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Histoire de Gustave- Adolphe, par de Parieii

malheureusement pour nous, qui ne trouvons pas dans son livre ce que, sur ce grand nom seul de Gustave- Adolphe, nous étions venus y chercher.

D’ordinaire, les grands talents s’appellent. Nous nous attendions à trouver ici des facultés supérieures, — militaires et politiques, — et aussi des facultés littéraires, des facultés do style et d’expression, chauffées, d’ailleurs, exaltées par un des plus ardents sujets qu’on puisse traiter en histoire, et renvoyant à cet ardent sujet flamme pour flamme... Ehhien, nulle trace de cela! On ne trouve dans ce livre que des facultés d’institut et une tête d’institut, faite pour l’Institut de toute éternité. C’est une vocation. C’est presque une destinée. M.de Parieu a le sérieux, le coloré, le froid, la petite sagesse tranquille qui ressemble à la placidité de l’àne qui trotteet qui fait entrer son homme à l’Académie « commedans un moulin »,disait Courier. J’ai, pour mon compte, la conviction que M. de Parieu y entrera. Cet homme d’institut deviendra un cumulard d’Académie. Sans cette visée, le livre que voici n’aurait pas d’objet. On ne le comprendraitpas. « Qu’a de commun cette bombe avec ce que je te dicte? » disait un jour Charles XII à son secrétaire épouvanté, et la bombe était entre eux deux ! Qu’a de commun avec M. de Parieu cette bombe humaine qui éclata parmi les autres honibes de la guerre de Trente ans, et que l’Histoire nomme Gustave-Adolphe?... M. de Parieu, ce membre de l’Institut sans personnalité à lui en propre, nous

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apprend, dans l’Introduction de son ouvrage, que « c^est sans aucune pensée de leçon historique déter- « minée, qu’il a entrepris de scruter cette apparition « de la Suède (style coquettant pour l’Académie) « dans les luttes religieuses et politiques du xvii'' siècle ». Certes! je le crois volontiers, mais je voudrais croire autre chose. Point de leçon historique déterminée? Ce n’est pas assez dire. M. de Parieu est trop modeste. Il n’y a rien èur rien de déterminé dans son livre, qu’on pourrait caractériser en le nommant ; « Vindéterminisme en histoire ».

Et de fait, j’ai vu rarement, dans un livre, plus de néant. Quand onle lit, je défie bien qu’on dise àquelle souche d’idées politiques et religieuses appartient l’auteur attardé et inattendu de cette Histoire de Gustave-Adolphe! On peut se demander, sans se répondre, si c’est esprit religieux, ou philosophie, du simplement sentiment d’artiste pour un grand homme, qui l’a poussé vers ce sujet d’histoire. Est-il protestant, dans cet ouvrage dont le héros serait le Saint du protestantisme, si le protestantisme était fait pour avoir des Saints? Est-il catholique, au contraire? Ou uniquement un historien épris, comme Voltaire le fut de Charles XII et comme l’a été récemment Carlyle de Cromwell? C’est tout cela, peut-être, et ce n’est pas cela... On ne sait pas, tant cette histoire est effacée! Elle n’est pas précisément ignorante, elle n’est pas précisément inexacte, elle n’est pas précisément fausse.

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Etre fausse, inexacte, ignorante, sont des manières d’étre, et elle n’en a pas. Elle n’est point vivante. Elle n’est pas plus vivante dans les hommes qu’elle évoque et les faits ({u’elle raconte, ({u’elle n’est vivante dans la pensée qui les juge, quand il s’agit de les juger. Il n’y a là ni décision, ni opinion tranchée, ni netteté, ni chaleur de tempérament, ni sagacité allant au fond. Ce sont des limbes que cette histoire... Il y passe des ombres et des noms d’hommes, — hominum timbras, — au lieu de ces terribles hommes delà guerre de Trente ans qu’il fallait nous ressusciter ! Et luiméme, l’auteur de cette histoire, — ombre d’historien,

— il n’a dans la pensée qu’éclectisme, scepticisme, vague moderne, aperçus crépusculaires et incertains. Chose singulière ! contraste inouï ! le héros de ce récit est, qu’on me passe le mot^ le plus foncé en couleur, le plus brillant, le plus poétique d’un temps où fleurissaient, dans le sang des hommes, les pourpres poésies de la guerre ; et le peintre de ce Flamboyant est, par rencoiître, le plus pâle, le plus exsangue, le plus morne et le moins poétique des historiens. En voyant cela, ne dirait-on pas que le Hasard

— ce sot qui plaisante quelquefois — a trouvé joli de faire une petite malice à la Gloire?

GUSTAVE-ADOLPHE

Il la recommence, pour mieux dire, car il l’avait déjà faite, à propos de Gustave-Adolphe. Bien avant M. de Parieu, il y avait des historiens qui grouillaient autour de ce sujet superbe. Il y avait Mauvillon. Entendîtes-vous jamais parler de Mauvillon?... Mauvillon, dont le livre a été la pomme de Newton pour M. de Parieu ; car, il nous le dit, sans Mauvillon M. de Parieu nous manquait I II y avait un autre astre encore. Il y avait le sieur de Prades [sic) , comme dit cuistrement l’étiquette de son livre, à ce cuistre inconnu, qui a mis la patte dans l’histoire de Gustave-Adolphe, qu’effleure, en ses Mémoires^ la main grandiose du cardinal de Richelieu. Excepté le cardinal de Richelieu, dont Gustave-Adolphe (aurait dit Louis XI) fut le compère armé dans les affaires protestantes et contre la maison d’Autriche, on ne trouve rien, en France, sur Gustave-Adolphe, que les cloportes ci-dessus mentionnés... et il faut descendre jusqu’au prince de Ligne pour rencontrer un homme de hauteur avec le sujet et une plume qui ait de l’éclair. En Allemagne, ils sont plus heureux, ils ont Schiller ; Schiller, plus poète

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qu’historien, il est vrai, mais qui avait cette chaleur de cœur dont jaillit V œuvre d’art, en histoire! Le prince de Ligne, qui, malheureusement, n’a écrit que quelques pages sur la guerre de Trente ans, dans lesquelles il a allumé seulement plus d’idées et montré plus de choses à leur lumière que M. de Parieu n’en a fait voir dans toute son histoire spéciale de Gustave- Adolphe, s’occupe plus de son cousin Wallenstein et même de Tilly que du roi de Suède, trop protestant pour plaire beaucoup à un aussi grand catholique et autrichien que l’était le prince de Ligne, cet adorable brûleur de cartouches, qui eût raffolé du génie militaire de Gustave, si ce génie avait -été seul.

Le protestant !... Ne serait-ce pas, du reste, l’explication de ce manque d’histoire, en France, sur un homme si tentant pour l’Histoire? Le protestant!... Ne seraitce pas le côté antipathique de Gustave-Adolphe, pour l’esprit français comme pour le prince de Ligne, qui avait l’esprit si français?... Et, en effet, il n’y a pas dans Gustave-Adolphe que cet élan à la Condé, qui lui faisait perdre son chapeau dans les carrés qu’il chargeait et qui entraînait tout; il n’y a pas que la spontanéité héroïque, que le calcul foudroyant, précurseur de celui de Napoléon. 11 y a aussi le pli et le repli protestant, ridant tout à coup -cette fougueuse physionomie, qui n’était vraiment belle qu’au feu ! Il y a, sous ce front et ces cheveux d’or d’Achille, la grimace puritaine qui jouait entre les verrues de

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Cromwell, et dans le poétique Suédois. — comme

on l’appelait, cette salamandre de bataille, — quelque chose du vieux diable, de Vold Nick qui tenait dans sa griffe l’Angleterre. Il prêchait et psalmodiait aussi, Gustave-Adolphe, la cuirasse ou le pourpoint de cuir au dos. Or, en France, — du moins dans rancienne France, qui eût pu écrire son histoire et qui ne l’a pas écrite, — on ne passait (et même les philosophes! la prêcherie qu’à un capucin.

Et voilà peut-être, pour le prince de Ligne et pour tout le monde, en France, la tache au soleil de Gustave-Adolphe, qui passa aussi vite dans l’histoire qu’une aurore boréale de son pays : — il est protestant I et dans cette grande mascarade religieuse du protestantisme, où les soldats prêchaient et nasillaient comme des capucins, il a par trop capuciné. C’est toujours, en France, un peu ridicule de faire le capucin quand on n’a pas l’honneur de l’être; mais un capucin protestant, et militaire par-dessus le marché !... Ceci, pour qui n’est pas protestant comme l’était Gustave-Adolphe, manque de charme et fait tort à cette fascination du héros, qu’il aurait sans cela si puissamment exercée. Gustave-Adolphe, prêcheur et inspiré, inquiète un peu sur la loyauté et la moralité de son inspiration tous ceux qui voudraient qu’il ne fût qu’un héros. Je ne l’accuse pas d’hypocrisie, mais, il faut en convenir, le puritanisme, qui a produit ce qu’on appelle maintenant le cant, touche de

Lien près à l’hypocrisie, s’il n’y entre pas.... Et Gustave, qui ne le sait? fut politique autant que guerrier. La politique est le tréfqnd de sa nature. Quand il prit la tête des choses protestantes en Allemagne, il avait, pour cela, des raisons politiques et suédoises, et il se retrouvait comme roi de Suède, s’il manquait son grand coup comme chef de la Ligue protestante. Le lion était certainement magnifique en lui, mais le lion a le pas oblique... Avec le flair de l’animal affamé, ce roitelet du Nord, pauvre comme un rat sur la glace, à qui Richelieu donna le lard et le fromage de ses millions, avait senti de bonne heure ce que pouvait lui rapporter le Protestantisme. Les rois catholiques, qui auraient été d’immenses imbéciles s’ils n’avaient pas été d’immenses fripons contre l’Eglise, l’avaient laissé

croître dans leurs Etats. Gharles-Quint, le plus puissant de tous, aurait pu l’étouffer ; il n’osa. Cette moitié de grand homme, qui commence au front et s’arrête à la ganache, et qui jeta le manche après la cognée pour n’avoir pu se servir de son tranchant, ne fit voir qu’un Yitellius dans la robe d’un moine. C’est l’Eucharistie, qu’il recevait tous les jours à Saint- .lust, qui l’a sauvé du mépris qu’on eût eu pour le mangeur d’huîtres. Chercha-t-il à manger ses remords et ses regrets avec elles?... Mais tou jours est-il (}u’il légua à son fils, qui valait mieux que lui, une besogne impossible. La convocation de Passau est de 1552, celle d’Augsbourg de 1555. Il avait fallu plus

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d’un siècle pour arracher au protestantisme dévorateur l’empire catholique et autrichien, ce fragment d’un bien autre empire!... C’est dans ces circonstances que Gustave-Adolphe, ce roi pauvre qui avait sa fortune à faire, se mit à parler de mission d’en haut et de vocation divine comme tous ceux qui veulent prendre quelque chose à la terre, comme tous ces formidables Mystiques qui se disent les envoyés et les bras de Dieu, depuis Alaric, Attila, Mahomet, jusqu’à lui, ce pur Gustave-Adolphe, que les aveuglés de la Bible prirent tous, dans cetemps-là, un peu bêtement pour un Macchabée !

Il n’en était point un. C’était un homme de la guerre de Trente ans, de cette boucherie et de ce brigandage de trente années qui faucha l’Europe et l’Allemagne jusqu’à la racine. C’était certainement un des meilleurs de ces effrayants partners de guerre contre lesquels il combattit et qui se combattaient entre eux. Un des meilleurs, je le veux bien! mais les meilleurs de ce temps-là sont encore terribles... Ils n’en étaient déjà plus cu.1 fanatisme religieux. La terre avait étouffé le

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ciel dans leurs cœurs, et malgré leurs génuflexions ou leurs prêcheries, tous apparaissaient comme des brigands, d’une espèce jusqu’alors inconnue. Des brigands de génie, de caractère, d’héroïsme, de mépris de la mort; des brigands sublimes, mais enfin des brigands : depuis Mansfeld jusqu’à Pappenheim, depuis Wallenstein , qui ne croyait qu’à l’astrologie judiciaire, jusqu’à Tilly, qui mourait vieux et vierge, n’ayant j^as manqué à la messe un seul jour. Le prince de Ligne, qui, tout catholique qu’il est, nereve point et n’a aucune badauderie religieuse ; le prince de Ligne nie hardiment que cette guerre de Trente ans, qui en dura cent, fût cette noble chose qu’on appelle une guerre de religion^ la plus noble et la seule juste des guerres! La cause de celle-ci était plu^ bas... La cause de celle ci — dit-il, ce grand seigneur sans enthousiasme, qui voit les choses avec le sang-froid d’un homme plus haut qu’elles, — fut dans la convoitise effrénée des Princes, qui, pour les plus vils et les plus sordides motifs, dépouillèrent et sécularisèrent les ecclésiastiques. Elle fut dans l’ambition furibonde de commander des armées, — quelles qiC elles fussent et d’où qu’elles vinssent, — de quelque boue qu’elles sortissent, ces dents du dragon de Cadmus! Elle fut dans l’orgueil, la vengeance et ramour, l’amour charnel, destructeur de l’amour de Dieu, le sale amour de Luther pour sa religieuse, du bigame landgrave de liesse pour ses deux femmes, de l’archevêque Gebhard

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de Truchses, électeur de Cologne, pour la concubine qui lui fît préférer « les bans de l’Église protestante « au ban de l’Empire ! » Une guerre de religion, la guerre de Trente ans ? Les niais seuls peuvent y croire. A ce moment, on ne parlait même plus de transsubstantiation parmi les protestants. Les pédants, car c’était le siècle des pédants alors, comme le siècle des soudards ; les pédants, — dit toujours le prince de Ligne — discutaient la Bulle d’Or, faite bien avant la naissance des sectes. En ces affreuses mêlées dans lesquelles se renversaient les royaumes et les peuples, personne n’était plus à sa place. Les prêtres vivaient

dans les camps. Ce fut un capucin, prince de l’Eglise , cardinal et confesseur de l’empereur Ferdinand II, envoyé en ambassade par les protestants pour le bien de leur ligue ^ qui fil ôter le commandement à Wallenstein etdont l’empereur disait :« Il me désarme par « son rosaire et met six couronnes électorales dans son « capuchon. » La conscience religieuse pervertie était engloutie dans les intérêts terrestres.

En supposant complète l’hypocrisie dont le soupçon plane, comme une nuée, sur la mémoire de Gustave- Adolphe, de ce faux Macchabée protestant, qui aim-ait la guerre pour la guerre et pour les profits delà guerre, — et, disons-le aussi, pour le vjn et l\es filles, — le plus grand crime religieux de ce temps maudit n’aurait pas été cette hypocrisie. Non ! le grand crime religieux du temps, il faut le chercher où il est, il faut le chercher

SOUS une gloire qui a empêché de l’apercevoir: ce fut

l’alliance monstrueuse de la fille aînée de l’Eglise avec l’hérésie, voulue et consommée par Richelieu. On dit que cette alliance, dont il sentait lahonte.lui arracha des larmes^ tout en la décidant, en plein conseil. Mais Oreste pleurait en tuant sa mère ! cela ne change rien au parricide. Les larmes sublimes de Richelieu n’arrêtèrent rien (et la postérité, pour sa peine, les a oubliées), tant la conscience religieuse, l’honneur des hommes et de leur âme, même dans des âmes comme celle de Richelieu, avait sombré et disparu !

C’est ce temps-là qu’il fallait peindre, même pour faire mieux comprendre Gustave-Adolphe ; c’est cette époque de perdition qu’il fallait nous donner, en traits hardis et profonds, dans son horreur, sa brutalité, sa matérialité, son caractère antireligieux entrevu par le prince de Ligne, — ce léger, pénétrant comme un impondérable! Mais M. de Parieu l’a oubliée, dans son historiette, cette époque effroyable dont nous sommes cependant les fils... et les victimes, — car Médée a égorgé ses enfants!

A tous les points de vue, en effet, un tel tableau méritait un peintre, et le peintre, s’il avait été ce qu’il

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aurait pu et dû être, aurait touché au prophète, puisque ce vieux faiseur de pléonasmes qu’on appelle le monde se répète toujours ! Malgré les duperies de la philanthropie et ses mensonges, malgré le progrès en spirale de Gœthe, malgré la civilisation humaine, — que Brucker, qui aimait à jouer sur les mots comme le prince de Ligne; Brucker, emporté déjàpar l’oubli et qui a tant dit de mots puissants et charmants qui devraient le faire rester là ! nommait « la syphilisation humaine », — le rabâchage du sang n’est pas fini et la guerre de Trente ans est peut-être sur le point de recommencer.

Et, chose frappante ! elle va peut-être recommencer, dans les mêmes termes qu’autrefois, entre catholiques qui ne sont plus catholiques et protestants qui ne sont plus protestants, mais qui vivent pourtant sous ces deux dénominations représentant des choses éternelles : l’imité ou la pluralité dans les gouvernements, la monarchie ou la démocratie, et, comme disent les jargonneurs de l’heure présente, l’ordre et la liberté. C’est identiquement la même chose qu’au temps de Gustave-Adolphe. En ce temps-là, le protestantisme, ce semeur de républiques, en semait d’aristocratiques contre l’Empire, et il en sèmera maintenant de démocratiques, puisqu’il n’y en a plus d’aristocratiques à semer. Mais ce sera toujours, cela, le nombre contre l’unité, la tour de Babel contre Dieu, et le côté par lequel la guerre de Trente ans de l’avenir ressemblera

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à la guerre de Trente ans du passé. Seulement, les rois qui, comme Gustave-Adolphe, pour des raisons d’ambition politique et d’agrandissement de territoires, embrasseront la cause et le service du protestantisme, n’auront peut-être pas le bonheur de mourir dans l’aveuglement d’une victoire, comme Gustave-Adolphe à Lutzen.

Il y mourut glorieusement, n’entraînant pas sa cause dans sa tombe, laissant derrière lui Bannier, Bernard de Veymar, Tillotson;ne se doutant pas, lui qui avait vraiment du roi en sa personne, du monstre qu’il avait fécondé en épousant le protestantisme, et, pour quelques pieds de plus à son royaume, du crime dont il s’était rendu coupable envers sa propre royauté.

Et c’est irrémissible devant Dieu et devant l’Histoire. Le génie ne rachète pas cela. Au contraire, il l’aggrave. La Royauté, sur laquelle repose l’ordre du monde, pèse plus que la Suède dans les balances où l’historien doit peser la gloire de Gustave-Adolphe. Mais M. de Parieu ne pèse rien, n’appuie sur rien, et ne se doute de rien. Je crois pourtant, pour être juste, qu’il y a comme une larve de jugement qui essaie de s’ébaucher dans une phrase sans couleur où, moderne quoique indécis, M. de Parieu laisse voir un peu ce qu’il a dans la boule ; car on ne peut vraiment pas dire que cet homme, intellectuellement anémique, ait un cerveau. Cette phrase, c’est qu’après tout Gustave-

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Adolphe « agitc?ans la logique de ses passions (ce qui, « par parenthèse, n’est pas la logique des grands hom- « mes mais des hommes ordinaires,) et de scs ardeurs « religieuses (suspectes), et que cette action a tourné au « profit de la civilisation»^ ce qui reste toujours à prouver; à prouver comme à prouver la civilisation ellemême, que M. deParieu ne définit pas. M. de Parieuse soucie bien de prouver, d’affirmer^ d’articuler nettement quelque chose III répugne à être... Le caractère de son histoire est de n’avoir pas de caractère. Il nous l’a dit avec suffisance dans son Introduction^ comme s’il faisait le beau avec cela : « Il ne donne point de leçons « historiques déterminées. » Il se lave les mains dans cette ' eau fraîche et les essuie de la tache de penser. Il ne veut pas encourir la responsabilité de la moindre pensée... Trotter menu et trotter tranquille dans le récit des faits militaires de Gustave-Adolphe, voilà pour lui la fonction de l’histoire et la sienne. Il se promène derrière son héros, va à Francfort, à Mayence, à Breitenfeld, partout, et, comme son héros, ne va pas à Vienne. Son ou sa Vienne, à lui, ce serait le dernier mot, le mot important, élevé, définitif de l’iiistoire, et il l’a manqué ! Mais ne croyez pas que le bas côté dans cette Tiistoire de Gustave-Adolphe, qui a tous les côtés et qu’on peut tailler grandement sous toutes les faces, soit, dans le livre de M. de Parieu, montré et déterminé davantage. Non! la question du métier, de la pratique des armes, de la tactique, delà stratégie, del’orga-

nisation militaire — toutes choses splendides en Gustave-Adolphe — n’y sont pas plus profondément aperçues que la politique qui gâte sa gloire. M. de Parieu n’est pas plus qu’un Jomini et qu’un Guizot. Il passe dans l’entre-deux de toutes les spécialités, sans en toucher une, cet homme mince ! Et le mince lui plaît tant qu’il amincit jusqu’à l’histoire et qu’il la fait à son image, la réduisant à sa minceur.

Ainsi, par exemple, les hommes grands à divers degrés qui se sont mêlés au torrent de l’action de Gustave-Adolphe : Waldsteinou Wallenstein (ainsi que l’écrit M. de Parieu), Tilly, Pappenheim, qui la contrarièrent, Oxenstiern, qui la favorisa, il nedes prend pas dans ce torrent, il ne les saisit pas où ils sont, il les détache du fond sur lequel il faudrait les voir et qui est la vie puissante et rapide de ce démon suédois, comme l’appelait l’Allemagne terrifiée, quand il la traversait et la retraversait pour y mourir 1 M. de Parieu, ce portraitiste singulier qui ne veut pas de fond à ses portraits, pour mieux le supprimer, découpe ses figures en petites biographies. Il les découpe comme on découpe les bonshommes de cartes à jouer. Il en fait des ombres chinoises. Image d'autant plus juste que ce qu’on appelle les ombres chinoises (ce spectacle pour les enfants) se fait avec des découpures. On donnait à lire autrefois aux enfants un traité d’éducation assez ridicule intitulé : la Civilité puérile et honnête. M. de Parieu le continue en

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histoire. Il nous donne de l’histoire puérile et hon nête... Et encore, honnête!... jusqu’à la langue pourtant, exclusivement, — qui ne l’est pas toujours, suffisamment honnête, si l’honnêteté de cette brave fille de langue française est la pureté, la clarté et la précision.

Et, en eflfet, ce n’est pas plus un écrivain déterminé, M. de Parieu, que ce n’est un donneurdeleçonshistoriques déterminées. G.Qi honorable membre de l’Institut, inorganisé pour l’histoire, a des phrases comme cellesci : « On ne peut s’empêcher de dégager du noble en- « trelacement qui rattache la vie de Gustave-Adolphe à « celle d’Oxentierns, l’hypothèse d’un autre rapproche- « ment ». L’hijpothèsed’unrapprocJmnent qui se dégage d'un entrelacement, parole d’honneur ! c’est trop de chèvrefeuilles... Ailleurs : « Le poignard de Ravaillac ^étouffa, dans ses germes, les projets d’une interven- « tion qui probablement aurait ouvert la guerre de « Trente ans dix ans plus tôt ». Je croyais que les poignards coupaient, mais les voilà qui étouffent et les interventions qui ouvrent ! Ailleurs encore : « Le traité de « Westphalie est un vestibule (il ne s’en doutait pas!)

« de riiisoire diplomatique moderne. » Ges façons de parler ou d’écrire ne sont pas seulement des fautes contre la grammaire, mais contre la métaphysique de la grammaire. Ceux-là qui me font l’honneur de me lire le savent bien, je n’ai guères l’habitude de m’appesantir dans mes critiques sur les fautes de langage, et si la pensée de l’écrivain est belle, si l’expression, qui n’est pas la langue, constelle le

style et en cache l’incorrection dans l’éclat de son semis d’étoiles, les fautes ou les négligences de langage ne m'apparaissent plus que comme des chiures de mouches sur une belle glace étincelante... Mais, outre qu’ici la glace n’est pas de Venise, j’avais une autre raison pour signaler les fautes de M. de Parieu. Manifestement, par ce livre qui a tout ce qu’il faut pour faire entrer son auteur à l’Académie, si M. de Parieu veut y entrer, il ne faut pas que la porte lui en soit bouchée par ces chiures de mouches-là... Sans cela, je n’en aurais point parlé et meme je n’aurais pas parlé du livre du tout, qui n’est digne que de l’oubli du public et de l’attention de l’Académie, puisque l’auteur est un confrère de l’Institut. Mais le nom de Gustave-Adolphe sur la couverture tire Vœ\l, de quelque nom qu’il soit suivi, et voilà comme on se trouve obligé de parler de la médiocrité d’une histoire, par respect même pour la grandeur et pour la beauté du sujet!

Il aurait été si aisé de n’y pas toucher !

SAVONAROLE

C’est bien dans un temps comme le nôtre que cette vie devait être écrite. C’est bien quand la Bavarderie moderne, idolâtre d’elle-même, est en train de prendre le gouvernement du monde, qu’on devait revenir passionnément à l’histoire d’un tribun, pendant les deux derniers siècles si profondément oublié. 11 est vrai que ce tribun portait le froc, circonstance détestée ! Mais, ù bénédiction du diable ! il l’avait compromis. Que de raisons pour faire une gloire très posthume à Savonarole ! Et cela n’a pas manqué. Le bruit qu’avait jeté cette clameur d’homme avait cessé. Le silence s’était étendu sur sa mémoire. Sa gloire — car il avait eu une gloire de quelques jours — était interrompue. Mais tout cela va reprendre aujourd’hui. Le livre de

1. Jérôme SûvonaTole et son temps, "pav Pasquale Villari, traduit par M. Gustave Gruyer.

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M. Villari n’est pas le premier que publie le xix* siècle sur Savonarole. Le moine républicain a tout le monde pour lui. Il a pour lui — et le nombre en est grand l — tous ceux qui croient à la puissance de la parole, et qui boivent, par l’oreille, cette fumée. Il a pour lui les

ennemis de l’Eglise, heureux de voir un moine traîner l’Église sur la claie de ses discours, et faire avec elle, sa mère, ce que les enfants de Noé firent avec leur père quand ils se moquèrent de l’ivresse de sa nudité. Enfin, il a pour lui tous les moines qui, comme lui, voudraient mettreleur sandale dansles choses du siècle, et tous ceux-là, clercs ou laïques, qui déroulent entre l’Église et la Papauté cette fine dentelle d’une distinction qui n’a rien moins que l’épaisseur d’une hérésie.

Voilà les raisons de la popularité qu’on essaie de refaire à Savonarole. Ajoutez encore à toutes ces raisons celle-ci, qui est décisive et désintéressée, c’est qu’après tout et quels que soient les reproches que l’Histoire aitàfaireau dominicain de Florence, la figure de cet homme, qui n’est pas le grand homme qu’on dit, a pourtant une réelle grandeur. Elle est poétique et elle parle haut à l’imagination humaine. Elle fascina les masses de Florence, et elle peut fasciner encore quand on la regarde à travers l’histoire de Florence. Certes ! je crois, pour ma part, aux vertus de Savonarole. C’était un prêtre dans l’ardente sainteté de ce grand nom de prêtre, le plus beau titre qu’on puisse porter devant Dieu et devant les hommes ; car les Anges peu-

s A VONAROLE

vent descendre sur nos autels, mais les prêtres y font descendre Dieu ! Mais c’est justement cette fascination delà sainteté, de la foi, de l’amour de Dieu, de la charité et d’illuminations souvent surnaturelles ; c’est cette fascination, exercée par un homme que Benoît xiv regardait lui-même, en bien des choses, comme un saint, mais qu’il se garda pourtant de canoniser ; c’est cette fascination qui rend sa figure si dangereuse à regarder. Dieu et le temps en savent plus que les hommes. L’oubli qu’on avait fait de Savonarole valait mieux pour lui que la gloire. Pourquoi donc remuer cette poussière qui fut lui et qu’il eût méprisée?... Cet homme de cloître, qui en sortit trop pour se mêler aux choses du monde, il ne faut pas, au moins, le décloîtrer de son tombeau !

Mais M. Pasquale Villari n’a point pensé ainsi. Il a subi, tout entière, la fascination de Savonarole, et il nous a donné son histoire. Il l’a intitulée : Jérôme Savonarole et son temps, comme l’aurait fait Guizot, que tous les moutons de l’histoire contemporaine suivent comme leur bouc, et qui est l’inventeur de cette belle

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formule. M. Pasqiiale Villari est un historien sans qualités éclatantes, mais il est dévoué à son sujet et il l’a travaillé en conscience. Son livre n’est pas un de ces livres qui confisquent glorieusement àleur profit le sujet qu’ils traitent, et après lesquels personne n’ose plus écrire. Nous aurons probablement encore des Savonarole après le sien. Le sien, du reste, n’est pas qu’une histoire, c’est une apologie. Et de fait, comme tous les hommes qui ont fait fléchir la ligne droite de leur vie et rompu en eux l’unité, — sans laquelle il n’est ni vrai grand homme, ni pure grandeur, — Savonarole a besoin d’étre discuté. 11 a eu des calomniateurs, dit son historien. Mais il y a pis que des calomniateurs pour nos mémoires! 11 y a ceux qui se méprennent sur elles ^ et à qui nous avons donné, par nos actes, presque le droit de s’y méprendre. Savonarole, malgré sa foi,

parlant contre l’Eglise de son temps comme Martin Luther parla plus tard contre fÉglise du sien ; Savonarole désobéissant au Pape, quel que fût le Pape auquel il désobéissait, et s’enfermant dans Florence comme dans une forteresse dressée contre Rome, a donné sur lui une prise immortelle à ceux qui viendront après lui, et c’est à cette prise que M. Yillari a essayé de farracher. Tels le but et la portée de son livre. Mais l’étau terrible a tenu bon. S’il en avait ôté Savonarole, tout serait dit. Son histoire ne serait pas de trop. Savonarole aurait la gloire intégrale de la sainteté irréprochable, — de la sainteté qui, un

s AVONAROLE

jour, n’aurait pas failli... L’Histoire eût replacé dans la lumière, aux yeux des hommes, un saint sur lequel leur regard serait tombé à faux, et ce saint, plus grand qu’un grand homme, attendrait un autel que l’Eglise pourrait peut-être lui donner.

Car tout est là pour Savonarole. L’Histoire ne lui chicane rien des dons merveilleux dont Dieu l’avait orné. Elle ne lui conteste ni la flamme de la foi, ni la flamme du génie, ni l’éloquence qui sortait comme un torrent de feu de cette double flamme, ni la pureté mystique de son âme, ni la pénétration de son esprit, si prodigieuse que Commines, le mige Commines, le crut quelquefois inspiré de Dieu comme un prophète, ainsi que le croyaient les plus humbles femmes de Florence. Elle ne lui conteste enfin ni la force, ni la profondeur de sa doctrine, ni rien même de cette capacité politique dont M. Yillari est beaucoup trop fier, et qui le fît, pendant huit ans, maître absolu de Florence. Seulement, elle a le droit d’examiner s’il aurait dû le devenir.

Et, en effet, c’est la première question qui surgisse — et peut-être renferme-t-elle toutes les autres ? — dans cette vie de Savonarole, si longtemps apostolique

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et claustrale. Pouvait-il, vraiment, sans manquer à sa destinée sacerdotale, à la règle de son Ordre et à ses Constitutions, descendre, de la hauteur où il était, dans cette abominable politique, qui, certes ! n’a pas été faite pour les pieds blancs, comme disent les Saints Livres, des Envoyés du Seigneur I Jusqu’à cette heure, qui lui fut fatale, il avait été l’humble moine qui ne prêche que Jésus-Christ, et qui le prêchait avec des élans et des accents irrésistibles. Savonarole, dont nous n’avons plus que des fragments de sermons, mais qui fument encore du feu qu’ils continrent, fut, à son époque, quelque chose comme le Dante de la chaire chrétienne. En ce temps-là, il ne sortait de son couvent de Saint-Marc, pâle, exténué, macéré, blanc comme le froc qu’il portait, mais brûlant d’une charité immense et en proie à l'exaltation de tous les grands Mystiques, car il en était un! que pour prêcher la pénitence, et il n’y rentrait que plus pâle, plus exténué, plus épuisé de vie, ayant donné de la sienne, dans des paroles sublimes, à tous les cœurs. Jamais l’Ordre de Saint-Dominique n’avait eu de prédicateur plus pathétique et plus puissant, plus dévoué au salut des âmes. Pris aux cheveux de bonne heure par la main de l’Ange de la Vocation, il était entré à vingt et un ans dans le cloître, et vingt ans à peine le séparaient de sa mort, car il devait mourir à quarante-cinq ans, quand, après la mort de Laurent-le-Magnifique, qui ne fut qu’un magnifique bandit de ce temps de bandits qui tenaient

SA VONAR OLE

SOUS eux ritalie, il aida, par ses toutes-puissantes prédications, à l’expulsion de Pierre de Médicis et à la fondation du gouvernement populaire. Un pas de plus et la politique allait s’emparer du prêtre, et bien peu de temps après elle s’en empara... Mais, à ce moment, il avait encore toute sa virginité sacerdotale. Le prêtre était encore là tout entier. Il avait tonné contre la corruption des Médicis, et en tonnant contre elle, il Pavait foudroyée. Il avait annoncé les malheurs qui devaient fondre sur l’Italie, et Florence épouvantée l’avait envoyé à Charles VIII, le Roi de France, pour le rendre favorable aux maux dont elle était accablée. C’était là encore œuvre et fonction de prêtre, puisque c’était là une intervention charitable, un ministère de pitié. Mais plus tard, le prêtre et le religieux, s’ils ne disparurent pas entièrement, diminuèrent, quand, mêlé à la législature de Florence, à travers le prédicateur perça peu à peu le tribun. M. Villari ne s’en étonne pas une minute. Pour lui, sans doute, les devoirs de Savonarole étaient écrits dans ses facultés extraordinaires, et il les exerçait, voilà tout. Il faut voir avec quelle admiration il exalte le moine devenu législateur d’une république ! Mais, pour nous, qui voyons ses devoirs ailleurs que dans l’exercice de son génie, nous demandons ce que devenait ici le prêtre ? ce que devenait le saint cosmopolitisme du prêtre catholique, le seul cosmopolitisme qui ait un sens et une efficacité ? Nous demandons si le dominicain n’enta-

SENSATIONS d’HISTOIRE

mait pas, en devenant un législateur et un tribun, la tradition apostolique de son Ordre ? Nous demandons si saint Paul, l'apôtre des nations^ aurait abandonné, ne fût-ce qu’un instant, le soin des âmes pour faire le ménage de Florence ?

Et voyez l’entraînement glissant et redoutable I Une fois tombé et parqué dans le temps, l’homme de l’éternité perd de sa grandeur colossale, et il se ravale aux misères et aux passions du temps, pour les partager.

On n’est pas intpunément sorti de sa voie, quand elle

est divine. On sait, comme prêtre, ce que fut Richelieu. On sait dans quoi il traîna sa pourpre. Ximenès resta, il est vrai, plus prêtre au pouvoir, mais Dieu seul connaît et a fait le compte de ce que ce grand homme lui prit de tout ce qui lui appartenait. Savonarole, mêlé au gouvernement de Florence, ne fut plus le religieux des vœux qu’il avait faits, le religieux de l’humilité et de l’obéissance. Un jour vint, et vint vite, qu’il désobéit comme Luther. Mandé à Rome, pour rendre compte de ses doctrines et de sa conduite, par son chef naturel et surnaturel, il recula et sophistiqua pour désobéir. Il respira le piège, fait entendre M. Yillari, entraîné lui-même du coté des sophismes de Savonarole, pour le défendre. On peut, historiquement, nier le piège; mais Savonarole l’eût-il vu, dans la clarté la plus terrifiante, il était tenu, strictement tenu, d’obéir. G’étaitsa consigne de religieux. Le soldat meurt pour sa consigne. Régulus, — un païen,: — pour

s AVON AROLE

sauver l’honneur de sa parole, retourna tranquillement à Carthage se faire massacrer. La parole d’un moine, qui est un vœu d’obéissance fait au pied de la Croix, est-elle donc moins sacrée que la parole d’un païen donnée à l’ennemi? Je ne crois certespas dans Savonarole à de la couardise. Il eût jeté sa vie sur le terrain comme un palet. Il avait la bravoure de ceux qui croient au Paradis. Quand on lui proposa le chapeau de cardinal, car Rome l’estimait assez pour vouloir en faire la conquête, il répondit qu’il ambitionnait un autre chapeau rouge ; qu’il voulait « un cha- « peau de sang». Et cependant, rien de plus misérable, de plus méprisable, selon moi, que les sophismes qu’il allégua pour se dispenser d’obéir au Souverain Pontife, si ce n’est ceux de son historien : « Il aurait pu se

« sacritier volontairement à la paix de l’Eglise, si sa « personne avait été seule en jeu, — ditM.Yillari,quine « se doute pas du devoir du religieux et du prêtre, — « attaquer dirigées contre lui s’ adressaient surtout

« à la République Florentine, dont ilétait lareprésentation « vivante et parlante. » Eh bien, c’est simplement le prêtre étouffé dans l’homme politique I

Le dernier lambeau de ce qui avait été un prêtre était dévoré... De son côté, Savonarole avait dit, du reste, « qu’on n’est pas tenu d’obéir aux injonctions « MÊME DU Pape, toutes les fois qu’on peut distinguer « clairement que la volonté des supérieurs est contraire «à l’ordre de Dieu »,ce qui, avantl’heure de son érup-

SENSATIONS d’HISTOIRE

tion dans le monde, était le protestantisme tout entier ! Et comme tout se tient, dans Tordre des idées fausses autant que dans Tordre des idées justes, lorsque le bref le plus impérieux fut lancé contre Savonarole pour lui intimer de se rendre à Rome, il n’eut pas honte d’opposer aux ordres du Pape cette affirmation, plus misérablement péremptoire que ses autres affirmations, c’est que : « la volonté de deux cent cinquante religieux, dont il était le prieur, invalidaient Tordre du Pape ». Dernier mot du protestantisme : le nombre mis à la place du droit ! L’idée éternelle des Républiques !

Ainsi, républicain et protestant! — Luther, lui, ne s’y est pas trompé. Il a réclamé comme un des siens Savonarole. « Il avait encore aux pieds de la fange théolo- « gique», — a dit insolemment le pourceau saxon, en parlant du moine de Florence, dogmatiquement catholique encore. Mais, à ses yeux, cette fange, le mérite de la rébellion Tessuyait. L’historien de Jérôme Savonarole et son temps, qui se croit peut-être catholique, car la conscience a parfois de ces illusions, combat, contre les prétentions de Luther, en faveur de l’orthodoxie de Savonarole. Il ne cesse d’opposer les doctrines incommutables de Savonarole sur la grâce et sur la liberté, à la prédestination et au fatalisme de Luther ; mais que nous importe, à nous catholiques I Si Savonarole n’appartient pas au protestantisme par la doctrine, il lui appartient par la désobéissance et

SAVONAROLE

rexcommunication méritée. Luther a eu raison de réclamer son cadavre, et nous n’hésitons pas à le lui livrer !

Mais c’est là ce que M. Pasquale Villarin’a pas compris. Troublé probablement par les idées modernes, qui sont un chaos d’ignorance et d’orgueil, il a, tout le long de son histoire, fait la distinction (la bonne dont riait Pascal, avec son rire terrible,) entre l’Eglise et la Papauté, qui ne semble rien et qui est tout, et il a oublié que tous les hérésiarques l’ont faite et que tous les hérétiques la font. Si convaincu qu’il soit et si convaincant qu’il veuille être sur l’orthodoxie de Savonarole, M. Villari, pendant tout son livre, parle toujours comme si le gouvernement de l’Église était un gouvernement ordinaire. Ce qu’il a de surnaturel lui échappe. « Il voulait réformer l’Église», dit-il tendrement du moine insurgé de Florence. Rien que cela ! Hélas ! ils le disent tous. Tous ceux qui veulent détruire prétendent réformer. Mais Savonarole, qui voulait une réforme, n’en appelait pas qu’au futur concile. Commines a dit un mot bien grave: «Il voulait « une réforme à l’épée ». D’ailleurs, pour qui ne joue pas de finesse, il n’en appelait pas au futur concile avec le Pape, mais contre le Pape. Il est vrai que c’était Alexandre VI.

Mais cela ne nous trouble pas beaucoup, que ce fût Alexandre VL M. Villari, qui n"a pas étudié Alexandre VI aussi profondément que Savonarole, est heureux de mettre Savonarole à l’abri, sous la mauvaise renommée d’un pontife que l’Histoire a affreusement noirci, en attendant qu’elle le blanchisse. Seulement, s’il comprenait mieux le catholicisme, il se rappellerait qu’il ne s’agit pas plus ici des vices d’Alexandre VI que des vertus de Savonarole, mais uniquement d’un Pape qui commande à un religieux, et d’un religieux qui n’obéit pas à un Pape. Le malheur est que le religieux n’est pas le premier venu. C’était une tête de génie, une poitrine qui avait en elle quelque chose de l’Apôtre, un dominateur des âmes par une parole qui resta touj ours, dans sa bouche, pure de toute erreur d’enseignement. C’était tout cela !... Mais il n’obéit pas ; — et cette petite fissure d’une désobéissance, fit crouler, en un clin d’œil, tout l’édifice de mérites, de talents, de vertus, de sainteté que Savonarole avait si laborieusement élevé. Et il ne fut plus, au milieu des ruines de tout cela, qu’un rebelle, — et

SAVONAROLE

qu’un rebelle qui donne la main à tous les rebelles de Funivers I

Voilà donc Savonarole, en définitive: — un rebelle. Mais un rebelle, c’est bien quelque chose, par le temps qui court ! L’amour furieux de liberté mal définie qui présentement dévore le monde, donne à Savonarole une importance que ce tapageur de quelques jours à Florence n’avait pas, dans des temps plus sévères que le nôtre et plus réglés. Savonarole est bien taillé pour la démocratie de nos tristes jours. Elle pourrait le réclamer aussi, comme Luther l’a réclamé. Elle doit avoir pour lui des admirations et des tendresses. M. Villari, qui se donne tant de peine pour sauver l’honneur de son cher moine compromis, M. Villari, qui n’est point (rendons-lui cette justice) insolent une seule fois pour le catholicisme dans son livre, a dû être entraîné par le républicain dans Savonarole et ébloui par l’orateur, et il a écrit son histoire pour faire partager ses entraînements et ses éblouissements. Ce lui sera facile. Il n’a qu’à tisonner un peu dans ce feu, plus couvert qu’éteint, pour en faire partir de la flamme. Le vent de l’époque se chargera du reste... Sous cette cendre, le feu couve toujours. Oublié du grand public de l’Histoire, Savonarole ne l’est pas partout. Comment son Ordre, qui fut solidaire de ses vertus, mais non de son péché, ne s’en souviendrait-il pas encore ?... En cherchant bien dans ses entrailles, n’y trouverait-on pas une trace que le grand

Dominicain de Florence y aurait laissée, comme la maVaria d’une influence ?... M. Villari a écrit '.Jérôme Savonarole et son temps. Ne pourrait-on pas écrire, pour le nôtre : Savonarole et le Savonarolisme?\JOTàvQ de Saint-Dominique, thomiste de doctrine, excellent et supérieur par ce côté, ne s’est-il jamais infléchi, sous l’exemple fascinateur du tribun dominicain du quinzième siècle, aux choses de la politique et de la démocratie ?... Un des plus éclatants parmi les dominicains des temps actuels, Lacordaire, n’aurait pas répugné au rôle d’un Savonarole en France, si les institutions et l’opinion le lui eussent permis. Lui, se serait soumis, — il a bien prouvé qu’il se serait soumis, en se soumettant quand Lamennais se révoltait, — mais le rôle de tribun catholique l’aurait tenté... Savonarole n’était pas loin, sous son capuchon. S’il ne put être un tribun, il voulut au moins une tribune. Après 1848, il y monta. Les passions politiques, auxquelles il avait parlé de cette bouche d’or qu’elles aimaientà entendre, les jeunes benêts, qui ne seraient pas venus à Notre-Dame s’il ne leur avait parlé que

de la liberté de l’Eglise, lui payèrent tous ses discours en l’envoyant à l’Assemblée Nationale. Piètre spectacle ! A descendre de la chaire apostolique pour monter là, il ne gagna qu’un soufflet, donné par un des rustres de la démocratie du temps. Un soufflet n’a jamais déshonoré la face d’un prêtre; Notre-Seigneur, dans sa Passion, en a tant reçu ! ^lais Lacordaire le

SAVONAROLE

méritait. 11 avait oublié, comme Savonarole, que le prêtre catholique doit rester planant sur le monde, les ailes incessamment ouvertes comme les Messagers de Dieu, et ne peut pas avoir le temps de se consacrer à cette motte de terre adorée que nous appelons la Patrie !

Eh bien, en résumé, pour toutes les raisons que j’ai signalées dans ce chapitre, je condamne et je repousse cette histoire de Savonarole que M. Villari a publiée. Littérairement, elle est médiocre. Catholiquement, elle est dangereuse. D’accent, elle n’est point passionnée ; elle a le calme avec lequel on fait beaucoup de mal. Nous n’avons pas, grâce à Dieu ! été dupe des sophismes dont elle est remplie ; mais d’autres peuvent l’être, et le seront. Le génie est le plus grand séducteur que je connaisse, et Savonarole en avait. Il eut bien d’autres séductions encore. Le génie peut être une séduction du diable, mais la vertu est la séduction même de Dieu, et il avait de la vertu. Il eut jusqu’à celle du martyre, quoiqu’il n’ait pas été un martyr, mais un coupable, justement condamné. Le martyre implique toujours

SENSATIONS d’HISTOIRE

l’innocence. Leslégislations criminelles de cetemps-là étaient terribles, parce que, dans ce temps-là, on croyait à la vérité et à l’erreur, — ce que, nous autres sceptiques, nous avons désappris; et, d’ailleurs, je n’ai pas à m’occuper de ces législations. Il fut justement condamné. Mais ce fascinateur, qui a éteint par son péché le nimbe qui attendait sa tête et qui aurait été fait de tant de rayons, q,q jettatore de l’Histoire, a bénéficié de tout, jusque de son supplice. Qui n’a pas parlé du bûcher de Savonarole ? Et cependant, il ne fut point brûlé vif, mais pendu. Le bûcher allumé sous la potence ne brûla que son cadavre, mais la flamme allumée sous la potence l’a cachée aux yeux de la postérité. On lui a fait l’honneur d’un bûcher et des mêmes outrages qu’inflige à tous les innocents et tous les héros, quand ils meurent, cette canaille qui entoure les échafauds 1

Il n’eut pas qu’elle autour du sien. Avant de mourir, il se communia lui-même de ses propres mains, comme un prêtre dont la foi à la divine Eucharistie n’avait jamais quitté la poitrine; et cefut un si sublime spectacle pour cette foule qu’il avait toujours entraînée, qu’elle ramassa des débris de ses vêtements ou de sa personne consumée, et qu’elle les mit pieusement, comme des reliques, dans ces châsses qui sont les vrais cercueils des Saints. A l’heure qu’il est, on pourrait trouver de ces chàsses-là en Italie. Mais la foule, qui l’admirait et le pleurait, en le voyant mourir, ne

SAVONAROLE

pensait point au mot de repentir qu’il ne dit pas, — car il ne se confessa point de sa désobéissance... Et cela fait trembler ceux qui croient.

Mais le livre de M. Pasquale Villari n’est pas écrit pour ceux qui croient. Et voilà pourquoi, dans notre opinion catholique, il ne fallait pas le publier.

JULES II"’

Quel est ce M. Dumesnil, l’auteur de cette vie de Jules II? Est-ce un parent de M. Alexis Dumesnil qui nous a donné une Vie de don Juan d’Autriche? Le gendre de M. Michelet s’appelle, je crois, Dumesnil, et il a publié, si je ne me trompe, des choses d’art et d’histoire. Or, celui-ci, qui n’est pas celui-là, l’auteur de la présente Histoire de Jules //, me fait bien l’effet d’être arrivé par l’art à l’histoire... Si Jules II n’avait pas été l’éclatant protecteur de Bramante et de Michel- Ange, ce M. Dumesnil nous aurait-t-il donné ITiistoire de Jules II? N’est-ce pas le grand connaisseur en art et en artistes qui respirait dans ce grand homme, qui a d’abord attiré et retenu l’historien?... N’est-ce pas ce côté fascinateur de la personnalité de Jules II

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