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La Guerre de Trente ans, par M. Charvénat

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chose morte, dans quelque coin solitaire et silencieux de la pensée... de ceux qui lisent et pensent à l’écart, on pourrait croire à l’impuissance radicale, qui finit tout dans les nations comme dans les hommes. Il est vrai que les facultés qui servent à écrire l’Histoire ont la vie plus dure que celles qui servent à créer des OEuvres de littérature et d’art. L’Histoire est la dernière manifestation de l’intelligence et de l’activité humaines. Elle raconte, au lieu de créer. Il y a encore des historiens quand il n’y a plus de créateurs. L’Histoire vit toujours, que les Littératures sont mortes. Elle vit, ne fût-ce que pour dire qu’elles ne sont plus et comment elles se sont éteintes...

Le livre que voici, d’ailleurs, n’est pas du moment où j’écris. Les journaux, que j’ai appelés un jour les trompettes du rabâchage et qui ne sonneraient point si elles ne rabâchaient pas, les journaux en ont-ils parlé ou s’en sont-ils tus?... C’est une question qu’on peut poser. Il est à croire qu’ils s’en sont tus. Le livre de M. Gharvériat sur la guerre de Trente ans est terrible à attaquer pour les superficiels du jour-

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nalisme. Il a deux immenses volumes in-8° de six cents pages. Le journalisme, cette chose légère, ne peut qu’effleurer une chose de ce poids difficile à lever. Sainte-Beuve, qui passe encore pour le plus grand critique de ce temps sans Critique, mais qui jiassera, allez ! avant ce temps, avait l’habitude caractéristique du journaliste... qu’il était, de lire, dans un livre, la préface et la table, et de humer le milieu. Il sentait le livre, comme le marchand de melon sent son melon, et il se trompait aussi, comme le marchand de melon. La guerre de Trente ans demanderait presque trente ans de lecture à un journaliste, (^ui n’a que le temps d’une minute et ne peut donner d’attention qu’à une carte de visite et à l’esprit qui [)eut tenir dessus... Quoi qu’il en soit, le livre n’a pas fait le bruit qu’il méritait, et la raison de cela serait peut-être facile à trouver. Ce livre élevé n’a pas une seule des opinions maintenant populaires. Le talent y est d’une robustesse qui va mal à la morbidezze des «àines et des esprits de ce temps. Ce n’est pas un talent de coloriste, le dernier amour des races devenues matérialistes dans leur vieillesse, et qui veulent qu’on réveille et qu’on émoustille leurs vieux sens avec de la couleur. C’est un esprit sévère, qui juge au lieu de peindre et qui raconte les choses avec le seul souci d’être exact. L’érudition — une érudition torrentueuse — fait le fond de cette histoire, qu’elle traverse et qu’elle porte en la traversant ; et, on en con-

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viendra, de si fermes et de si sobres facultés ne sont guères à la portée que des esprits qui ressemblent à celui de l’auteur et qui sont aussi mâles que lui.

Car il est fort mâle, et par ce temps de débilités, ce n’est pas là un mince éloge... L’érudition de son livre, prise particulièrement aux sources allemandes, n’a ni énervé ni faussé le jugement de l’historien sur ces trente ans d’histoire allemande, d’où est issu le monde moderne comme le voilà aujourd’hui. Sous toute autre plume que cette calme plume qui l’a écrite, cette Histoire de la guerre de Trente ans, — qui a mis heureusement un terme aux guerres religieuses par le traité de Westphalie, conclarrient ceux-là qui voudraient qu’il n’y eût plus de religion — même sans guerre — et qu’on eût arraché le sentiment immortellement religieux des dernières fibres de nos cœurs; — cette guerre de Trente ans était, certainement, une occasion superbe pour faire la révérence, la plus basse révérence aux temps modernes, et pour nous congratuler, avec cet optimisme dégoûtant qui est la fatuité du Progrès, de ce que nous avons maintenant l’insolent bonheur d’étre devenus. Sortie du capuchon de Luther foulé à scs pieds, la guerre de Trente ans finit le Moyen Age par des crimes, des brigandages, des torrents de sang et des misères hors de proportion avec tout ce qu’en fait de crimes, de brigandages, de torrents de sang et de misères on avait vu jusque-là. Ce fut incomparablement hideux... Mais c’était la fin,

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c’était la délivrance du monde tel que l’Église catholique et les Royautés chrétiennes l’avaient organisé... A ce prix, on accepte tout, et même on glorifie tout ! La guerre de Trente ans, c’est l’écroulement, le jugement dernier, la vallée de Josaphat du Moyen Age et la résurrection de l’homme, — étouffé sous Dieu depuis des siècles, comme sous la pierre d’un sépulcre, et résurgeant des ruines de Dieu, qu’il a faites, pour se mettre à la place de Dieu ! C’est enfin la réalisation commencée de l’épouvantable songe de Jean-Paul, qui va s’achever et qui s’est achevée depuis la guerre de Trente ans: «Il n’y a pas de Dieu; il n’y a pas de Christ ; » avec cette différence pourtant que les âmes dusonge de Jean-Paul sont désolées, — éternellement désolées, — et que les âmes modernes sont contentes, heureuses du bonheur de l’Enfer!... Eh bien, voici qui est inattendu et nouveau : c’est que, dans cette joie universelle de la fin d’un monde, un moderne, qui reste moderne, ait pu se maintenir de sang-froid et de droit sens I II fallait vraiment pour cela qu’il fût un homme, et qu’il eût de l’acier de l’historien sous la peau.

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II en avait î M. Gharvériat n’est pas, croyez-Ie, un catholique comme moi. S’il l’était, son Histoire de la guerre de Trente ans aurait un autre accent. Je ne sais pas même s’il est un catholique... En le lisant avec la plus grande attention, je n’ai surpris, dans tout son livre, que la croyance philosophique en Dieu et à l’immortalité de l’ame. Pauvre déisme insuffisant ! Mais si M. Gharvériat n’est pas résolument et patemment catholique, il a le respect des choses catholiques et l’instinct de leur sublimité. Il a peut-être, il a probablement l’ignorance du catéchisme, dont les doctes se moquent à présent, mais l’histoire lui a donné l’esprit catholique, et jamais, quand il s’est agi du catholicisme dans son Histoire de la guerre de Trente ans, où il tient naturellement et forcément une grande place, il ne s’est trompé dans aucune de ses appréciations. Ge que les autres historiens calomnient ou méprisent: les Jésuites, par exemple, si splendides de foi, de courage et d’intelligence politique en cette guerre de Trente ans, les confesseurs des empereurs, d’une si haute prudence et de si admirables conseils ; la piété

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profonde, qui fut presque de la sainteté, des empereurs Ferdinand II et Ferdinand III, ces cariatides vivantes, non sans majesté, de la couronne de Charlemagne, tant ils eurent individualité d’empereurs, — qu’on me pardonne le mot, mais je voudrais être clair : Vimpérialité de leur attitude et de leur action sur les terribles affaires de leurs États et de leur temps! — toutes ces justices rendues mettent hors de pair l’historien qui les rend avec les autres historiens qui ont méconnu et ravalé toutes ces grandes choses. Cet étrange historien, qui ne s’est pas dit une seule fois catholique pendant le cours de son histoire, qui n’a [ni étiquette, ni cocarde, ni uniforme, possède un instinct développé par l’étude de l’histoire, et si sûr qu’il conclut partout catholiquement^ parce qu’il est dans la vérité politique, et que la vérité politique conduit à la Vérité catholique comme le rayon conduit au foyer... Le croira-t-on ? une idée qui ne le fait pas trembler, lui, ce moderne, comme on dit maintenant, en pleine modernité, c’est la liberté de conscience, le dogme nouveau des peuples sans dogmes, la fascinatrice tête de Méduse pour laquelle il n’y a plus maintenant de Persée qui ose la couper, et il l’envisage sans aucun trouble, avec les yeux très clairs d’une intelligence tout à la fois supérieure et pratique. Il conçoit, enfin, comme nous autres catholiques, la nécessité d’une religion d’État, et il dit les raisons de cette nécessité, que le catholicisme, qui en a d’autres encore, ne dirait pas seules, mais qu’il ac-

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cepte. Toute contenue qu'elle est, — car elle est contenue, sous cette plume volontairement disciplinée, — cette manière de voir communique au livre deM. Gharvériat une autorité indépendante du catholicisme, et d’autant plus grande qu’elle est indépendante de lui Et c’est ainsi que, dans ce livre, V impartialité la plus haute et la plus désintéressée aboutit à ce que ceux qui ne connaissent pas la passion du vrai appellent lajoartialité^ et donne les mêmes résultats qu’elle.

Rien, certes ! avec les préjugés et les passions du temps actuel, de plus inutile ; mais rien de plus beau que tout cela, exprimé sans mauvaise humeur et sans déclamation, — sans déclamation d’aucune sorte, — dit au contraire avec la plus tranquille et la plus puissante simplicité. M. Charvériat a l’esprit trop sain et trop historique pour être jamais un déclamateur. Il laisse la déclamation aux écrivains de parti qui pamphlétisent l’Histoire. Il la laisse aux philosophes et aux poètes qui parfois l’envahissent. Aux poètes comme Schiller, par exemple, dont lenom vient ici, amené par le sujet même; car, bien avant M. Charvériat, Schiller aussi avait fait un livre célèbre qui se nomme : ï Histoire de la guerre de Trente ans.

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S’il n’y avilit que le livre, la Critique n’eu parlerait pas. Mais il y a le nom de Schiller. Son livre, si médiocre qu’il soit de fond et de forme, est sous la garde d’un génie qu’il n’eut point et d’une renommée qu’il a trop, et cela le garde encore. La brillante bulle de savon enflée par le fuseau de madame de Staël, qui, eu France, a soufflé cette gloire, n’est pas évaporée. Elle n’a pas crevé... Schiller, le liinmal Schiller, qui, de protestant, devint athée, — la dernière protestation du protestantisme, — sous l’influence despotique de son ami Goethe ; Schiller, qui a écrit l’histoire religieuse de la guerre de Trente ans, ({ui n’est pas que cela, mais qui est, avant tout, une histoire religieuse, et qui écrivait de la meme plume à Goethe : « Vous avez raison, « la belle et saine nature n’a besoin ni de morale^ ni de «droit naturel, ni àGinétaphysique politi que, y owstXM-

«riéz pu ajouter qu’elle n’a besoin de s’appuyer ni sur

« la Divinité, ni sur V Immortalité de Vâme. . . » ; Schiller a voulu traiter ce sujet de la guerre de Trente ans, mais ce frémissant et morbide Schiller, ce pulmonique de génie autant ([ue de poitrine, n’était pas de vigueur à

manier ce sujet formidable et à dominer ce Chaos d’éléments contraires.

Sous sa faible main, le Chaos n’est plus qu’un barbouillage. Son histoire lŸGst qu’un récit hâté, raccourci, inconsistant jusqu’à rincohérence, où la déclamation dont je parlais })lus haut gonfle, çâ et là, la platitude* Comme il faut respecter cette gloire de Schiller en prouvent ce qu’on dit contre elle, lisez la ridicule et tutoyante prosopopéeà la Rousseau ({u’il éjacule tout à coup, du fond do son histoire, à propos de Jean-Frédéric de Hosse-Casscl (1). Ceci vous classe un homme et vous le range parmi les pires niais, — qui sont les niais enthousiastes. . . Schiller, qui n’aurait j amais songé à se pencher sur ce gouffre effrayant de la guerre do Trente ans s’il n’avait eu des drames à y chercher, n’a pas, dans cette histoire, digne de Shakespeare pourtant, été dramati({ue, seulement une fois. Les êtres prodigieux, centaures de brigands et de grands hommes, qui passent au galop, comme des Yisions d’Apocalypse, dans cette histoire d’éclairs et de foudres, n’ont pas fait lever une seule fois le i)oil de l’horreur ou du sublime sur l’esprit glabre de leur pauvre contemplateur. Schiller raconte Gustave-Adolphe comme ce filet d’eau claire de Voltaire raconte Charles XII. Et encore, ce filet d’eau claire n’a jamais bouillonné, mais, sous l’in-

1. Voit* la Guerre de Trente ans, par Schiller, page 104 et suivantes. Traduction de de Carlowitz. Édition Charpentier.

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fluence de ce terrible Charles XII, a parfois frissonné; mais Schiller, non ! Chose stupéfiante pour ceux qui l’admirent. Schiller historien cesse immédiatement d’ètre poète ! mais il n’en est pas pour cela plus historien. Il ne lui reste rien du poète. On ne lui demandait pas la pensée, mais il pouvait avoir l’imagination. On savait bien qu’il n’aurait jamais la force, et il n’à plus même la sensibilité. Le marquis de Posa est déposé. M. Charv^ériat n’est pas non plus le peintre qu’il faudrait à cette guerre de Trente ans, qui exigerait les plus grands, les plus violents, les plus intenses des peintres, — des peintres à l’égal des modèles qu’on a devant soi, — mais il entre, par l’observation, mieux que Schiller dans le cœur des choses. Il donne le détail dramatique, s’il n’en fait pas jaillir tout l’éclat qu’il pourrait en tirer, et quoique sa faculté de peindre soit infiniment au-dessous de son érudition et de son jugement, il creuse là où Schiller s’efface. Du reste, ii le méprise sans doute... car, au milieu de tous les historiens qu’il cite dans l’introduction et les notes à son histoire, il a dédaigné d’écrire son nom.

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Pourquoi ?... Il n’a point à en craindre la comparaison, si on la fait; mais qui pense à la faire, excepté moi ?... V Histoire de la guerre de Trente ans, par M. Charvériat, animée de cette raison forte qui voit dans les faits ce qu’ils contiennent, joint à cet ascendant de la raison un autre mérite que n’a pas Schiller non plus. A la solidité, il a joint l’étendue de l’œuvre. Il ne fallait pas moins que le cadre qu’il a tracé et qu’il a lumineusement divisé en périodes: la Période Palatine, la Période Danoise, la Période Suédoise, la Période Française, à cette histoire si pleine où les hommes et les choses marchent les uns sur les autres, s’étreignent comme des combattants, et pour se démêler de cette mêlée inouïe, particulière à l’Allemagne et à sa guerre de Trente ans. L’Allemagne, en effet, et de ce temps-là et de tous les temps, présente un spectacle d’anarchie (jui pourrait faire croire au penseur que, de toute éternité, elle a été constituée pour elle. C’est la multiplicité entoutes choses, — qu’elle soit, d’ailleurs, féodale ou démocratique, — opposée à cette unité qui est toujours plus forte plus elle se concentre, et qui, en réa-

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lité, est l’ordre social etle seul pouvoir !... Division de royaumes et de provinces, division d’électorats, division d’institutions, division de religion et de coutumes, division dans le pouvoir impérial lui-même, l’Allemagne, cet échiquiér d’États qui empiètent les uns sur les autres, l’ Allemagne, rongée par la liberté religieuse, hussite d’abord, puis luthérienne, puis calviniste, anabaptiste, morave, zwinglienne, socinienne, — qui sait les noms de toutes ces hérésies ? — est un f aisceaud’armes tombé de son mur et que toutes les mains, même celles des étrangers, ramassent. Politiquement, elle a toujours vécu, d’Empire à Etats et dans les orages de ses diètes, d’une vie désordonnément anarchique. Sa force, aux rares jours où elle en a eu, ne venait pas d’elle... Elle venait de ces mains étrangères qui voulurent simplifier et resserrer le faisceau, refaire un carquois à ces flèches éparses. Elle vint de Frédéric II, de l’empereur Napoléon et de ce Guillaume, digne descendant de ce grand Frédéric, dont la gloire sera de l’unifier jusqu’aux révolutions prochaines, — car la Révolution est maintenant embuscadée partout. Des crapauds de conspirateurs sortent, comme les crapauds de dessous leurs pierres, pour lancer aux rois leur bave d’acier ou de plomb. Quand un génie, qui n’était pas le sien, a chassé en Allemagne l’anarchie de la sphère politique, elle a monté un peu plus liaut ou elle est descendue un peu plus bas ; mais elle y est restée. Eh ! c’est bien le pays de la Libre Penséed

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Panthéiste, aux flancs ouverts et ravagés,, où les systèmes se ruent, se dévorent, se remplacent ; panthéiste qui se noie dans son panthéisme, qui perd ses entrailles intellectuelles comme Arius perdit ses entrailles physiques, immonde et divine punition de son outrageante hérésie, l’Allemagne, transformée à ce f[u’il semble, est toujours prête à l’écartèlement anarchique. Elle est prête à recommencer toujours, sous d’autres noms, d’autres prétextes et d’autres hommes, — moins terribles, si on prend leur mesure actuelle, — sa guerre de Trente ans !

Ce seraient les Pygmées après les Géants. Mais il est de la nature du Mal de pouvoir sortir du petit, comme du grand ! Il est de la nature du Mal de pouvoir être énorme, quand ceux qui le font sont imperceptibles I La vermine dévore aussi bien que les lions. Ce qui caractérise la guerre de Trente ans du passé', et ce qui la différencierait surtout d’une guerre de Trente ans à cotte heure, c’est la gigantesque originalité des hommes qui la firent et qui en furent les chefs. Ni Schiller, ni M. Gharvériat n’ont donné, dans leurs histoires, une idée suffisante de ces hommes détestablement étonnants : Mansfeld, Halbertaedt, Wallenstein ; de tous ces condottieri, mangeurs de peuples et mangeurs d’or, qui, de cela seul qu’ils étaient en Allemagne, dans ce pays fatalement destiné à toutes les anarchies, ne voulaient plus dépendre que d’eux-mêmes, et dont les troupes elles-mêmes, promptes à la révolte, n’obéis-

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Scliciit pas tous les jours. Ou a vu bien des condottieri en Europe, pendant le Moyen Age et à son déclin. Le condottiérisme était alors le système des armées. Mais vous chercheriez en vain des condottieri comme ceux de la guerre de Trente ans ! Vous chercheriez vainement quekjiue chose qui ressemblât à ce monstrueux Wallenstein, ce marchand d’hommes encore plus que général, ce négrier, blanc (j^ui achetait des soldats, et qui les vendait et qui les licenciait à son heure ; pliant son armée comme une tente et l’emportant avec lui ; dur comme l’or qu’il maniait à pleines mains, et dont il écrasait ses officiers sans être généreux. Plus puissant et plus riche, ce Crésus de la guerre (|ui n’était pas roi, que l’Empereur qu’il servait, plus fastueux que TËmpereur, boudant l’Empereur, révolté contre rEmpereur,et allant peut-être se faire Empereur quand il fut tué. De tous les portraits manqués de Schiller et de M. Gharvériat, c’est le plus manqué. Ni l’un ni l’autre n’a trouvé le traita fond de cette physionomie, le personnage intime de ce Satrape colossal, qui par la richesse, la somptuosité,, le silence, la profondeur, l’impénétrabilité, l’aspect inaccessible, rimmobilité dans l’action, la superstition fataliste, rappelait la noire et violente Asie. Il croyait, en elTet, comme un Asiatique, au « c'était écrit »; mais au « c’était écrit » tracé par les astres. Il avait son astrologue eoinme Catherine de Médicis avait eu le sien. Taille élevée et maigre, figure de la couleur jaune de la fourrure de

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certaines hetes féroces, les cheveux rouges, coupés en tête ronde, les yeux petits mais aigus, cpii vous vrillaient le cœur en vous regardant. Ténébreux, impérieux, bref d’ordres, il n’a jamais ri. Ses soldats le croyaient, avec apparence, en rapport avec les Puisances Infernales. Ayant contre lui princes et i)euple3, — le tonnerre partout de la plus mugissante impopularité, — il voulut s’isoler dans un pouvoir bâti par lui seul, comme dans une forteresse ; mais la forteresse s’écroula un jour sur son isolement. Il fut as sassiné i)ar ses compagnons d’armes, massacre, les yeux sur les astres, qu’il consultait encore. 11 ne se défendit même pas. Yenait-il de voir son étoile descendre d(î son horizon ? Il ouvrit les bras, tout grands, au coup (|ui le tua et à son maître, le Destin... Les autres condottieri de la guerre de Trente ans ont, tous, (iueb{ue lambeau d’humanité ou do christianisme (jui traîne au milieu du diabolisme de leurs passions et de leurs mœurs; dans celui-ci, c’est du gentilhomme qu’il est resté ; dans celui-là, c’est de l’évêque et du prêtre, haillons sacrés et souillés ! Mais Wallenstein n’a rien d’humain, ni de chrétien, ni même de païen. C’est une âme de bronze, — si une âme pouvait être de

bronze, — un sphinx obscur, un abîme d’andjition

mystérieuse et d’orgueil muet, qui a bien gardé son secret de démon. Énigmatique jusque dans sa trahison, énigmatique après sa mort comme dans sa vie !

L’Histoire ne sait où elle en est avec Wallenstein.

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Le chétif Schiller, en présence de cette ligure, pour lui incompréhensible, lui jette en bloc du génie comme pour se débarrasser d’elle. Certainement, il en eut, du génie ! et meme je lui en connais trois. Il eut le génie militaire, — inférieur, il est vrai, au génie de Gustave-Adolphe et de Tilly, contre lesquels il combattit souvent avec la tenace et froide fureur de son âme impitoyable. Il eut le génie caché de la diplomatie, dont il trahissait cyniquement l’hypocrisie : « Dire une chose « et en faire une autre », disait-il. C’était sa leçon. Et, bien au-dessus de ces deux premiers, il en eut un troisième. qui était le maître du temps d’alors, le génie de l’organisation des armées, inconnu, dans cette proportion, à tout ce qu’il y avait de condottieri dans le monde, lesquels, à côté de Wallenstein, n’étaient plus que de vulgaires sergents recruteurs et des prometteurs de pillage. Ah ! celui-là, il l’eut à un degré magique ! Magicien dont la baguette était d’or, trempée dans du sang ! Schiller, qui a fait la gazette de la vie et de la mort de Wallenstein au lieu de pénétrer le logogriphe de cette incroyable puissance, a-t-il vu ces trois génies entrelacés par un quatrième, — le génie de la volonté, — pour faire le métal infrangible de cette épée torse?... Schiller a préféré à Wallenstein Gustave- Adolphe, bien moins pour son éblouissant héroïsme et son art de donner à ses armées des ailes pour les précipiter à la victoire, que parce qu’il « haïssait plus que «le Turc l’idolâtrie papiste », et que, pour Schiller, la

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haine du Pape est un mérite plus grand que le mérite de la gloire ! Esprit facilement abusé, Schiller a été la dupe de cet apostolat protestant de Gustave-Adolphe, du brillant chevalier de l’Allemagne, à qui il fallait plus de terres, de villes et de rivages pour lui, que de libertés religieuses pour elle ! M. Gharvériat, avec sa pénétration aiguisée par l’étude de l’histoire, ne s’y est pas trompé comme Schiller : « Il finissait peut-être — « écrit-il — par croire à ce qu’il disait, quand il se disait « l’envoyé direct de Dieu pour la liberté protestante . » Mais ce ne peut être là qu’un doute. Alors il n’eût été qu’un tartuffe puritain, s’accomplissant en visionnaire comme Cromwell, mais avec des grâces de langage que n’avait pas Cromwell. M. Gharvériat a vu le vice de Gustave- Adolphe à travers son charme de héros, comme il a vu la vertu de Tilly à travers la dureté de cuirasse de ce bizarre soldat-moine, dont la bure était du satin vert, tailladé à l’antique, et le capuchon la longue plume rouge, couleur de sang, qui se cambrait à son chapeau de général et lui retombait sur le dos. Pour M. Gharvériat, Tilly, de tous les hommes de la guerre de Trente ans, est peut-être le seul pur, le seul désintéressé, le plus religieux et le plus’ grand ; vainqueur toujours, qui n’eut qu’une défaite, belle et disputée comme une victoire ! Schiller, qui n’a pas compté ses batailles, l’a perversement oublié quand il a parlé de la bataille de la Montagne-Blanche, où il commandait en chef, et’ tout cela probablement parce

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que Tilly était catholique et entendait deux messes tous les jours !

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Ainsi, vous le voyez, en somme, par ce très rapide aperçu, la nouvelle Histoire de la guerre de Trente ans a des qualités très supérieures à la première. Laissons l’attrape de cette renommée ! Ne considérons que l’œuvre mesquine et fausse à côté de l’œuvre grave et consciencieuse, quels que soient les noms de ceux qui les signèrent. J’ai dit ce qu’était M. Charvériat. J’ai dit ce qu’il n’a pas et ce qu’il a, scs indigences et ses richesses. Si, dans son histoire, il n’a pas montré toutes les qualités qui font l’incontestable grand historien, il a prouvé qu’il avait les plus essentielles et les plus viriles. Un sujet qui embrasse un espace qui va des campagnes de Tilly aux campagnes de Condé et de Turenne, et de la vieille politique espagnole de Charles- Quint et de Philippe II aux politiques de Richelieu et de Mazarin, est aussi escarpé en hauteur qu’immense en étendue, etM. Charvériat, pour moi, a toujours été de niveau avec ce sujet. S’il n’a pas été au-dessus, il n’ti jamais été au-dessous... C’est assez pour riionneur do

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son esprit! Plus, c’est-à-dire dominer son sujet, être plus haut que lui, plus étendu que lui, serait mieux que du talent, ce serait du génie, — le génie qu’on donne à Schiller, qui n’a pas même de talent ; Le livre de M. Charvériat nous rend le service de nous faire relire le livre de Schiller. Ce n’est pas la Guerre de Trente ans de Schiller, confîscatrice de l’attention pu- Jjlique, qui empêchera de lire la Guerre de Trente ans de M. Charvériat. Et peut-être la Guerre de Trente ans de M. Charvériat fera-t-elle oublier celle de Schiller.

S’il l’enterre, j’adorerai le fossoyeur.

GUSTAVE-ADOLPHE*’

L’auteur* de cette Histoire de Gustave- Adolphe, — qui ne tombe pas précisément de la lune, ainsi que pourraient le croire les Préoccupés de la minute qui passe, les commères bavardes et myopes de l’événement contemporain ; car, pour un eçprit capable de penser avec énergie, il y a plus d’un rapport à faire saillir entre la guerre de Trente ans, dont Gustave-Adolphe fut un des météores, et les guerres futures dont l’Europe est menacée et qui dureront peut-être plus de trente ans sans avoir la chance et l’honneur de revoir un Gustave-Adolphe, — l’auteur de cette histoire est de l’Institut. Il n’a point oublié son titre sur la couverture de son livre, publié, comme il convenait, par la boutique officielle de l’Académie française. Il est de l’Institut, heureusement pour lui probablement , — mais

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