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Il est né dans ces circonstances exceptionnelles qu’aucun journal, avant lui ni depuis, n’a rencontrées, et il en est d’autant plus coupable; car à des êtres nés ainsi, avec ce bonheur de naissance et cette force de fondation, il n’est pas permis de périr... Le Journal des Débats a surgi avec la société moderne, quand elle rapprocha, pour en faire un édifice, les débris de cette ancienne société française qui avait croulé et qu’elle put sauver de la tradition monarchique ce que les afïreux malheurs du temps permettaient, hélas ! d’en sauver.
Le Journal des Débats — et c’est sa gloire — est de la même date que Napoléon. Il fit dans les lettres ce que Napoléon fit dans la politique et dans les mœurs. Bertin faîné eut, à sa manière, deux minutes de Napoléon. Il était, comme Napoléon, dans une sphère plus vaste, mais moins précise et moins immédiatement sensible, un génie de rénovation et surtout de gouvernement. Depuis qu’il est mort, nous avons vu des Myrmidons à la tête des journaux, mais ceux-là des rédacteurs en chef qui ont valu ou qui valent quelque chose sont encore les hommes qui réunissent le plus
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des qualités de Berlin l’aîné. Il avait, en effet, cet
homme d’Etat du journalisme, l’œil attentif et profond qui devine et qui classe, l’amour de son œuvre (son journal) qui rejaillissait jusqu’à l’écrivain dont le talent pouvait rendre cette œuvre plus éclatante ou plus forte, et la libéralité d’un Médicis pour ce talent qu’il récompensait avec des grâces vplus charmantes encore que la récompense n’était juste. Si vous aviez demandé à J. Janin,quia eu le bonheur d’être jeune et d’arriver au Journal des Débats sous le gouvernement de Bertin l’aîné, il vous aurait dit^ce que fut cet homme si noblement paternel au talent ! Et ce n’était point la bonne humeur d’une longue prospérité qui le faisait ainsi. Fiévée atteste, dans sa Correspondance secrète avec V Empereur ^ que, dès le début de son entreprise, le propriétaire et le directeur des Débats montra dans ses rapports avec la littérature une générosité de procédés à laquelle elle n’était pas accoutumée. De famille royaliste, Bertin l’aîné avait été élevé pour être prêtre, et il avait gardé, sans doute, de cette destination première, cette haine vigoui^euse de la philosophie du dix-huitième siècle qu’il n’a malheureusement transmise ni à ses descendants ni à son journal. Ce vieux Charlemagne des Débats a vu dans sa vieillesse son fils, Armand le Débonnaire, abaisser dans la préférence de cette philosophie le journal qui avait été fondé contre elle, et il a pu pleurer, comme Charlemagne, en pressentant l’avenir réservé
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au journal dont il avait fait presque un empire ; car Armand Bertin a commencé le parricide sur l’œuvre de son père — de son vivant.
C’est, en effet, — le croirait-on maintenant? — par sa résistance aux idées philosophiques du dixhuitième siècle et à leurs effroyables ou ignobles conséquences, triomphantes et toutes-puissantes quand il parnt, que le Journal des Débats dut sa rapide existence et sa retentissante fortune. Avant cette résistance, il n’était rien. Après cette résistance, il fut tout. Et parce que, maintenant, il s’est laissé envahir et pénétrer par ces idées contre lesquelles il combattit longtemps et auxquelles il eût dû résister toujours, de tout, qu’il a été, il retournera au rien qu’il fut... Dès la seconde moitié de la dernière' année du dixhuitième siècle, le Journal des Débats existait, mais comment ?... Ce n’était alors qu’une feuille de chou obscure, comme on dit à présent, en cet argot charmant dans lequel les journaux qui savent ce qu’ils se doivent s’insultent... Il avait à peine huit cents abonnés. Acheté par Bertin l’aîné et par son frère Bertin de Vaux, deux hommes, l’un d’idées, l’autre d’afïaires,
qui eurent le génie du moment, il devint tout à coup une force de publicité. A ce moment-là, la France du Directoire n’était pas si bien pourrie qu’elle ne sentît en elle sourdre cette réaction dont le Journal des Débats osa le premier être la voix. Par l’électricité du succès, ce fut comme un second 18 Brumaire! Seulement, la force contre les hommes est plus promptement décisive que contre les idées. Celles qu’il fallait jeter par la fenêtre étaient, d’ailleurs, plus de cinq cents, et, ce que les Cinq-Cents ne firent pas, elles menaçaient de revenir. En un tour de main... de grenadiers, Bonaparte avait accompli son coup d’État contre les hommes, mais le Journal des Débats fut obligé de recommencer son 18 Brumaire contre les idées tous les jours. L’opinion, il est vrai, l’opinion qui avait mal au cœur de sang versé et d’anarchie, fut pour les Débats comme elle avait été pour Bonaparte. Nettement nous dit, dans une phrase à effet qui rappelle un peu trop celle de Pascal sur les rivières, que le Journal des Débats s’avançait à cette époque sur une route qui marchait. Mais le mérite précisément était d’avoir pris cette route-là ! Quand les têtes les plus hautes et les plus politiques du temps ne pensaient qu’à faire du pouvoir, les Débats se mirent à refaire de la monarchie . Quand , les esprits les plus religieux et les plus moraux, s’il en restait encore, croyaient que le christianisme était enterré sous une triple couche de sang, de boue et de crachat, et qu’il
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fallait inventer ou trouver autre chose pour faire de la morale et du gouvernement aux hommes, le Journal des Débats déterrait le christianisme. Dès 1801, ce j-ournaldhin homme qui avait dû être prêtre eut pour rédacteur un vrai prêtre, — l’abbé de Féletz. On oublie tout, mais c’est chose piquante que de mettre en contraste avec son esprit actuel l’origine chrétienne du Journal des Débats, où l’on n’a vu depuis d’autres prêtres que des défroqués comme M. Renan !
Ainsi , contre-révolutionnaire , monarchique et chrétienne, telle fut l’origine du Journal des Débats. Vous en douteriez-vous aujourd’hui ?... Aujourd’hui, il n’est pas un seul rédacteur du Journal des Débats — sans exception — • qui, sommé de s’expliquer sur Voltaire, par exemple^ ne recommençât pour la centième fois l’apothéose de ce grand homme et ne parlât avec l’emphase connue de ce que lui doivent la société moderne et la civilisation de l’avenir. En 1803, au contraire, c’est sur le front couronné et radieux de Voltaire que le Journal des Débats visa et atteignit la Révolution. Quoique mort depuis quelques années, Voltaire était alors la plus grande personnalité vivante. Il vivait dans l'esprit de tout le monde... Le Journal des Débats, qui comprenait le journalisme comme il doit être compris en France, où une idée est toujours quelqu’un, résolut d’attaquer Voltaire.
Bertin l’aîné, avec ce coup d’œil que j’ai dit qu’il avait, reconnut un Fréron dans un ancien professeur
dont la Révolution avait interrompu la classe. — C’était Geoffroy. Un Fréron, en effet, mais un Fréron pire ou meilleur que l’autre, car il avait vu la guillotine. Denys de la classe qu’il ne faisait plus, Geoffroy s’était, par peur, tapi en province. Le cloporte qui avait craint d’être écrasé, se gonfla et devint scorpion. Il piqua Voltaire partout où il était vulnérable : dans ses idées, dans son génie, dans son caractère, dans ses passions... Par la hardiesse, par l’àpreté, le nombre, la persistance et l’implacabilité de ses critiques contre Voltaire, Geoffroy a daté de son nom cette première période du Journal des Débats, où pourtant se trouvaient des écrivains d’un esprit supérieur au sien. Tant il est vrai qu’en journalisme, comme en tout, la doctrine, la netteté, la circonstance saisie, l’intrépidité intellectuelle, la persistance, le caractère, importent plus que le talent ! Entre les écrivains du Journal des Débats de cette époque et de celle qui a suivi, il en est deux surtout que la Critique, qui y regarde, doit placer bien au-dessus de ce pédant de professeur, chargé de latin comme un bûcheron de ramée, qui s’appelle Geoffroy. C’est Fiévée et Hoffmann, tous les deux à peu près oubliés aujourd’hui. Fiévée, cet observateur politique si sagace, qui a besoin, pour être lu encore, du grand nom de Bonaparte sur le titre de sa Correspondance, et Hoffmann, d’une érudition si spirituelle et si française, dans le sens le plus aigu de ce mot, et qui est resté écrasé sous ses qua-
LES DEUX SERT IN
torze volumes de critique, si légers cependant quand on les lit ! Journalistes tous deux, ils ont eu la destinée des journalistes, de ces éphémères d’entre deux soleils, qui s’en viennent par la flûte et qui s’en vont par le tambour ! Mais Geoffroy, qu’on ne lit pas plus qu’eux maintenant, a gardé sur eux cet avantage de n’être oublié que le jour où l’on oubliera le Journal des Débats.
Ce beau moment du Journal des Débats, qyxQ je viens d’appeler son aurore, et qui ne revint pas plus que ne reviennent toutes les aurores, dura jusqu’en 1806. Avec Geoffroy, Hoffmann, plus tard Fiévée, que je regarde comme le premier esprit du Journal des Débats jusqu’à l’arrivée de Bonald et de Chateaubriand, Bertin l’aîné eut encore pour rédacteurs de son journal Delalot, Dussaut, Saint-Victor, l’abbé de Boulogne, qui, en fait de prêtres, y fut le pendant de Fabbé Féletz. La Révolution, qui a vécu sous le pied de FEmpereur Napoléon, malgré la pesanteur de sa botte forte, toujours prête à se relever comme le Diable sous le pied de l’archange Michel, la Révolution dut avoir horreur — naturellement — de ce brelan
d’abbés du Journal des, Déhais ; car Bertin Taîné avait porté le petit collet dans sa jeunesse et il s’était appelé Vabbé Bertin. Aussi^ un autre abbé, — mais renégat, celui-là, et qui haïssait ses anciens confrères comme les prêtres renégats haïssent les prêtres fidèles, — Vabbé Fouché, ministre alors de la police, mais inelfaçablement jacobin, résolut-il de perdre le Journal des Débats. C'était difficile avec le sens immense de Napoléon, que le Journal des Débats servait dans la sphère des idées, sinon dans celle des faits. Mais devant quelle intrigue ou devant quel mensonge aurait reculé Fouché ? 11 n’y a qu’un mot qui peigne cet homme d’une manière digne de lui : il aurait fait aimer Talleyrand! Fouché parla aux passions de l’Empereur. Il travestit l’esprit monarchique du Journal des Débats en royalisme personnel et en dévouement particulier à la maison de Bourbon, et il fit d’autant mieux illusion à l’œil de l’Aigle, que l’Aigle prenait souvent sa volée... C’était surtout pendant les absences de Bonaparte que Fouché, dans ses rapports de police, travailla à démolir le Journal des Débats. D’ailleurs, les apparences ne manquaient pas contre son rédacteur Bertin. Homme d’ancien régime, d’une famille commensale de la maison de Choiseul avant la Révolution, Bertin l’aîné, malgré la fermeté de sa prudence et la hauteur de vues qu’il avait apportées dans la conception première de son journal, avait les passions royalistes, et ses amitiés ressemblaient à ses
LES DEUX BERTIN
passions. Seulement, jusqu’à l’heure où, menacé clans sa proinûété même, on le tint pour si notoirement suspect qu’on lui infligea l’outrage d’un rédacteur en chef qu’il n’avait pas choisi et qui vint veiller, chez lui, ail salut de VEmiiire, le royalisme de sang et de naissance de Bertin l’aîné, qu’un tel procédé exaspéra plus tard, n’avait influé en aucune manière — de l’aveu même des écrivains royalistes cj[ui s’en sont plaints — sur la rédaction du journal qui voulait refaire l’esprit monarchicpie et religieux de la France et s’arrêter à cette ligne-là... L’Empereur, que l’on trompait si peu, fut donc impudemment trompé par Fouché, et une fois de plus dans l’Histoire, cette amère comédie où des valets trompent les pères nobles comme dans l’autre, le mauvais génie l’emporta sur le grand !
En vain (au dire de Fiévée, qui raconte la chose dans sa Correspondanee), en vain l’Empereur se montra-t-il d’ahord aussi juste envers les Bertin sur la c[uestion de propriété, que Fouché acharné contre eux ; la décision n’en fut pas moins prise de donner un rédacteur en c\iQÎ impérial Vlw Journal des Débats, qui dut s’appeler, de ce moment. Journal de T Empire. Or, parmi singulier hasard, ou plutôt par suite de la plus singulière confiance, ce rédacteur en çh^ïimpérial du Journal des Débats nommé par l’Empereur fut Fiévée, c’est-à-dire l’homme qui, depuis la fondation de ce journal, en était l’âme, l’inspiration, la vie! Une
telle nomination ne devait pas changer grand’chose à la situation des Débats et pouvait même être pour eux un avantage, car Fiévée, que Napoléon — qui aimait la vérité comme le génie l’aime puisqu’il ne peut rien faire sans elle, — avait pris pour lui diagnostiquer l’opinion publique, Fiévée, qui traitait directement avec l’Empereur sur le pied prodigieux de franchise où l’Empereur l’avait mis, pouvait étendre la faveur du maître sur le journal comme une protection ; et c’est ce que Fouché comprit... Aussi ne s’arrêta-t-il pas dans son travail de destruction. Comme il avait miné les Débats, il mina Fiévée. C’est en 1805 que cet écrivain avait été nommé rédacteur en chef. Dès le mois de janvier 1806, il fut remplacé
par Etienne. Poussé hors de garde par ce vieux démon de Fouché, l’Empereur, impatienté, mit la main sur la propriété créée par les Bertin, qui donnait un bénéfice net de 200,000 francs par année, et il jeta cette proie aux cupidités béantes qui le suivaient, comme les chakals suivent le lion. Tout fut dit alors. Étienne, la créature de Fouché, c’était la Révolution introduite aux Débats, la Révolution assouplie par les antichambres, où elle vit très bien et même ne se déplaît pas I Auteur de vers et de comédies, sans aucun esprit politique, homme qui n’était fait que pour prendre l’ordre et garder les soufflets, Étienne était, d’idées et d’éducation, un esprit du xviii® siècle. Quoiqu’on laissât au Journal de l Empire, par [respect
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pour le Journal des Débats et l’opinion qu’il représentait, Geoffroy et l'abbé Féletz, cantonnés dans leurs feuilletons littéraires, et qu’on leur ad j oignît Hoffmann , le Journal des Débats, transformé en Journal de V Empire, perdit absolument son caractère monarchique. Il n’exprima plus que l’idée révolutionnaire, cachée sous l'idée de pouvoir. Hjqoocrisie qui réussit toujours! Je n’ai pas à faire l’histoire du Journal de P Empire, mais celle du Journal des Débats. Or, jusqu’au 1®^ avril 1814, époque où les Bertin rentrèrent dans leur propriété, pas plus de fait que de nom et d’idées il n’y eut de Journal des Débats.
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Je viens de signaler l’époque où il recommença de vivre... Il y eut bien encore, il est vrai, la courte interruption pendant laquelle Bertin l’aîné alla faire le Moniteur à Gand. Ce fut les Cent- Jours. Le jacobinisme, persécuteur et spoliateur de Fouché, le ressentiment d’une part et de l’autre la reconnaissance, avaient enfin tiré du fond du monarchiste le royaliste qui avait toujours existé en Bertin... et ce qui avait eu lieu pour l’homme eut lieu aussi pour le journal.
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Lorsque la Restauration succéda à l’Empire, la politique qui bouillait dans l’air envahit le Journal des Déhais comme elle envahissait tout... en renflammant, et le journal des Bcrtin fit pour les Bourbons ce qu’il n’avait jamais fait pour Napoléon. Pour Napoléon, on l'a vu, il n’avait jamais été qu'un auxiliaire d'idées qui préparait l'opinion aux rénovations sociales que l’Empereur devait accomplir. Il avait fait avec ses articles ce que Raleig'li faisait avec son manteau de
velours sous les pieds de la Reine Elisabeth. Raleigh voulait que la Reine passât par-dessus le bourbier. Le Journal des Débats voulait que l’Empereur passât pardessus la Révolution. Seulement , le manteau de Raleigh était une flatterie ; les articles du Journal des Débats étaient des services désintéressés. Pour les Bourbons, le Journal des Débats fit bien davantage. Il entra dans les faits et les choses du gouvernement. Des généralités politiques dans lesquelles il avait plané, leplus souvent, sous prétexte de littérature, de philosophie et d’histoire, il entra dans la spécialité des faits contemporains et il se mêla, polémiste ardent, armé de plumes redoutables, à l’action militante des partis. Ce côté politique du Débats^ j’ai dit que — pour aujourd’hui — je le laisserais dans l’ombre. Mais je ne saurais pourtant m’em pécher de remarquer que dès ce temps la politique des Débats resta, de talent, infe'rieure à sa littérature, et que ses meilleures plumes étaient des plumes littéraires, aux-
LES DEUX BERTIX
quelles de grandes idées générales convenaient pins
qne le train forcément abaissé de la politique de tous
les ionrs.
C’était l’époque de Charles Nodier, de Bonald, de ^Fiévée encore, — le Stator du Journal des Débats ! — de Chateaubriand, de Salvandy, qu'on ne nomme après Chateaubriand que parce que les ennemis de ce beau génie le lui opposaient, pour lui faire honte, comme un miroir mal étamé qui déligure. A cette période de la Restauration, Decazes fut le Fouché du Journal des Débats, lequel, dans le silence qu'on lui imposa, eutThonneur d'avoir le C onservateur \)0\xt écho des idées qu’il ne pouvait plus cxpvimer. Malheureusement, Chateaubriand, qui avait la double séduction du génie et de la gloire, entraîna Bertin l'aîné et les Débats dans sa brillante et fausse campagne contre de A’illèle, et leur fit partager son erreur d'un moment sur 1830... Chateaubriand, vite dégrisé, se reprit à la révolution de Juillet. Mais Bertin ne se reprit pas. Les opinions monarchiques du Journal des DébatsvieexxvQ^i donc de la Révolution de 1830 une fêlure qui, plus tard, a fait éclater la vitre et creusé le trou par lequel
est entrée la philosophie du dix-huitième siècle, qui mettra à sac, dans un temps donné, la maison !
Là est, selon moi, la première et la grande faute de Bertin l'aîné. Jusque-là, il avait gouverné son journal avec la main du meilleur pilote. Mais il défaillit tout à coup, et cette défaillance fut une contradiction avec
les principes de toute sa vie. Il resta cependant sur tous les autres points ce qu’il avait toujours été. Cette vue perçante, qui reconnaissait le talent à distance, ne s’obscurcit pas. Cette main hospitalière qu’il lui tendait ne se ferma point. Il fut jusqu’à la fin le grand • choisisseur d’hommes qu’on avait connu... Dans les dernières années de cette maîtresse direction comme d’ici longtemps nous n’en verrons probablement plus, Bertin l’aîné introduisit aux Débats, Du Vicquet, Victor Leclerc, Béquet, Castil-Blaze, M. Nisard, Philarète Chasle, qui est par moments un homme de beaucoup de talent, Saint-Marc Girardin, qui ne l’était, lui, dans aucun momont, et Jules Janin, la cocarde du Journal des Débats, Qi qui en aurait toujours été la cocarde, même quand il n’y aurait plus eu de chapeau! Avec ce tact hardi qui le distinguait, Bertin n’eut pas peur de donner à Janin le feuilleton%évère de Geoffroy, pour le transformer. Le talent jeune et frais de Jules Janin fut comme la couronne de roses que le vieux directeur des Débats posa sur ses cheveux blancs avant d’abdiquer cette rédaction en chef, qui tomba bien pis qu’en quenouille en tombant dans les mains de son fils.
Il abdiqua, en effet, et ce fut la seconde faute de sa vieillesse. Personne n’a le droit d’abdiquer. « On ne se déshabille pas avant de se coucher », disait Guillaume le Conquérant. Bertin était fatigué, il est vrai, et comme nous l’a peint Ingres dans son portrait
LES DEUX BERTIN
monumental. Fatigué, oui, mais capable encore de porter le poids de bien des Débats sur ses fortes épaules I la tête appesantie comme celle du bœuf qui a tracé un long sillon et qui garde au repos la courbure du joug sur sa nuque, mais magnifique toujours d’attention persistante et de sagacité ! Il s’empressa trop de quitter le pouvoir qui ne le quittait pas... et, en regardant à son successeur, il s’en repentit. Ses confidences à Ghateaubriaud et à son ami Agier sur la direction de son fils furent souvent pleines d’amertume... Il voyait où allait le journal. Quand les hommes manquent, les institutions, les organisations, les placages qu’on invente pour les remplacer ne signifient rien. Je ne sache pas, dans l’hérédité nécessaire et inévitable de tous les genres de pouvoir, le moyen d’obvier à l’inconvénient d’avoir un fils incapable. Or, c’étaient les hommes, — ou plutôt l’homme, qui devait manquer au Journal des Débats. Cette race des Bertin, les Tarquins de la presse, dont on appelait l’un Bertin l’Ancien et l’autre (Bertin de Vaux) Bertin le Superbe, ne devait pas^ aller jusqu’à la seconde génération. Armand n’était digne ni de son père, ni de son oncle. Il devait faire la décadence à trois pas de l’érection puissante du Journal des Débats, Nous verrons bientôt comme il la précipita.
SENSATIONS d’hISTOIRE
YII
Il y a un mot de Rivarol, à propos des Re'volutions, qu’on peut appliquer au Journal des Débats. « Dans les révolutions, — dit-il, — les premiers coups portent sur le Dieu, mais les seconds ne frappent plus qu’un marbre insensible. » La révolution de Juillet, acceptée et finalement épousée par Rertin l’aîné, l’inflexion du principe monarchique dans cette tête si ferme jusque-là, furent, au Journal des Débats, ces premiers coups sur le Dieu dont parle Rivarol. La direction d’Armand, libérale, philosophique, éclectique, et pardessus tout inconséquente et aveugle, ne frai:>pa plus que le marbre insensible. Il en fut fait — radicalement fait — de l’esprit chrétien et monarchique, qui avait été aux Débats le génie de la fondation et la di vinité conservatrice du foyer.
De ce dernier coup définitif, le Journal des Débats tomba plus bas par les idées que le Journal de V Empire ; car le Journal de V Empire, qui ne faisait pas de monarchie, faisait au moins du pouvoir, tandis que le Journal des Débats de fépoque à laquelle nous sommes arrivés ne fifplus que du juste-milieu, c’est-à-
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dire de la révolution sans netteté et sans courage. Armand Bertin ne valut pas même Étienne; et je vais dire un mot bien grave et peut-être scandaleux au premier abord, quoiqu’on puisse à la réflexion l’accepter comme vrai, après qu’on s’est un peu cabré devant sa hardiesse. Armand Bertin était au-dessous
d’Etienne, de cela même qu’il était moins valet qu’Étienne... Il faut être ce qu’on est, en effet! xige ^ quod agis, disaient les Anciens, qui étaient des hommes. Un valet qui a l’esprit de son état 'est certainement supérieur au valet qui ne l’a point. Il est des positions qui ne permettent pas l’indépendance, et l’une de ces positions, le Journal des Débats l’avait acceptée sous le gouvernement d’Armand Bertin. Alors, on n’a plus guère que’ la ressource de l’obéissance et du respect, ces deux choses si profondément sociales qu’elles sont belles encore et doivent être honorées, même quand elles se trompent ou qu’on les emploie de travers. Armand Bertin, dans sa direction des Débats, ne savait pas plus obéir au gouvernement auquel il s’était donné — est-ce donné qu’il faut dire?... — qu’il ne savait le respecter. Il n’y a point de feu sans fumée. J’ai entendu citer un mot d’Armand Bertin, que des esprits faussés par la rage égalitaire^de l’orgueil trouvaient sublime, et qui est le mot le plus brutal que pût dire un parvenu, ivre d’être arrivé. Un jour, Louis-Philippe, racontait-on, l’avait mandé aux Tuileries pour une communication person
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nelle. — «Qu’il vienne chez moi, s’il a à me parler! » — répondit Armand Berlin. Certes! Etienne, qui avait de l’esprit, n’aurait jamais eu cette ivresse d’insolence, je ne dis pas avec Napoléon, grand Dieu ! mais seulement avec Fouché ! !
Ce n’était pourtant pas un parvenu qu’ Armand Berlin. Il était né dauphin au Journal de?, Débat?. Les parvenus, c’étaient son père et son oncle, fondateurs d’une dynastie qu’ils virent s’arrêter à la seconde génération ! Armand Berlin, lui, n’avait pas l’esprit dynastique. Il n’était né ni pour les idées comme son père, ni pour les affaires comme son oncle, et le hasard, qui a souvent de ces tristes drôleries, voulut qu’il eût un héritage d’affaires et d’idées dans les mains. Pour les affaires, il avait commencé par faire très mal les siennes. Il avait mangé sa quotepart du Journal de? Débat?. Mais les affiires de ce journal, il ne les gâta point. On lui avait donné un Conseil. Pour les idées, il n’en fut pas de même. 11 bouleversa tout sous une domination funeste. Il se conduisit comme les fils de famille qui aiment à ren-
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verser, en quelques jours^ les établissements que leurs pères ont mis trente ans à établir sur de nobles bases.
C’était un sceptique de ce temps, égoïste et sensuel. Il ressemblait physiquement à son père, dont il avait la beauté sanguine. Mais l’autre beauté, qui vient delà virilité de l’âme ou de l’acuité de l’esprit, il ne l’avait pas. Il eût pu vieillir, il n’aurait jamais eu cet œil profond sous son arcade sourcilière et cette tête carrée de vieux Doge, digne de la corne d'or, que j’ai vue à Bertin l’aîné sous le bonnet carré de velours violet de sa vieillesse. La ressemblance d’Armand Bertin avec son père ne passait pas la chair, et encore, de très bonne heure, cette chair puissante et fleurie d’Armand se capitonna de la graisse qui envahit vite l’embonpoint des hommes fortement adonnés aux jouissances d’une vie plantureuse. Armand Bertin avait un tempérament de^fermier général. C’était un Minute (1) ou un Grimod de la Reynière, — aussi gourmand que s’il avait été spirituel. Les journaux satiriques de la Restauration ont assez plaisanté l’abbé de Féletz sur son fameux amour des truffes, mais Armand Bertin avait pour ce cryptogame savoureux un sentiment qui l’emportait sur l’amour historique de l’abbé. On eût pu l’appeler Truffardin. Balzac a dit en mourant qu’il mourait de cinquante mille tasses de café. On pourrait demander de combien de salades de truffes est mort
1. L’inventeur des côtelettes à la Minute, et non à la minute.
s ENSATIO N S'D 'histoire
Armand Bertin, dont rabdomen, m’a-t-on affirmé, aurait fini par briser la ceinture dans laquelle il était cerclé comme un tonneau?... Nonobstant ce développement et cette catastrophe, il avait gardé du sang ardemment travailleur des Bertin une activité que la table n’endormit jamais. Il faut lui rendre cette justice, il ne fut point le Sardanapale de son ventre, qu’il savait tracasser dans l’intérêt de son Journal des Débats.
Cet épicurien, en effet, ce Lucullus, cet Apicius, à la sensualité romaine, s’occupait de son journal toute la journée, et le soir, bien souvent, après l’Opéra, à l’heure du souper, à cette benoîte heure du souper qui fait tout oublier à ceux qui soupent, on le voyait s’encourir rue des Prêtres pour se faire montrer et relire la feuille du lendemain. C’était le matin qu’il recevait,
après des antichambres infinies. Etait-ce réalité ou faste d’occupation, que ces longues attentes auxquelles il condamnait les gens qui avaient besoin de le voir? Toujours est-il qu’on ne pouvait s’empêcher de croire à un peu de faste d’occupation quand on le voyait venir à vous, du fond de son cabinet, dans le déshaliillé du comte de Tufîère, son cou de Yitellius tout nud et sa panse à la Falstalf enveloppée dans la soie d’une robe de chambre éblouissante, qui aurait donné des jalousies à M. Jourdain quoique les fleurs n’en fussent point la tête en bas, et, le sourire aux lèvres (que, par parenthèse, il avait charmant), se préparer à vous jouer éternellement la scène de Don Juan et de
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M. Dimanche, — mais en la retournant ; car, ici, c’était presque toujours M. Dimanche qui mettait à la porte Don Juan.
Tel j'ai connu, au début de ma vie littéraire, cet Armand Bertin, ce M. Dimanche du Journal des Débats, ce gros bourgeois du journalisme. C’était un bourgeois, en effet, et je veux qu’on m’entende bien sur ce mot, qui ne s’adresse qu’à l’esprit et aux manières de l’homme. Bertin, son père, Bertin l’Ancien, n’était pas un bourgeois, ni Tautre Bertin non plus, Bertin de Vaux, Bertin le Superbe ! quoiqu’ils fussent Tun et l’autre le père et l’oncle d'Armand Bertin. C’étaient des rois à leur façon, c’étaient des Tarquins, comme on l’avait dit dans une plaisanterie spirituelle. Ils avaient l’orgueil des Tarquins, et peutêtre avaient-ils le droit de l’avoir, quand ils regardaient à ce qu’ils avaient fait... Mais xàrmand Bertin, issu d’eux, n’était que bourgeois, un bourgeois non pas de Rome, mais de Paris, plus élevé et moins comique sans doute que le docteur Yéron, mais pourtant, comme lui, de cette race particulière au Paris du XIX® siècle. Armand Bertin, c’était un Véron plus sérieux, mieux portant, qui pouvait recevoir son monde sans cravate. Un pareil homme, avec le tempérament et le genre d’esprit que je viens de signaler, devait verser dans la philosophie du xviii® siècle, dans la philosophie de la sensation et de la morale facile et il y versa !
SENSATIONS D’hISTOIRE
Les ide'es donnent la mesure des esprits. Les idées conduisent forcément auxhommes qui les représentent. A partir de la rédaction en chef d’Armand Bertin, le Journal des Débats^ le journal des Chateaubriand, des Bonald, de l’abbé de Féletz, de l’abbé de Boulogne, eut pour rédacteurs des médiocrités d’École normale, des secrétaires de Dupin et des garçons rouges de la maison d’Orléans. Le voltairianisme entra dans le journal qui avait le premier, en France, fait une guerre à outrance et sans trêve à Voltaire. Où Voltaire avait été foulé aux pieds, on l’exalta, et Saint-Marc Girardin fit croire un moment à Armand Bertin qu’il avait l’esprit de Voltaire. C’était cependant
plus difficile que de croire à la Trinité! Si le journal
dont la manifestation dernière contre le dix-huitième siècle avait été, lors de la grande question du Romantisme, une main basse jusque sur la poétique de ce siècle méprisé ; si le journal ne passa pas tout entier,
armes et bagage, théorie et pratique, au voltairia- . * ^ nisine et à sa forme littéraire, c’est que Victor Hugo
tenait encore dans sa griffe l’égoïsme d’x4rmand Bertin, etque cette griffe, rognée par les ciseaux de mademoiselleBertin, écrivait galamment un livret d’opéra pour elle. Sans cette relation intéressée avec Victor Hugo et l’agrément d’avoir pour sœur « la Corinne de la Musique » ayant pour librettiste le Pindare de la poésie nouvelle, le Romantisme, qui, en définitive, v était le Moyen Age, l’idée chrétienne etla Nationalité, aurait été
LES DEUX BERTIN
trahi et abandonné aux Débats, comme les doctrines dont il était sorti étaient abandonnées et trahies. Seulement, quand l’opéra de mademoiselle Louise Bertin eut échoué, le Journal des Débats ne fit plus que du justemilieu romantique comme il faisait du juste-milieu politique et moral, et chaque jour marqua une nuance de moins dans l’effacement littéraire d’un journal autrefois si coloré et si vivant. C’est à ce moment que Bertin l’aîné, qui recommandait vainement à son fils de jeunes hommes, antipathiques à sa médiocrité ombrageuse, disait en voyant l’abaissement de ses choix et de ses rédacteurs : « Mais où diable Armand les prend-il ?... » Armand les prenait dans sa voie d’idées, et il est des idées sur lesquelles j e défie bien les grands talents de pousser ! Demandez-vous, par exemple, quels talents pouvaient s’élever sur les idées du Siècle ! Le génie lui-même deviendrait plat, en s’y plantant. Or, quand on veut y regarder, il y avait plus d’un rapport entre le Journal des Débats de ce temps et le Siècle. Armand Bertin ne fut guère plus qu’un Havin prématuré, dont Louis-Philippe était le Gavaignac. C’était un libéral de la même farine et du même moulin, retenu seulement par la bride des subventions ministérielles sur la pente de ces réformes qui ont emporté la monarchie bâtarde de Juillet ; mais, au fond, ces idées de réforme n’auraient pas dû déplaire au genre d’esprit d’Armand Bertin. Le libéralisme a sa logique, comme tout. Logiquement, le libéralisme
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(l’Armand Berlin tendit touj ours à descendre, et il arriva une minute, dans la descente à\i Journal des Débats, où Chateaubriand, qui avait vu Armand Berlin tout enfant entre ses deux genoux et qui ne le haïssait pas, n’y put tenir, et dit, indigné, le mot terrible : « Si son père revenait au monde, il lui casserait la tête avec son cercueil ! »
Il n’aurait pas cassé grand’chose... Quand Chateaubriand parlait avec cette énergie, Armand Berlin n’avait déjà plus même l’esprit de ses idées et le sentiment de sa situation. Ce n’était pas beaucoup après l’instant, qui n’eût jamais dû venir, où les Débats, ce journal de conservateurs qui n’ont rien [conservé, s’était ouvert aveuglément au Socialisme. Jusque-là, le Socialisme était resté confiné dans les journaux d’utopie,
sans influence sur le public. Mais ce fut sa première victoire que d’entrer, bannières au vent, dans le camp retranché des Débats, et d’y planter sa tente... J’ai entendu dire [quelquefois à des raisonneurs absolus : « Si Armand Berlin, en publiant Mystères de Paris, n’en vit pas la portée, il fut stupide. S’il la vit, ce fut
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un traître d’idées à son goiiyernement et à son parti.» Et le dilemme paraissait bon. Mais, à la réflexion et en fait, ce ne fut pas même cela. C’est faire trop d’honneur encore à Armand Bertin que de le croire stupide à ce degré ou traître. Il fut simplement boutiquier ! Il crut — et cela n’était pas diflicile — que les Mystères de Paris , cette nouveauté littéraire, cette vidange sociale qu’on n’avait pas encore respirée et dont Eugène Sue fut le Domange vigoureux et inventif, rapporterait gros d’abonnements au Journal des Déhats, et, l’intérêt de la boutique aveuglant ce bourgeois déjà myope, il les publia. Il publia impudemment ce livre destructeur sous les pieds d’articles qui demandaient et voulaient le statu cjuo social ! ! ! Peut-être le voluptueux dîneur en avait-il été amusé, après boire. On résiste si peu à ce qui est amusant ! Quoi qu’il en ait été, du reste, de toutes les fautes de la direction inconsciemment révolutionnaire d’Armand Bertin, ce fut certainement la plus grande^ la plus imprudente et la plus honteuse, — mais je ne sais pas s’il s’en repentit, même quand les voyous de 1848 clias-
sèrent l’Elu de messieurs leurs pères et enfoncèrent quelque peu, ce jour-là, la boutique du boutiquier!
Il n’avait pas la faculté de se repentir. Il était pour cela trop l’optimiste de ses actes, trop le Pangloss de son journal. Il avait ce contentement de lui-même qu’on appelle suffisance, je ne sais pourquoi; car, s’il suffît pour soi, il est un peu trop pour les autres. Si
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jamais il ne l’avait eu qu’avec les écrivains sans valeur qu’il introduisit aux Débats et qu’il savait les chats de la maison, lesquels ne partent pas tout le temps que la maison dure, cela n’aurait pas été d’un bien grave inconvénient... Mais, plus d’une fois, des écrivains qu’il n’aurait devinés ni choisis s’ils eussent été obscurs, et que le succès lui avait désignés, de son index impérieux, comme des plumes utiles au Jouymal des Débats, eurent à se plaindre de cette impertinence qui s’ignorait peut-être... Si vous aviez demandé à Sainte-Beuve, qui avait le sentiment de la dignité des lettres, à M. Désiré Nisard, qui l’a, lui, au plus haut point, qui est l’honneur littéraire en personne, pourquoi ils ne sont pas restés au Journal des Débats, vous eussiez vu ce qu’ils vous auraient dit d’Armand Berlin ! Le respect du talent lui manquait, comme tous les genres de respect, à ce gros enfant de la Fortune. Le fermier général que j’ai dit qu’il était de nature croyait trop qu’on était dispensé de tout avec les écus du Journal des Débats. D’ailleurs, il ajouta plus tard, aux prétentions familièrement despotiques du rédacteur en chef, les prétentions critiques de l’écrivain. On le vit se mêler d’écrire... la pire chose qu’il y ait, selon moi, pour un directeur de journal.
Les directeurs de journaux, qui entendent leur fonction, ne doivent point descendre de leur sphère impartiale de directeur pour entrer dans la peau si sensible et’ si personnelle d’un écrivain. A l’heure
LES DEUX BERTIN
qu’il est, je le sais bieni on comprend le journalisme autrement. Aussi la plupart des journaux n’ont-ils ni direction conséquente, ni variété, ni hiérarchie. A part le talent du rédacteur en chef, — quand il en a, — ils sont remplis et débordés par des médiocrités de plume qui ressemblent à des domesticités. Et quoi d’étonnant à ce qu’il en soit ainsi?... Au lieu de chercher les hommes de talent, de les classer, de les mettre en valeur, le rédacteur en chef n’en veut point à côté de lui qui lui feraient ombrage. C’est le serpent d’Aaron, qui dévora tous les autres serpents. C’est enfin une personnalité politique ou littéraire, mais une personnalité d’écrivain. Les rédacteurs en chef n’ont pas compris leur titre. Ils sont des chefs de rédaction, et non pas les plus occupés, les plus envahissants des rédacteurs, faisant des polémiques pour le compte de leurs systèmes ou de leurs amourspropres, gros comme le ballon de Nadar. Certes! je ne veux pas leur imposer un silence absolu. Il est des jours où il faut qu’ils parlent. Mais ces jours sont rares. Ils doivent parler comme des gouvernements... Si Armand Berlin, qui, heureusement, ne se coupale lilet que tard, avait vécu plus longtemps, au lieu du Journal des Débats nous aurions eu le journal de Berlin, comme nous avons eu le j ournal deVeuillo t, comme nous avons eu, à l’autre extrémité, le journal de Girardin...
Mais je demande ce que le journal d’Armand Berlin aurait été I
s P: N s A TI 0 N s d'h I S T 0 1 R K
Eh ! mon Dieu ! pas beaucoup moins que ce qu’il est. Quoi de moins est possible? Quand Armand Bertin nous aurait donné tous les jours son petit point de vue politique ou économique, dans ce style que tout le monde a, comme l’orthographe, qu’y aurait-il eu de changé dans la rédaction du journal telle qu’il l’avait faite?... Quoi de plus qu’un nouvel habit noir et une nouvelle cravate blanche, parmi ce tas de cravates blanches et d’habits noirs dont se compose cette rédaction?... Est-ce qu’Armand Bertin n’était pas capable de faire son petit speech — potable — sur la situation, tout aussi bien qu’Alloury le Morne ou M. John Lemoinne le Léger, qui depuis vingt-cinq ans nous souffle ses articles à travers son cure-dents, avec une impertinence nonchalante d^’après déjeuner?... Alloury et M. John Lemoinne ont été, en eflfet, depuis vingt-cinq ans et plus, avec Saint-Marc Girardin, l’attelage en flèche de la politique des Débats. Le discernement dlArmand Bertin ne s’est jamais élevé plus haut que ces trois hommes, dans l’ordre politique, — comme dans l’ordre littéraire il n’a jamais dépassé Saint-Marc
LES DEUX BERTIN
Girardin encore, — cette selle à tous chevaux dans le Journal des Débats, s’adaptant e'galement à la politique et à la littérature, — M. Guvillier-Fleiiry, de Sacy et M. Trognon. On voit que nous sommes assez loin, en dégringolant, du temps de Fiévée et de Chateaubriand et même de Salvandy ; car Salvandy, avec son mauvais goût et ses breloques, Salvandy, cette caricature de Chateaubriand, avait, en fin de compte, quelque cliose de mousquetaire et de chapeau sur V oreille qui était de la parure et de la vie, tandis que MM. Cuvillier-Fleury et Trognon, ces régents de seconde qui apportaient dans la critique les pédantesques habitudes de la classe, n’ont jamais été que de corrects et vides bonnets de professeur. Le janséniste Silvestre de Sacy n’était, lui, qu’une tête de mort de Port-Royal, sans bonnet !... Je l’ai dit plus haut, quand je cherche dans la rédaction fossilisée d’Armand Bertin, qui, comme tous les hommes inférieurs à leur prospérité, ne font rien pour elle et la paissent sans s’inquiéter du temps que l’herbe durera et des moyens de la renouveler, je ne vois réellement de talents incontestables, avec tous leurs défauts et leurs défaillances, que Jules Janin, le postillon de Longjumeau du lundi, et Philarète Chasles, un chercheur de truffes littéraires, qui sut parfois les cuisiner, dans de piquants articles, avec assez de ragoût... Mais Jules Janin et Philarète Chasles sont de la rédaction du Bertin qui s’y connaissait, de Bertin l’Ancien. Rigaut, qui dans le ciel
devenu incolore des Débats fît l’effet d’un météore et qui n’était qu’un cerf-volant dont les enfants ne parlent plus, Rigaut fut moins un choix d’Armand Bertin que l’entrée subie d’un normalien de plus dans un journal qui, depuis sa direction, n’était que le tourne-bride de l’Ecole normale. MM. Taine et Renan, d’une époque postérieure à Rigaut, MM. Taine et Renan, qui sont l’admission du scepticisme et du Matérialisme contemporains et de la Révolution sans masque au journal du Juste-Milieu en philosophie, en religion et en politique, n’appartiennent à la rédaction d’Armand Bertin que parce que cette rédaction en chef subsiste toujours, — mais sous la pire forme qu’elle pût prendre, la forme d’un conseil et d’un rédacteur en chef nominal. Mort en 1853, Armand Bertin continua d’exister de fait dans le successeur qu’on lui donna, lequel, par une opposition ou une distraction comiques, était, pour le public, le vertueux de Sacy, dont l’innocent jansénisme laissa aller les choses sur la pente où les avait mises Armand Bertin. D’ailleurs, de Sacy, le roi fainéant des Débats, qui n’aurait pas mené ses bœufs, mais que ses bœufs menaient, n’était pas de force, tout chrétien qu’il se vantait d’être, à empêcher d’entrer, par cette porte qu’Armand Bertin avait entr’ouverte, ces ennemis radicaux de tout Gouvernement et de toute Église, qui demain mettront le pied, je ne dis pas sur ce qui brille, car il n’y brille plus rien ! mais sur ce qui fume encore de Christianisme dans les Débats.
LES DEUX BE.RTiy
Et ce n’était pas non plus le bataillon qui obéissait on qui n’obéissait pas à de Sacy, qui en aurait empêché! Ce n’était ni Baudrillart, l’économiste, ni Michel Chevalier, le saint-simonien, ni Edouard Laboulaye, l’admirateur de Channing, ni M. Franck, ce vieux cousiniste mêlé de juiverie, ce Shylock d’une philosophie heureusement sans couteau, ni Bersot, autre philosophe dont je voudrais que le nom s’écrivît Berceau, parce qu’il ferait penser à l’innocence vagissante de sa philosophie, ni M. Dcschanel (de la liberté ou plutôt de la fatuité de 'penser), ni cet accablant M. Daremberg, illisible dans ce journal où Hoffmann, avant lui, parla médecine avec une compétence qui n’excluait pas l’agrément, ni Prévost- Paradol, la cravate blanche des cravates blanches, un About puritain mélangé d’un John Lemoinne discret ni M. Xavier Raymond, dont l’insignifiance fait demander s’il est encore au Journal des Débats, ni M. Weiss, qui a beaucoup de mérite, mais qui malheureusement est protestant, — ce n’est pas tout ce bataillon, où quelques vieux chevrons se mêlent aux recrues, qui pourrait empêcher l’occupation définitive du Journal des Débats par MM. Taine et Renan, lesquels étaient alors dans la place, mais qui ne l’ont pas prise encore... Les idées vieillies, démodées de Cousin, représentées par quelques-uns des élèves qu’il lâchait autrefois dans le Journal des Débats, ne sont plus un boulevard suffisant contre le
mouvement d’idées qu’elles ont provoqué et qui maintenant les déborde. . . Le Journal des Débats n’est pas plus capable de résister par ses idées que par son personnel. Il croule d’inanition, d’ennuyeuse faconde et d’impuissance. Le jour où il y a quelque chose dans ce grand magasin de tartines qui ne soit pas le feuilleté ordinaire, c’est le jour où MM. Taine et Renan y jettent encore, avec toutes les précautions de leurs nobles prudences, ces petites capsules de leur critique, qui sont des essais de bombes Orsini contre le monde monarchique et chrétien ! La décadence du Journal des Débats est donc évidente pour qui sait voir. Or toute décadence a ses Barbares. Les Barbares de la décadence des Débats, c’est le Positivisme et le Socialisme, c’est-à-dire l’éternel Matérialisme sous sa double forme moderne, l’éternel Esprit Révolutionnaire avec une nouvelle gibecière et de nouveaux tours ! Encore quelque temps, et le Journal des Débats, semblable au couteau de Jeannot, qui avait changé de lame après avoir changé de manche, pourra s'appeler du nom que vous voudrez, — du nom de tout ce qui vient, — mais n’aura plus le droit de s’appeler le Journal des Débats ! J’ai parlé des chats de la maison qui ne s’en vont que quand la maison croule. Eh bien, ils doivent être inquiets et se frotter le nez avec leurs pattes, les chats du Journal des Débats, car les rats qui doivent les chasser, je les vois trotter dans cette ruine que ces partageux vont se partager !
Cet ouvrage, qui a la prétention rVêtre une vie de Pitt, est un livre dans le genre des Mémoire?, de lord Byron. Il se compose de lettres ou de fragments de lettres de Pitt, entre lesquelles lord Stanliope intercale un récit très pâle de la vie du grand ministre, comme Thomas Moore intercale entre les lettres de Byron un récit malheureusement et lâchement tron- (|ué de la vie du grand poète. Lord Stanhope, qui n’a certes pas le talent de Thomas Moore, est un esprit de tournure anglaise, tout d’une venue, très sérieux et très froi^, mais très informé et d’une information très sûre, en raison de ses relations de famille avec Pitt. Seulement, bridé par l’admiration banale qu’il a pour
1. Willuun pitt et son temp'f, par lord Slanhope. Traduit et procédé d’une Introduction par Guizot.
SENSATIONS d’hISTOIRE
son illustre parent, il manque totalement de vues supérieures et d’indépendance.
Son livre n’est pas plus une histoire de Pitt que les autres ouvrages anglais (de Tomline, de Gifford, etc., etc.) qui ont voulu être cette histoire, et qui ne sont au plus que des matériaux pour l’écrire... Ce qui vient le dernier aux grands hommes, c’est leur historien. Ils ont d’abord la gloire en masse, la gloire en paquet, qu’on leur jette à la figure avec ses confusions de toute espèce, qui empêchent les âmes élevées d’en être hères ; mais les hommes capables de déhceler ce paquet et de brasser ce qu’il contient sont rares. Yoici un curieux résultat, près duquel tout le monde passe sans s’arrêter : comptez le nombre des grands hommes dans l’Histoire et le nombre des grands historiens, et vous verrez s’il n’est pas beaucoup plus rare de juger la gloire que de la mériter!
Lord Stanhope n’est pas un de ces juges de la gloire. C’est un admirateur à pied et à cheval de William Pitt, une manière de caudataire historique. Macaulay, qui n’a pourtant pas de l’esprit tous les jours, s’est un jour spirituellement moqué de ces historiens admirateurs dont la tête est tourné^e par le héros de l’histoire qu’ils écrivent, et qui leur paraîtrait certainement moins grand s’ils ne l’écrivaient pas... Il s’agit précisément, en cette moquerie^ du premier Pitt, de ce grand comte de Chatham, que lord Stanhope et Guizot trouvent moins grand que son fils,
WILLIAM PITT
parce cpie lord Stanhope écrit l’histoire de ce fils et que Guizot l’a traduite. Le biographe de lord Ghatham, qui alors était Francis Thackeray, ne s’était pas contenté, dit Macaulay dans la Revue
d’ Edimbourg , de le trouver un grand orateur, un vigoureux ministre, un honorable et généreux gentleman ; en dépit de Dieu et des hommes, il devait être un poète capable de composer des poèmes héroïques de premier ordre. Et Macaulay citait de lui des vers détestables.
Comme lord Ghatham avait servi dans l’armée quelques mois en temps de paix, Thackeray ne manquait pas de conclure que si le jeune cornette était resté dans l’armée il serait devenu un immense général; et non content de le faire ainsi un grand poète en fait et un grand général en puissance, Thackeray, cet adorable adorateur, faisait candidement de Ghatham le Juste au pouvoir l’idéal de la plus pure et de la plus haute moralité humaine. Or, Macaulay, toujours de plus en plus malin, répondait pour cette moralité de Ghatham comme il avait déjà répondu pour le talent poétique... en citant des faits, pires, à leur façon, que les vers.
Lord Stanhope, il est vrai, froid comme la crémaillère d’une cheminée neuve, n’a pas l’imagination de Thackeray. Il n’invente pas dans Pitt un autre ou plusieurs autres Pitt. Il se contente de celui qu’il a. Mais il en est si content, que sur tout il en fait la per-
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fection même, sans la moucheture d’une seule faute. Il le justifie de tous scs actes. Il le donne comme le plus grand des ministres possibles. Et cela est-il vrai, même en s’en rapportant aux aftirmations de son livre? La mesure que nous donne lord Stanhope de Pitt est-elle justement et exactement la mesure de Pitt? Yoilà la question.
Et c’est aussi l’intérêt du livre de lord Stanhope, que je trouve, pour ma part, intéressant, quoique crüel ; car il nous opère de plus d’une illusion... William Pitt est peut-être Phomme historique de ces derniers temps sur lequel, soit en Angleterre, soit en France,ilaitété le plus facile de se faire illusion, — en Angleterre par patriotisme, en France par patriotisme encore. Il a été mêlé à de telles luttes et à de tels ébranlements, que les faits ont besoin de se rasseoir et de s’éteindre, depuis cinquante ans, autour de sa mémoire, pour qu’on aperçoive nettement sa personnalité et l’étendue ou les limites de son action... Macaulay, qui lui a consacré un Esmi comme à lord Chatham, a très bien fait remarquer qi/il n’était pas
WILLIAM P ITT
du tout ce que rimagination européenne ou la Haine française voulait qu’il fût, — c’est-à-dire une espèce d’Annibal contre la France, à qui son père, Chatham, — très capable, lui, de jouer cette comédie, car c’était un acteur au pouvoir, - aurait fait prêter le serment du Carthaginois contre Rome.
Il n’y a rien, en effet, de moins africain et de moins carthaginois que William Pitt, cet être lymphatique et froid, l’ami de Wilberforce, qui garda toujours jusqu’au dernier moment quelque chose d’un Grandisson politique, et le livre de lord Stanhope est là pour le prouver. Mais ce n’est pas là la seule illusion qu’il ruine. Toutes celles que vous pouviez vous faire sur le compte de ce fier et terrible Pitt vont tomber, en lisant Stanhope. Vous vous figuriez probablement, quand il s’agissait de cet homme qu’on a appelé le dictateur de PAngicterre, vous vous figuriez un ministre formidable par l’initiative la plus énergique ; vous vous imaginiez un ministre d’extrémité dans des circonstances extrêmes. Mais, le croirezvous? selon lord Stanhope, qu’il faut bien croire, car il met les preuves à l’appui, ce n'est qu’un ministre de juste-milieu, à la grande joie de Guizot, qui se croit peut-être un peu Pitt, depuis qu’il a lu lord Stanhope ! Guizot est si heureux de savoir cela qu’il loue Pitt, dans son Introduction, de tout ce qui doit nécessairement l’abaisser dans l’imagination des hommes.
En effet, ce n’est plus, comme jusqu’ici on pouvait le penser, le chef absolu de l’oligarchie anglaise, régnant sur elle en vertu de la supériorité de son génie. Non pas ! Ce n’est guère que le chef inquiet, agité, toujours aux expédients pour la compléter ou pour la conserver, d’une majorité dont il dépendait bien plus qu’elle ne dépendait de lui. Misère des misères ! Les lettres qu’a publiées lord Stanhope, très curieuses et très amères jiour ceux qui s’étaient bâti un Pitt dans leur cœur, nous le montrent, cet homme qui avait, dit-on, la fierté de ses idées et de ses sentiments, courant après sa majorité comme Dorine court après Valère dans le Tartuffe ^ tremblant au pouvoir, comme un lièvre au gîte, de la peur de la perdre, et modifiant, émaciant, rongeant ses sentiments et ses idées jusqu’à ce qu’il l’ait satisfaite et qu’il soit bien sûr de la tenir.
Je ne connais rien de plus rapetissant pour l’homme que j’appelais avec tant de respect: Momieur Pitt, — parce que n’importe où, fût-ce en Angleterre, l’homme qui exprime bien le pouvoir a droit au respect, — que toute ces condescendances, ces abouchements, ces négociations, ces intrigues, ces discussions sur des nuances qui sont des riens, que l’on trouve en ces lettres, citées par lord Stanhope, dans lesquelles Pitt ne fait jamais que le ménage et la cuisine de son parlement, et qui vont profondément changer l’opinion sur son compte en le"' faisant passer du rang des
WILLIAM PITT
grands hommes, où on l’avait mis un joeu trop tôt, au rang d’un grand ministre anglais... tout simplement !
Car c’est l’Anglais, maintenant, et surtout l’Angleterre, que je trouve dans Pitt, bien plus que Pitt luimême... et voilà d’où vient ma déception! Sans doute, c’est beaucoup — je ne le nie pas, je ne le nierai jamais, — que d’avoir en soi son pays assez avant pour en exprimer les volontés et la pensée, — d’être enfin ce qu’on est par son pays I — mais il y a plus grand et plus beau encore, c’est quand le pays est pai' vous ! Or, comme à tous les grands hommes à personnalité toute-puissante, je faisais l’honneur à Pitt de le croire encore plus par lui-même que par son pays. Je croyais que, comme Napoléon, par exemple, Pitt, ce grand adversaire de Napoléon, avait une puissance personnelle qui, appliquée à son pays, le timbrait à son image bien plus que lui n’était timbré à la sienne...
Il n’en est donc rien. Je m’étais trompé. Ce n’était pas un si grand homme que cela, ce Pitt! Napoléon, lui, qui est un grand homme absolu et non pas seulement un grand Français, faisait la France à son image» et il l’emportait dans ses bras où il voulait qu’elle allât... Mais Pitt, qui n’est qu’un grand Anglais, suivait l’Angleterre. S’il avait une initiative trop hardie pour elle, il en diminuait la hardiesse, et cet homme, qu’on a cru audacieux et altier, emboîtait le pas avec
une précaution presque timide derrière l’opinion de ces Chambres, qui le menèrent souvent où il ne voulait pas aller !
C’est qu’il n’avait pas la conscience d’une force qui lui fût personnelle. L’aplomb du grand homme, qui
compte avant tout sur soi, lui manquait. Un jour, Canning, dans une chanson de table, vraie comme un toaü^ l’appela le pilote qui avait dominé la tempête; et toute sa vie, au contraire, il a tâtonné avec elle, et il est mort, louvoyant toujours, avant de l’avoir dominée ! De tempérament excessivement anglais, il avait la timidité orgueilleuse qu’ont beaucoup de ses compatriotes, et il est facile de retrouver l’inlluence de cette orgueilleuse timidité dans l’action de sa politique.
Par lui-même, il n’était pas plus, de facultés, que ces quelques hommes de bon sens et de sang-froid qu’il avait groupés autour de lui : Granville, Castle-
reagh, Canning et tant d’autres. Mais il ETAIT par l’Angleterre, qui l’avait pris tout petit dans son 'berceau, couvert de la gloire de Chatham, et qui en fit tout de suite son baby bien-aimé. On se fiait au sang
WILLIAM PITT
qui coulait dans scs veines. On se fiait à l’éducation de Ghatham, qui l’avait élevé pour être un homme politique. Rien ne fut donc uni comme sa vie et immédiat comme sa fortune. Il prit, pour la forme, rang d’avocat ; fut, sur son nom de Pitt, nommé à la Chambre des Communes. Et après deux ou trois discours, dans lesquels — qu'il y fût ou qu’il n’y fût pas, car il n’est pas d’éloquences plus différentes que celles de Pitt et du premier Ghatham, — on vit le successeur de son père, il fut nommé ministre, à vingt-trois ans, d’un roi qui n’était pas pourtant un Louis XIII constitutionnel I
Le moment était hasardeux. Les Communes se trouvaient très fortes. On était à la fin d’une guerre malheureuse. Les finances étaient épuisées. Mais l’Angleterre (avec une passion d’Anglaise) épousa tellement ce jeune Pitt, auquel elle est restée fidèle comme une vieille colombe, que cet époux gâté se permit tout ce qu’il voulut en fait de budget et de taxes, de ces taxes restées proverbiales en Angleterre et qu’il établit à peu près sur tout. « Il a imposé — disait Byron — la table et le papier sur lesquels j’écris, et jusqu’à la plume avec ^laquelle je trace ces vers en son honneur ! » On ne lui refusa jamais rien, et il fut des jours où il fit voter, coup sur coup, dans la même séance, trente-trois résolutions financières ! ! Que si,un jour, il sortit du ministère, poury rentrer quelque* temps plus tard, il en sortit sur la question de l’éman-
cipation de l’Irlande, qui choquait les préjugés protestants et constitutionnels de George [II (la seule chose plus forte sur le roi que son influence). Mais, retiré du pouvoir, comme Achille sous sa tente, il remplissait tout de son absence. Il était, de fait, encore plus ministre qu’Addington, qui lui succéda et qu’il écrasa de sa protection outrageusement généreuse. Il pouvait dire du gouvernement ce que Sertorius dit de Rome :
Rome n’est plus dans Rome ; elle est toute où je suis I
Comparez à cette destinée d’un homme né ministre la fortune difficile de Napoléon, qui n’était qu’un pauvre offlcier inconnu et qui, à force de génies (car il en avait plusieurs), s’élevait de l’autre côté du détroit et allait bientôt inquiéter le Porphyrogénète ministériel I On peut plus appliquer à Pitt qu’à personne le mot anglais : « Il était né avec une cuiller d’argent dans la bouche...» Quand cette majorité parlementaire qu’il eut d’abord autour de lui cohérente et compacte comme un bloc, et qui diminua, je ne dirai pas sous la raideur de sa main, car les lettres de lord Stanhope sont là pour nous apprendre à quel point il avait la main souple et comme il la rendait à cette majorité impatientée, il ne perdit point en Angleterre ce qu’il perdit dans le parlement. L’opinion de ce pays, qui a réellement un esprit public, fut sur son compte inébranlable, et il continua d’ètre pour elle le fils de Chatham. Bien avant Westminster, et comme à West-
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ininster, où l’on mit la tombe du fils à côté de la tombe du père, ils ne cessèrent jamais d’étre à côté l’un de l’antre dans la préoccupation et l’admiration de leur pays.
Certes! je ne dis point qu’il ne l’ait pas méritée, cette admiration, en son propre et privé nom. Je ne dis pas que tout, absolument tout, lui vînt de ce qu’il était le fils de son père. Mais je dis, avec le livre de lord Stanhope sous les yeux et en me servant de sa mesure pour mesurer Pitt, que, sans cet immense précédent de lord Chatham et sans la mise en scène que lui avait préparée l’orgueilleux et fastueux amour de son père, il serait impossible de comprendre Pitt et son autorité, instantanée quand il parut dans la Chambre des Communes, et la docilité d’un pouvoir qui s’en vint à lui comme un chien qui aurait reconnu son maître I Lorsqu’on l’étudie avec soin, lorsque sur les fragments qui restent de lui on veut se faire l’idée de sa puissance oratoire, — de cette puissance 'si nécessaire, à ce qu’il paraît, aux ministres constitutionnels, pour entraîner ces femmes, les Assemblées! — on le trouve très inférieur à Fox, à Sheridan, à Burke surtout. Et on ne dira pas ici que l’homme qui est surtout orateur avec son corps, son geste, son regard et sa main, n’étant plus pour réchauffer ces paroles refroidies, nous ne pouvons maintenant juger de l’éloquence de William Pitt, — car il était laid et d’une laideur presque ridicule.
Physionomie infortunée, nez en l’air, pointant les nuages, front étroit, mais étroit comme s’il avait été pris entre une porte et son mur, œil distrait, vide et parti, tel était physiquement Pitt. Il n’avait donc aucun prestige. Toute son influence ne pouvait donc venir que de ce qu’il disait, et ce qu’il disait ne nous étonne pas, quand nous le lisons. C’est du bon sens sous une forme froide et hautaine, — rien de plus ! — avec le pédantisme ordinaire à cette race de scJiolars éternels qu'on appelle les orateurs anglais. C’était donc le fond des choses qui, dans Pitt, l’emportait sur les formes brillantes et passionnées de ses adversaires. Or, le fond des choses était ce qu’il y a de plus profond, de plus sensible, déplus inflammable, à toute époque^ en Angleterre : c’étaient la haine et la peur de la France, redoublées, à cette époque-là, par ces deux choses terribles, la Révolution française et Napoléon !
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On n’écrit pas la vie de Pitt dans un chapitre. Lord Stanhope s’est chargé de cette rude besogne, et moi je n’ai à signaler que l’impression qui résulte de ses quatre volumes. Mais, dans cette histoire, comme dans toutes les autres histoires de Pitt, on trouve que, de
WILLIAM PITT
tous les faits de cette vie de ministre, le principal, le pivotai, celui-là auquel presque tous lesautres se rapportent et autour duquel ils viennent tourner, c’est la surveillance et la défense de l’Angleterre, d’abord contre les passions révolutionnaires de la France, et plus tard contre le génie militaire de Napoléon. Négociations en Europe, budgets, taxes, armements intérieurs ou extérieurs, coalitions essayées et reprises, subsides étrangers, entente avec Témigration, questions coloniales, et jusqu’à laquestion irlandaise, que la France compliquait en voulant attaquer et en attaquant l’Angletérre par l’Irlande, tout tendait et aboutissait là dans l’action politique de Pitt.
Cette action, il faut le reconnaître, eut le caractère de son pays: elle fut tenace comme leboulc-dogue saxon, qui emporte le morceau où il a mis la dent. Gastlereagh, en effet, continua le fils de Chatbam, et si le coup de canon d’Austerlitz brisa le cœur de Pitt, le coup de canon de Waterloo le rendit bien au cœur de Napoléon. Mais ce qu’il faut noter aussi, c’est que l’action de Pitt ne fut jamais supérieure au caractère et à ropinion de son pays. Burke et d’autres esprits éminents lui reprochèrent de n’avoir pas fait une croisade contre la France et l’idée française, et Guizot, qui a de bonnes raisons pour ne pas aimer l’énergie, le gioritieà sa manière de s’étre quelquefois montré « plus modéré que sa propre majorité ». Mais pour suivre le conseil de Burke, pour prendre à ses risques
et périls une telle initiative, il fallait être un homme d’un ijmnie plus grand que l’esprit public de l’Angleterre, et Pitt ne l’était pas.
Il n’était au-dessus de l’Angleterre que comme le gui est au-dessus du chêne. Le chêne était l’Angleterre! Seule, elle resta ferme, lorsqu’il défaillit. Lui, quand sa majorité baissa, on le vit faire — cet homme qui n’était altier que par dehors — les concessions approchant de la bassesse essentielles, disent-ils, au régime parlementaire. Il oflrit à son ennemi de principes, à Charles Fox, de s’asseoir à côté de lui dans le même ministère, et, soufflet terrible ! ce fut Fox qui refusa. Plus fidèle que cette majorité qui lui semblait sa vie, l’iVngleterre resta toujours pour lui ce qu’elle avait été. Mais il ne voyait l’Angleterre que dans son parlement, et il mourut inquiet, démoralisé, doutant de lui, méconnaissant une opinion publique qui aurait dû le sauver du désespoir de voir sa majorité s’affaiblir... Figurez-vous ce qu’aurait fait, lui! Napoléon, en 1815, si, en dehors de son corps législatif hostile, il avait rencontré une opinion publique à lui, sur laquelle il eût pu s’appuyer ! C’est que Napoléon avait la force du grand homme qui manquait à Pitt, lequel, en somme, n’est grand que comme le plus grand des ministres constitutionnels.
» Pour faire la monnaie de Napoléon, il faudrait
'ajouter à Pitt Nelson et Wellington, et encore cela ne la ferait pas ! La rivalité seule contre Napoléon a
WILLIAM PITT
élevé Pitt dans l’opinion presque au rang du grand homme contre lequel il combattait, mais c’était là un mirage qui tenait à la grandeur de son adversaire. Si l’on en croit lord Stanhope, qui ne se doute pas de la conclusion qu’on peut tirer de son livre, il restera toujours entre Napoléon et Pitt une différence fondamentale : — la différence qu’il y a entre l’homme qui gouverne et l’homme qui est gouverne', entre le grand homme dans sa force personnelle, inspiratrice et absolue, qui aurait dépassé, toujours et partout, le niveau de toute institution, et le ministre constitutionnel qui est resté au niveau des institutions de son pays, par impossibilité de les dominer!
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