, je demande ce qu’en politique il resterait ...

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