Histoire de Jules //, par M. A.-J. Dumesnil
SENSATIONS u’ HISTOIRE
qu’il a d’abord étudié, peut-être même exclusivement, et l’étude une fois terminée de ce Jules II dans le Jules II, qui a plusieurs grandeurs, l’historien n’aurait-il pas alors pensé à la grande histoire, ({iii pour lui est la petite ; car il a écrit à la fin de son livre ces téméraires paroles, inconscientes de leur témérité : « De la politique de son gouvernement (à Jules II), de « ses expéditions guerrières, que reste-t-il aujour- « d’hui?... Des récits d’annalistes souvent contradic- « toires,lcs uns vantant sa conduite, les autres rabais- « sant ses qualités en faisant ressortir ses vices. Mais, « quelque opinion que l’étude de l’histoire puisse « laisser de son caractère, tant que l’amour du beau « existera parmi les hommes, la basilique de Saint- « Pierre, le palais du Vatican avec ses chapelles, ses « stanzes et ses fresques, la statue de Moïse du tom- « beau de Saint-Pierre-ès-Liens, conserveront le pri- « vilège d’inspirer à chaque génération nouvelle qui « viendra les admirer, la reconnaissance pour sa mé- « moire... »
Certes! personne ne dira : non ! à la dernière partie de cette proposition certaine ; mais ce n’est point cependant à la reconnaissance des sensitifs aux œuvres d’art que doit se mesurer la gloire d’un Pape comme Jules II. Elle est vraiment plus haute que cela. Les Papes de l’Eglise de Dieu n’ont pas été inventés même pour la plus magnifique ornementation des chapelles par tous les beaux-arts réunis, mais pour l’avancement.
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dans les voies providentielles, de l’Église dont ils sont les chefs. Que les peuples soient reconnaissants ou ingrats, — et j’aime autant, pour la gloire, leur ingratitude que leur reconnaissance, — peu importe '! quand il s’agit du mérite vrai, de la grandeur réelle des Papes, aux yeux de Dieu et de THistoire. Le mérite vrai, la grandeur réelle des Papes est dans leurs devoirs de Papes accomplis, dans l’entente profonde et dévouée de leur immense fonction de Pape, (j[ui ne s’exerce pas, qui ne s’accomplit pas tous les jours de la même manière, avec la diversité des temps^ des dangers, des besoins et de toutes les ambulations humaines. Au XII'’ siècle, les devoirs des Papes n’étaient pas les mêmes qu’au xv®, quoique, dans tous les siècles, le devoir desSouverains Pontifes soit demaintenir la sainte
Eglise dans toute la force de son intégrité. Au temps de Jules II, par exemple, les devoirs, les dangers, les circonstances enfin n’étaient point ce qu’ils furent au temps de Grégoire VII; mais à chaque jour suffit sa peine. Sous Jules II, il fallait, comme il l’a dit dans son sublime programme qui n’a qu’un mot, « délivrer « l’Italie des barbares », et il se dévoua à cette grande
chose avec autant de foi, d’enthousiasme et d’inébran-
labié fermeté que Grégoire Vil aux grandioses réformes de son temps. Et c’est à f accomplissement de ce devoir pontifical, et non à la protection de quelques artistes, fussent-ils Bramante, Raphaël et Michel-Ange, quïl faut mesurer sa grandeur.
Mais l’auteur de V Histoire de Jules II n’y a rien compris. Esprit moderne, si détourné des idées religieuses et si tourné vers les arts, comme vers la seule chose qui puisse remuer nos vieilles âmes, vidées de ce qui les passionnait autrefois, l’Esprit Moderne a saisi le sien et confisqué la liberté de son jugement. M. Dumesnil a le sybaritisme de l’art, la seule émotion vraie dont soit encore capable un siècle saltimbanque, et voilà pourquoi l’artiste, le connaisseur, le Mécène en tiare est ce qu’il a préféré dans Jules II, doutant de la valeur et de la gloire de tout le reste, et disant, avec la superficialité la plus légère : il n’y a que cela qui vaille la peine que l’Histoire se souvienne de lui!
L’Histoire sera d’un autre avis. J’entends l’Histoire écrite par ceux qui en ont le discernement. Certainement, la manière dont elle l’a été jusqu’ici sur Jules 11 semble donner raison à M. Dumesnil, qui s’esf (malheureusement pour lui) inspiré des aberrations anciennes et modernes des Giaconnius, des Grassis, des Sismondi et des Daru. Mais, comme ce travail de Pénélope qui se faisait et refaisait en attendant
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Ulysse, l’Histoire se refait tous les jours en attendant la vérité. Que de fois déjà a changé cette tapisserie sous des mains patientes et appliquées ! Un écrivain de ces derniers temps, M. l’abbé Christophe, dans son Histoire de la Papauté au xv® siècle où, malgré les réserves du prêtre qui, si respectables qu’elles soient, n’ont pas le droit d’exister en histoire, a suffisamment prouvé que les politiques de Papes condamnées jusque-là étaient justifiées. Mais M. Dumesnil ne semble pas avoir eu connaissance des travaux historiques qui touchent au sien, ou qui ont précédé immédiatement le sien et commencé de redresser les erreurs ou les préjugés répandus séculairement sur beaucoup de pontificats. Un de ces pontificats, par exemple, qui a été longtemps et qui est encore quelque peu une tête de Méduse pour les historiens catholiques épouvantés, est celui d’Alexandre VI, dont on a pourtant réhabilité la politique, en attendant (travail entrepris) qu’on réhabilite sa personne. Aujourd’hui, dans sa mince histoire de Jules II, dont il fait un ambitieux vulgaire et violent, à la colère perpétuelle et presque ridicule, M. Dumesnil n’a expliqué la conduite du Pape que par des passions d’homme et de prince, et l’on dirait que les notions transcendantes de Pape et de Papauté n’ont jamais traversé son cerveau. Jules II ou Louis XII, son ennemi, ou l’empereur Maximilien, ou Ferdinand d’Aragon, et moins que cela,Baglioni de Pérouse ou les Bentivoglio de Bologne, sont au même
degré des politiques, à droits ou à absence de droits égaux, à fortunes diverses ou à intérêts différents, qui combattent entre eux à qui arrachera le plus large morceau de territoire. Et parmi eux, coupables, tous, de violence et d’ambition, d’injustice et d’iniquité, le plus repréhensible et le plus coupable est évidemment le Pape Jules II, et précisément parce qu’il est Pape et qu’il est tenu à une vertu plus haute et à un désintéressement plus grand. Pour nous conter de si belles choses, qui ont Pair fort sages et qui sont parfaitement fausses, M. Dumesnil n’est pas, il est vrai, entré dans son histoire botté de ce sj^stème qui fait illusion aux imbéciles : à savoir que le Souverain Pontife, parce qu’il est le Vicaire de N. -S. Jésus-Christ, n’a droit qu’à l’anneau immatériel de saint Pierre et à ses filets spirituels. Mais s’il nous a épargné dans son livre cette hypocrite et niaise théorie, il juge les faits de son histoire comme s’il l’avait dans l’esprit et qu’elle en eût bouché tous les regards et tous les jours.
Comment donc aurait-il entendu quelque chose à Jules II? Jules II est la plus hère et la plus superbe réponse qu’on puisse faire à cette théorie de la dépossession qui veut faire simplement du Pape le prince idéal des Apôtres et qui enlève une des couronnes à la tiare. Cette théorie de la dépossession, ou, pour mieux parler, dudétroussement, n’estpasd’hierdansle monde. Mais il fallait le xix° siècle pour qu’on eût l’impudence de la formuler. Avant Jules II et du temps de
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Jules II, elle ne se parlait pas, mais on la pratiquait. On l’appliquait rudement, par pièces et par morceaux. Les princes, qui étaient quelquefois des bandits, et les bandits,, qui étaient quelquefois des princes, tous ces Condottieri dont a tant souffert l’Italie, mettaient sans cesse leurs brutales mains sur le royaume de l’Apôtre, de par tous les rois devenu roi. Les pontifes, qui avaient le sentiment de la Papauté agrandie par le fait du temps et de son développement normal et nécessaire, comme le gland qui devient un chêne et l’enfant qui devient un homme, défendirent la royauté
temporelle de l’Eglise comme ils défendaient sa royauté spirituelle, — et pour les mêmes raisons; car la première était l’indépendance de la seconde. Au xv® siècle, le mal s’était monstrueusement précisé, et ce fut la gloire de cet homme, Alexandre YI, accusé lui-même de crimes monstrueux, que la guerre faite en Italie au banditisme féodal et militaire, qui s’en vengea peutêtre en le déshonorant. Alexandre VI défendit le territoire de l’Eglise et son indépendance, qui ne font qu’un, avec la vigueur qu’aurait pu avoir le plus irréprochable des Pontifes. Déjà, les Papes, à ce jeu des guerres de l’Eglise contre le Gondottierisme italien, avaient utilisé beaucoup de leurs neveux, ainsi que le dirait une histoire du Népotisme qui est encore à faire et qui balayerait bien des erreurs ! Alexandre VI y utilisa son fils, Gésar Borgia, qui, après tout, fut un homme de guerre ; et Jules II continua la politique
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d’Alexandre VI, et jusque contre Borgia lui-même ; il lui fît rendre les forteresses qu’il détenait. Jules II, qu’on a calomnié comme Alexandre, mais j^as dans les proportions épouvantables où fut calomnié Alexandre VI ; Jules II, accusé d’être sorti du népotisme de Sixte IV, son oncle, car il fut cardinal parce qu’il était son neveu, a, toute sa vie de pontife, qui ne fut qu’une
vieillesse, défendu l’Eglise dans sa double puissance, contre les Barbares du dehors et les Barbares du dedans, et son pontificat, aussi court que plein, se passa à rejeter les premiers hors de l’Italie et les seconds des territoires ecclésiastiques qu’ils avaient envahis. Jules II eut cette fortune de n’avoir personne pour
l’aider à garder l’Eglise. En ce labeur sanglant et qui fut terrible, il n’invoqua que l’épée italienne. Les Gibelins étaient partout. Il resta Guelfe, — purement Guelfe. Charlemagne aurait vécu à son époque, que Jules II n’aurait pas sonné le cor de Roncevaux pour faire venir Charlemagne ! Ce grand homme s’est suffi à lui-même. Il a fait sa besogne tout seul.
Magnifique spectacle! L’innocent historien d’aujourd’hui a demandé ce qui reste de sa politique et de ses expéditions guerrières. Il reste cela! et tant pis
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pour vous, historien, si vous ne le voyez pas ! 11 reste un magnifique spectacle immortel comme les grands hommes en donnent au monde pour l’éducation des grands cœurs, quoiqu’il soit, hélas ! impossible de l’imiter, dans cette décrépitude des temps. Jules II a résolu glorieusement pour l’Église, à son époque, la question qui se résout d’une façon bien différente dans la nôtre, — cette question du temporel dont est doublée la question du spirituel dans l’Église, et qu’on ne peut pas, sans faire tout craquer dans le monde, dédoubler ! Si la sainteté se compose uniquement de paix contemplative, de prière et d’austérité, à coup sûr il y a des Papes plus saints que Jules II; mais s’il y a aussi de la sainteté dans l’enthousiasme du devoir religieux de Souverain Pontife accompli tous les jours de la vie, au mépris de tous les dangers, il y a dans Jules II du saint de cette sainteté-là. Dans tous les cas, s’il ne fut pas ce qu’on appelle rigoureusement un saint, il fut un grand homme, et, parmi les Papes, un des plus grands... Cette espèce de catholiques actuels, que j’appellerais volontiers les catholiques de la résignation, qui s’imaginent que N.-S. Jésus-Christ s’étant laissé crucifier pour le salut des hommes et la
fondation de son Eglise, il faut que l’Eglise se laisse crucifier sans se défendre, alors que Dieului a mis dans la main le double glaive avec lequel elle doit frapper, ne rendent justice qu’en tremblant — ou ne la lui rendent pas du tout — à ce Jules, qui se servit de
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Tépée matérielle, comme il s’est servi du glaive spi-
rituel, pour sauver l’Eglise que Dieu avait mise sous sa garde et qu’il devait lui rendre entière. Jules, foudroyant les remparts de Bologne ou foudroyant le Concile hérétique de Pise, fait absolument la même chose. Il n’y a de différence que dans le genre de fou-
dre. Mais les vues basses ne voient pas cela. L’Eglise a horreur du sang, — disent les sensibles. Oui ! du sang injustement ou inutilement versé. Mais de celui qui coule pour son triomphe ou pour sa gloire?... Elle n’a pas eu horreur du sang des Croisades. Elle n’a pas horreur du sang quand elle y mêle le sien pour la cause de Dieu, dont elle estla continuation sur la terre. Pierre d’Aubusson, qui sauva, à Malte, on peut le dire, la Chrétienté, était un religieux, et plus de cent cardinaux dans l’Histoire qui ont fait la guerre, commandé des armées, et quelques-uns (comme le cardinal Vitteleschi par exemple) avec un génie comparable à celui des meilleurs généraux, peuvent avoir du sang de l’ennemi sur leur pourpre cardinalice sans que jamais il y fasse tache. Et pourtant, ce mot : « l’Église a hor- «reurdu sang», détourné de sa signification profonde, fait remonter un peu de cette horreur sur le visage trop guerrier, dit-on, de ce Jules, que le catholique Michel - Ange ne craignit pas, lui ! de nous sculpter avec une épée dans la main. Jusqu’en ces derniers jours, jusqu’à Andin qui fut un laïque et Rohrbacher qui fut un prêtre, et qui ont vengé la mémoire de l’héroïque Pon-
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tife des religieux, des catholiques, comme Ciaconius,qui Font méconnu, ou des protestants, comme Sismondi qui en ont mal parlé, le seul historien de Jules II a été Michel-Ange, et vous comprenez, après cela, qiron puisse, en histoire, se passer très bien des Dumesnill
Malheureusement, l’histoire coulée en bronze par Michel-Ange n’existe plus. Les ennemis du Saint-Siège, qui étaient des Français ce jour-là, renversèrent dans Bologne saccagée le chef-d’œuvre, dont les débris servirent au duc de Ferrare qui, du moins, dans le Pontife, comprenait le héros, à faire un canon qu’il appela noblement Jules II. Mais la tête de la statue échappa, et elle était si majestueusement belle et d’uii tel ascendant d’expression qu’elle imposa aux Bolonais insurgés, et qu’ils n’osèrent pas plus y toucher que les historiens, bégueulement religieux ou philosophiques, qui ont écrit avant Rohrhacher et Audin, n’ont touché à cette hère figure. Eux seuls, en effet, ont parlé de Jules II avec la largeur de l’intelligence catholique et la juste admiration que mérite ce Pape, exceptionnel entre tous les Papes qui ont illustré la Papauté.
Parce qu’ils sont Français tous deux, ils n’ont point imité Louis XII, qui trouvait que le métier d’un Pape — dit Rohrhacher avec ironie — n’était pas de battre (quelle idée!) un Roi de France et des Français I Tous les deux, parmi les catholiques, comme Ranke, parmi les protestants, qui n’a pu résister à la magnanime
physionomie de Jules II, ne se sont pas vulgairement et petitement scandalisés des instincts et des hautes aptitudes militaires du vainqueur de la Mirandole, de ce Jules César de la Papauté qui vainquit les Gaulois comme Pautre, non plus chez eux, mais chez lui, où ils étaient venus l’attaquer, et qui, au sein des guerres les plus acharnées, n’en resta pas moins un vrai prêtre
de l’Eglise de Dieu, aux doctrines, et aux mœurs, et aux incessantes préoccupations du prêtre : — Pape toujours et partout, dans les camps comme au Vatican, et là comme ici entouré de ses cardinaux, — qui, comme le cardinal Médicis à Ravenne, assistaient les mourants sur les champs de bataille, quand ils ne se battaient pas ; — tête originale et grandiose à double gloire, comme l’Église à double puissance. Les historiens de son temps qui le connurent, mais qui n’ont pas su le juger, nous le représentent, vieillard, avec l’impétuosité d’un jeune homme, espèce d’Achille à l’âge de Nestor, entrant dans les villes prises monté sur un cheval fougueux, avec sa longue barbe blanche et son rochet sans étole. Et cette peinture est presque un symbole ; car le rochet disait éloquemment aux yeux que le prêtre vivait, en Jules II, par-dessus le soldat, et empêchait ceux qui le voyaient à la tête d’une armée de l’oublier !
Quant à lui, il ne l’oublia jamais. M. Dumesnil, qui sous des formes fades et des connaissances incomplètes cache un ennemi, — un ennemi non seulement de
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Jules II, mais aussi de Ferdinand le Catholique et peutêtre bien du catholicisme tout entier, — ne consacre que quelques lignes brèves et plates à la mort, que Rohfbacher a si bien et si longuement racontée, de cet homme qui méritait bien, certes ! le coup de canon en état de grâce que demandait et qu’eut Turenne, mais que le boulet, providentiellement, épargna, pour qu’il pût mourir dans une auguste lenteur et dans une édification sublime, l’œil attaché (cet œil d’aigle qui allait se fermer) sur son successeur et l’avenir prochain du Saint-Siège... En disposant ainsi de son serviteur, pas de doute que Dieu n’ait voulu que le héros mourût exclusivement en Pape, pour marquer mieux qu’en lui le Pape n’avait jamais été emporté ou étouffé par le héros ! Avant de mourir, ce grand combattant, autant par l’excommunication que par les armes, fît lire au concile de Latran, solennellement assemblé, sa bulle du 24 février 1513 contre les abus, les dangers et les simonies du futur conclave, et ce fut là la dernière bataille de cet intrépide et infatigable batailleur.
Tel fut Jules II, à qui M. Dumesnil a reproché ses vices et qui n’en a qu’un dans son récit : — la colère,
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la yiolcnce ; mais la violence qui ravit les deux, et qui, en attendant qu’elle les ait ravis, chasse l’étranger de la patrie! Il paraît que M. Dumesnil, le tranquille Baptiste de l’Histoire, ne connaît pas cette violence-là. Les vices de Jules II, on les cherche dans M. Dumesnil, puisqu’il en a écrit le mot, et on ne trouve que cette généreuse colère, toujours prête, en l’honneur de la gloire de Dieu et contre les ravageurs
sacrilèges des territoires de l’Eglise. M. Dumesnil, qui reste douceâtre et éteint, même quand il blâme, radote beaucoup de cette colère, qui est tombée, du reste, dans les rhétoriques, et qui fait écrire à tous les grimauds parlant de Jules II : « le fougueux Pontife ». C’est obligé. Il lui reproche sa haine implacabie contre les Français ; mais pouvait-elle s’apaisât tout le temps que les Français plantaient leurs lances en Italie ? Et d’ailleurs, quel était le plus implacable, de Louis XII qui s’obstinait à l’attaquer, ou de lui, Jules, qui s’obstinait à se défendre? « Il laissa le monde agité par ses « ambitieux projets », dit encore M. Dumesnil, qui, lui; n’agite personne, même en écrivant faussement l’histoire, et dont les erreurs manquent de l’espèce de vie qu’a parfois l’erreur. Inconséquent par cécité, ce pauvre bonhomme d’historien prend des conclusions qui se retournent contre lui. Jules II, dit-il, s’était séparé
des Yénitiens. Il avait voulu rétablir les Médicis à
Florence. Il avait conquis deux fois Bologne ; c’està-dire reconquis ce qui lui appartenait. Il avait recou-
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vré Pérouse et les villes de la Romagne faisant partie autrefois du domaine de l’Église. Il y avait ajouté Parme, Plaisance et leurs territoires, et il allait y ajouter encore Ferrare quand il mourut. Tout cela vous fait l’effet d’étre bien quelque chose, mais voilà ce que M. Dumesnil, qui est, à ce qu’il parait, un grand connaisseur en choses solides, appelle du vent. Tl sema le vent, dit-il, et l’Italie recueillit la tempête. C’est le mot du prophète Osée, employé une fois de plus par un indigent en métaphores, qui n’est, lui (qu’on me passe cette calembredaine méritée l),ni osé, ni prophète !
Et c’est parceventqu’ilfinitsonhistoire. Impossible à moi de la traiter plus sérieusement, cette histoire, qui elle-même est un vent semé par M. Dumesnil, lequel
n’est pourtant pas un Eole et ne causera aucune tempête, ne remuera absolument rien dans l’univers. Le vent de M. Dumesnil est tout au plus le zéphyr d’une petite haine tranquille. Quand il a fini de le promener et de l’exhaler sur les pâles fleurs de la rhétorique fanée de son histoire, il se met tout à coup à souffler, non pas plus fort, mais autrement; car rien n’est fort chez ce souffleur, et ce qu’il sème, c’est alors le vent de l’éloge. « Autant, — dit-il avec des rengorgements de « Brid’oison qui juge, — autant la politique de Jules II « est faite pour inspirer à tout chrétien (qui n’est pas « catholique) et à tout ami de la paix (qui l’est même « sous les coups qu’il reçoit) un sentiment de réproba- « iion^ autant sa conduite avec les artistes est digne de
« tous leséloges», — même des siens, etilleslui donne dans un style qui ne l’embellit pas, par exemple! Jules II, le Réprouvé (politiquement) de M. Dumesnil,
en devient tout à coup VE lu ; le grand objet de son admiration sans réserve. L’homme du bibelot moderne, le Byzantin de cet art, qui est la fureur de notre décadence et qui a envahi jusqu’à Pâme sans passion de cet homme qui ne comprend pas la sainte fureur de Jules II, luttant contre toutes les barbaries de son temps, s^incline maintenant avec respect devant celuilà qu’il eût flétri tout à l’heure, si sa main était assez forte pour flétrir quelque chose! Si grands que fussent en efTet les arts et les artistes sous le pontificat de Jules 11, ils ne furent, après tout (qu’on juge par cela du reste), que les bagatelles de cette vie immense. Mais qui aperçoit cela, aujourd’hui où toute hiérarchie intellectuelle et morale est renversée? Seulement, si la Critique signifie encore quelque chose, elle n’existe que pour essuyer d’un coup de plume ces petits juge-’ ments, tombés à tort et à travers sur la mémoire des plus grands hommes ou des plus grandes choses de l’histoire, — comme l’aigle, dans Lafontaine, essuye d’un coup de son aile les crottes de l’escarbot tombées sur la robe de Jupiter.
GRÉGOIRE VII ’
L’histoire de Grégoire YII, de Villemain, publiée par la Librairie académique de Didier, nous a remis en mémoire deux autres histoires qu’il serait peutêtre intéressant, pour le juger mieux, de rapprocher de Touvrage posthume du célèbre académicien. Grégoire YIl, d'ailleurs, vaut cette peine que nous allons prendre. C’est une des plus grandes figures de J’Histoire moderne, si ce n’est pas la plus grande. Et je n’excepte même pas Charlemagne ! En effet, pour un esprit qui scrute, Charlemagne n’a plus ses sept pieds de haut devant ce petit moine pâle qui fut Hildebrand et qui devint Grégoire Yll. On retrouve entre les deux supériorités de ces deux hommes immenses la
1. Les trois derniers historiens de Gre'goire VU : — Histoire de Grégoire VU, par Villemain. — Histoire de Grégoire VH, par Voigt. — Saint Grégoire VIU par l’abbé Davin.
différence qu’il y a entre l’Eglise spirituelle et divine, sur laquelle Grégoire VII a imprimé son génie inspiré par elle et dont l’empreinte subsiste toujours, et l’Etat matériel et terrestre, qui s’en alla en miettes quand la forte main qui l’empoignait et qui le portait comme un globe cessa de le tenir.
Que reste-t-il de Charlemagne et de son Empire ?... Pouvons-nous en dire autant de Grégoire VU?... De plus, même à part la supériorité du génie, une autre raison pour la Critique de s’arrêter quelque temps devant la figure de Grégoire VU, c’est qu’elle n’a pas toute sa clarté, c’est qu’aujourd’hui elle n’a pas encore le salaire de gloire auquel elle a droit. Charlemagne a eu tout de suite le sien. Sa gloire n’a jamais été ni discutée ni interrompue. Le rayon en a filé droit, de lui à nous, le long des siècles. Mais fétoile de Grégoire VII a subi l’outrage de bien des nuées, et de nuées soufflées par des bouches qui auraient dû les dissiper et qui les apportèrent, comme;, par exemple, pour n’en citer qu’une, la plus puissante et peut-être la plus coupable, la bouche auguste de Bossuet !
C’est donc seulement depuis très peu d’années, que Grégoire VU a commencé de sortir des nuages entassés par toutes sortes de mauvaises haleines sur sa mémoire. Le livre de Villemain, qui fut longtemps un si grand monsieur littéraire et qui n’est plus maintenant que Villemain, avait, quand il l’entreprit, la prétention de dire la vérité sur Grégoire VII, qui, ma foi.
GREGOIRE VU
l’aurait-on cru? avait tenté sa rhétorique... Mais ce n’est ni un sceptique, ni un rationaliste qui peut jamais dire la vérité, attendu qu’on ne la possède que quand on l’aime. Publié d’hier, le livre de Villemain, achevé depuis trente ans, reposait du sommeil des momies dans le cabinet de son auteur, qui garda celle-ci, sous ses bandelettes d’araignées, strictement cachetée dans son papyrus poussiéreux. Pendant ce temps-là, un protestant, — qui, tout protestant qu’il fût, avait plus de poussée dans l’œil que le myope et sceptique Villemain, — Voigt, publiait un livre qui, traduit en français, la langue vulgarisatrice par excellence, commença de changer les grandes opinions insolentes en petites opinions respectueuses. Puis enfin, l’abbé Davin, catholique comme il faut l’étre pour comprendre intégralement Grégoire VII, fit paraître son Samt Grégoire F//, qui n’est pas moins un livre très exact d’histoire pour être une vaillante apologie. Ce sont ces trois livres dont je parlerai, en commençant par le plus ancien de composition, mais le plus récent de publicité. Travail de rapport comme une mosaïque, et de comparaison. Nous monterons les marches de cet escalier. Nous nous élèverons de Villeniain à Voigt et de Voigt à Davin ; car, après Fabbé Davin, il n’est guère possible de monter plus haut dans le renseignement et dans la lumière. Assurément, le livre de M. l’abbé Davin a, littérairement, bien des défauts que je signalerai. Ce n’est point, par le talent, le dernier
SENSATIONS d’hISTOIRE
IfeO
mot des historiens que Grégoire YII attend encore, mais s’il y a un dernier mot, j’ose l’affirmer, il ne sera dit que dans l’intonation et dans l’accent de M. Davin.
Et de fait, aurait-on tout le talent du monde, — et Villemain, malgré sa réputation, ne l’a pas — aurait-on tout le talent du monde, pour écrire l’histoire de Grégoire VII, — qui n‘est pas seulement un grand homme, mais un saint, et, ne biaisons pas! un saint à miracles, — il faut être indispensablement de la religion des Miracles et des Saints. Ce n’est point une opinion nouvelle que j’exprime là. Je l’ai dit, à propos, je crois, de Jeanne d’Arc,ce mystère de vierge incompréhensible à qui ne croit pas à la Sainte Vierge et à sainte Catherine, il faut avoir le sentiment catholique ancré jusqu’aux entrailles de son être pour traiter des sujets d’histoire où le catholicisme est si fortement, si substantiellement intéressé. Le surnaturel étant l’essence même du catholicisme, il n’y a qu’un esprit qui puisse aborder et pénétrer les faits dont il déborde : c’est un esprit qui admet le surnaturel. Et
GREGOIRE VII
ceci est de nécessité première, de condition sine qua non. Le surnaturel est le fond même du catholicisme* Or, pour parler une langue, il faut en savoir le fond, comme il faut la savoir à fond pour la bien parler. Or, encore, tel n’est pas le cas pour Villemain, ce lettré fort en thème, mais parfaitement ignorant des choses et de l’esprit du catholicisme, qu’il n’a guère jamais regardé que par ses côtés littéraires. Je n’ignore pas qu’il l’a vanté en ses Cours de littérature, et qu’il a traduit et desséché, dans sa langue maigre et vernissée, des passages bouillonnants des saints Pères. Mais il est certain que ce lettré n’avait pas les notions les plus élémentaires du catéchisme. A l’âge où l’on devrait l’apprendre encore, l’enfant célèbre, le Prix d’honneur travaillait dans le cabinet de l’Empereur, et ce n’était pas le catéchisme qu’on y apprenait...
Elève d’une Université voltairienne, s’il n’ était pas voltairien jusqu’à la peau, il l’était dans le sang ; mais comme ce sang ne roulait pas de bile, comme aucune passion, si ce n’est la vanité littéraire, n’en a jamais troublé le cours, son voltairianisme s’assoupissait dans un scepticisme dont il faisait de l’impartialité à son usage ; car, pour qui ne tient à rien, il est aisé d’étre impartial 1 Ce rationaliste des premiers jours du siècle n’avait pas certainement de haine contre le catholicisme, et le livre que voici l’atteste. Il n’y en a pas. C’est dans son livre comme dans sa vie. Il n*y a, pour rien, ni haine ni amour, en ce rhéteur dont
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le cœur n’est qu’une phrase, et encore pas toujours bien faite ! Et s’il a manqué son Grégoire Yll, il ne l’a pas manqué en vertu d’une intensité quelconque, mais par le fait de toutes les médiocrités possibles dans les idées, dans le langage, dans les points de vue et dans les sentiments.
Il n’y a même pas une épigramme. On dit pourtant qu’il les dardait assez bien à l’Académie, entre Trissotins de l’endroit. Mais ici, dans cette histoire, qu’avait-il à épigrammatiser ? 11 n’a ici ni sympathie, ni antipathie pour personne. En cette âme de coterie, il n’est pas de place même pour une passion de parti. Il y a trop loin de Grégoire VII, de la grande Mathilde, de Henri d’Allemagne, de Pierre Damien, au nommé Villemain, de la troisième cour de l’Institut, pour qu’une haine puisse s’établir dans un coin de cette petite nature tranquille de grammairien. Gela ne sent pas les grands hommes ! Gela ne s’anime pas pour les redoutables lutteurs de ces luttes religieuses finies ! Je n’ai jamais vu rien de si morne. Le livre d’aujourd’hui est bien l’expression sans expression de l’indifïerence en matière de religion et en matière de tout ; car c’est l’absence de tout... L’âme du grammairien roule sous sa plume des mots qui n’ont pas la puissance d’émouvoir une seule fois l’imagination glacée qui le» emploie. 11 accorde très bien du génie à Grégoire VII, mais il lui impute de l’orgueil et de l’ambition comme il lui a imputé du génie. L’orgueil, il ne le méprise
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pas. L’ambition, il la constate, mais il ne la condamne point. Tout cela ne l’agite pas. Grégoire est-il de bonne foi ? Qui sait ?... Dans tous les cas, c’est un grand politique. En son livre, insipide et incolore comme l’eau, mais qui n’a pas la clarté de l’eau, l’auteur étourdi d’une histoire si grave prend perpétuellement des prétentions pour des droits et des droits pour des prétentions. 11 ne se soucie pas que toute l’histoire s’insurge contre lui pour le contredire ! 11 va son train, sans faire de train. « Je suis celui qui n’aime pas », a dit le Diable. Le Villemain de ce livre peut le dire aussi, mais si c’est le diable, c’est un pauvre diable ! Il ne ressemble guère à la réputation qu’on lui a faite, et ce livre est capable de l’emporter.
Pour ceux qui le liront, on y verra la médiocrité foncière de cet homme, qui fut un enfant célèbre, non pas comme Mozart, mais comme François (deNeufchâteau), ce pauvre François de Neufchâteau,qui redevint obscur à dix pas du petit éclat qu’il avait jeté. Si Villemain le redevient jamais, il y aura mis plus de temps ; car pendant soixante ans et plus, il a passé pour l’esprit le plus brillant du siècle. Dès qu’on parlait de lui, c’était .ce mot-là qu’on disait. La phrase était faite comme un petit pâté chaud, toujours de la même manière, et on la servait... Il avait pipé tout le monde, même Chateaubriand, un dégoûté de tout, excepté de lui-même, difficile à piper ! Ce voltairien sans bile, sans nerfs, sans flamme au ventre, sans Diable au coiys
comme disait Voltaire, équivalait à Voltaire. C’était le Voltaire à bon marché du xix® siècle. Les gouvernements craignaient ses épigrammes. Je ne lui en ai connu qu’une bonne, mais ce n’était pas celle-là que craignaient les gouvernements ; c’était son nez, quand il le retournait vers vous. Pointe terrible, gauchie, contournée, comme toute la personne de ce Riquet à la Houppe littéraire. C’est sur cette pointe impertinente qu’il recevait les candidats à l’Académie, et un jour le poète Baudelaire en eut tant peur qu’il se sauva, croyant qu’il allait la lui passer à travers le corps. Trente ans roi de l’Académie, — ces rois de l’esprit, à ce qu’ils disent ! — Sainte-Beuve, en verve de critique et plus courageux qu’à l’ordinaire, l’appela Thersite, et le mot atroce est resté. Et cependant, malgré tout cela et à travers tout cela, malgré cette réputation qui était devenue un lieu commun de rhétorique, — comme ses propres phrases, — malgré son bonheur perpétuel, comme son secrétariat à l’Académie, il n’était (pour qui savait voir) qu’une forte médiocrité en caisse, une médiocrité méconnue, qui avait l’honneur d’être méconnue comme une supériorité.
Et en sa qualité de médiocrité, qui ne doutait de rien, comme toute médiocrité, il mettait la main sur l’épaule aux plus grands sujets. Ainsi fît-il à Cromwell, ainsi fit-il à Grégoire VII, pour lequel il aurait fallu quelque chose comme un de Maistre. Il était dans toute la maturité du genre de talent qu’on lui recon-
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naissait quand il fut pris de la fatuité d’écrire une histoire de Grégoire YII, et il l’écrivit jusqu’au bout avec une superficialité qui tient le milieu entre la distraction et l’ânerie.
Et si le mot vous paraît trop gros, je le justifierai par un exemple. Il dit quelque part d’Hildebrand qu’avant son élection il avait surpris la confiance de la comtesse Mathilde, dont il était \q confesseur et le conseil. Or, Hildebrand n’était que diacre, quand il fut élevé à la papauté. Franchement, quand on écrit l’histoire d’un Pape, il faudrait savoir ces choses-là 1 Or, tout est de cette sûreté de notions dans cette impertinente histoire. Un jour, pourtant, elle l’inquiéta de sa superficialité même... Ce fut quand, après l’avoir annoncée et promise, un homme se leva, l’womo di sasso, un savant indou-allemand, d’une science énorme, mais clarifiée parle maître bon sens du catholicisme, lequel homme dit, d’une petite voix mordante, que « si M. Yillemain avait l’audace de publier son Grégoire F//,il y répondrait page par page ». C’était M. d’Eckstein, une tête de Méduse ! qui fit rentrer, non pas au corps, — elle en était sortie, — mais au tiroir, cette histoire qu’on en retire aujourd’hui parce qu’il n’y a plus de d’Eckstein à craindre et de Yillemain à faire trembler !
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Et ce n’était pas, du reste, une fatuité à M. d’Eckstein de dire si superbement à l’avance qu’il répondrait au livre de Villemain, comme c’en était une à Villemain de traiter ce grand sujet de Grégoire VII, le plus grand qu’il y ait en histoire ! Le catholique d’Eckstein connaissait d’avance l’incapacité radicale d’un homme aussi peu catholique que Villemain. Même en laissant de côté Grégoire VII et ce qui est plus que sa personnalité humaine, — c’est-à-dire Q.Qiétatde sainteté que j’oserais appeler sa personnalité divine et qui, admis une fois, purifie et change tout en Grégoire et bannit à jamais ces idées de fougue, d’ambition, de hauteur, de duplicité politique qui planent sur la tête du noble et grand pontife et l’ofîusquent de leur ombre, — il y avait une raison encore, tirée moins de Grégoire que de l’histoire même dans laquelle il se meut, et qui frappait Villemain d’une autre impuissance, facile à prévoir. La question des Investitures, la plus grande du moyen âge, est toute la question du siècle de Grégoire Vil, et ce n’est pas là une question politique comme une autre. Le fort en thème et en version qu’était
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Villemain pouvait lire assez de latin dans les Ghro- . niques du moyen âge pour se mettre au courant des choses du pontificat de Grégoire VII et en raconter les détails avec plus ou moins d’information, de précision, d’intelligence ; mais la question des Investitures est, en soi, quelque chose de plus qu’une question historique comme il y en a tant. C’est la question des questions, c%est la question du tout, en politique et en histoire. En d’autres termes, cette question, qui n’est pas finie, quoiqu’elle semble finie, est la prééminence de l’Église sur l’Etat, et sur cette question, en ce moment, nous luttons et vivons encore. L’indépendance de l’Église et de rÉtat est, en effet, la solution moderne de cette question, résolue autrement par Grégoire VII ; car où ce grand homme, dans la tradition de son Eglise, établissait une hiérarchie, l’Esprit moderne, dans sa tradition révolutionnaire, établit une égalité. Ici donc, il ne s’agit plus uniquement des faits d’une lutte qui fut acharnée et formidable, entre Grégoire et l’empereur Henri, et que le premier venu pourrait raconter ; mais il s’agit de la cause de ces faits et de cette lutte, sur laquelle l’historien était rigoureusement tenu de s’expliquer.
Beaucoup d’historiens des siècles précédents n’avaient vu là qu’un essai vigoureux de théocratie, pratiqué par un prêtre de génie, à grand caractère. Mais cet essai de théocratie, si peu personnel à Grégoire, n’était-il pas plutôt la conséquence immédiate
SENSATIONS d’hISTOIRE
et inamissible du principe même de l’Église, telle qu’elle a été instituée par N. -S. Jésus-Christ?... Et si cela était, voilà encore, par là, Grégoire expliqué et justifié par l’idée qu’il a représentée toute sa vie; le voilà dans une telle clarté qu’il est impossible d’avoir un doute sur l’impersonnalité de ce grand homme, qui n’est plus alors le politique plus ou moins fort d’un système quelconque, mais le propagateur et 4e propulseur, dans ce qu’elle a de plus pur, de la Vérité I
Seulement, pour s’élever à cette hauteur de métaphysique historique, il était besoin d’une autre tête que de la petite tête rationaliste de Villemain, cette boîte à mots, faite pour le dictionnaire de l’Académie. Aussi, elle, cette pauvre tête, a-t-elle ajouté par le scepticisme de son Histoire aux doutes et aux embarras créés par tant d’historiens, qui ont entrechoqué sur Grégoire VII et sur son siècle les affirmations les plus incohérentes et les plus contradictoires. Tous, depuis Bossuet, hélas ! sur lequel nous allons revenir dans le courant de ce travail, jusqu’à Bayle et Voltaire, avaient leurs raisons pour diminuer le grand homme absolu qui fut Grégoire VII; mais Villemain n’a aucune raison, lui, que lui-même. Tout uniment, il ne sait que penser. Il ne sait que penser et que choisir, ^ntre le Grégoire irréprochable et saint, que l’Eglise a mis sur ses autels, et le Grégoire impétueux, fanatique, impérieux, terrible, mais après tout un malin,
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un homme de génie reconnu par les hommes. Et il reste là, entre ces deux Grégoire, bégayant et irrésolu comme le juge Brid’oison, tournant successivement, comme la girouette de deux opinions contraires, en deux sens opposés dès qu’elles soufflent I Et voilà le grand vice, le vice irrémissible de cette histoire : elle manque de netteté, de sécurité, de certitude. L’auteur ne sait pas. 11 croit^ par exemple, que l’Eglise est une petite démocratie en ses origines, quoique les paroles de Notre-Seigneur aient fait de saint Pierre un omniarque. 11 est oublieux, quand il n’est pas ignorant, et quand il est ignorant, — car douter, c’est igyiorer la conclusion des choses, — il cache son ignorance sous ces peut-être et ces il semble sans fin, qui sont les gonds de fer ou de laine sur lesquels M. Renan, depuis Villemain, fait tourner l’histoire. Chose curieuse et qu’on n’a pas dite, à plus de vingt-cinq ans de distance il y avait, en Villemain, la larve de Renan, ce monstre historique qui arrondit hypocritement, pour les faire passer, les angles de ses négations avec la petite lime du doute. Certes, Villemain n’est pas si fort, si conscient, si organisé que Renan ; mais c’est aussi l’homme du doute, en histoire. C’.est le doute naïf, malgré son air de bossu futé... Qu’il sorte donc de l’Histoire! Si je iis un point controversé d’histoire, ce n’est pas pour ajouter à mes anxiétés et à mes doutes, mais pour les faire cesser !
SENSATIONS d’HISTOIRE
Encore une fois, prenez-y garde ! ceci est fondamental et supprime tout examen ultérieur du livre posthume publié par la Librairie académique, pieuse à la mémoire de ses morts et dont la publication d’aujourd’hui ressemble à un service de fin d'année. Cette vie de Grégoire VII, que Villemain a poussé le doute sur le doute jusqu’à ne pas publier, a seulement ajouté une paperasse de plus au dossier, si chargé déjà^ du puissant Grégoire VII, — le plus fier scandale qu’il y ait dans le monde de l’Histoire ! Nous en avions bien assez comme cela...
Quant au mérite littéraire de cette paperasse, — ceth3 très petite question, après la grande que j’ai signalée, — ce mérite est mince pour une Critique qui n’admet pas de beauté littéraire sans émotion, — concentrée ou non, — sans pensée et sans enthousiasme. Or, le manque de pensée, d’émotion, d’enthousiasme, qui ne le sait? sont les caractères ordinaires de la littérature de Villemain. Ce faiseur de cahiers d'expressions, cet enfîleur de mots qui ne sont pas toujours des perles, cet homme sans poitrine, — qui, intellcc-
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tuellement, Ta aussi dans le dos, — n’a jamais eu un enthousiasme dans sa vie. Il a eu des joies de pédant pour un texte latin retrouvé, comme un jour l’a raconté, à l’Académie, un linguiste plus râblé que lui qui y faisait son oraison funèbre. Mais de large dilatation, de large palpitation comme en ont les grands écrivains devant les grandes choses de ce monde, ce malingre n’en avait pas. La tiare du pape et l’étole de pourpre peuvent gêner un peu le voltairien du fin fond, qui est, en Villemain, inarrachahle ; mais il y a d’autres grandeurs que Grégoire dans cette GrégoireVIL II
y a Robert Guiscard le Normand, ce géant, qui devient plus grand qu’il n’était debout quand il s’agenouille devant le Pape. Il y a Henri d’Allemagne, le chaos du moyen âge tout entier dans un seul homme. Il y a la grande princesse Mathilde, qui fait tête d’homme en cette histoire, l’héroïne qui a défendu la Papauté en Italie, comme plus tard Jeanne d’Arc, en France, à défendu la Royauté. Eh bien, devant ces êtres jetés par Dieu en des proportions qu’à présent on ne connaît plus, Villemain reste le rhéteur qui n’a pas oublié ses devoirs de concours et qui les recommence. Pour lui donner un prix d’honneur encore, nous avons, nous, une conception trop haute de l’Histoire et du talent — même littéraire — qu’il faut pour l’écrire, et nous ne pouvons que lui dire, en modifiant ce mot connu de madame de Boufflers à son mari :
« Passez, bonhomme ! (Il était déjà passé, — mais
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il revient, avec son livre.) Quand vous étiez petit garçon, on vous a donné. »
C’est quand on sort de l’histoire ignorante et sceptique de Yillemain qu’on apprécie à juste prix l’histoire savante et affirmative de l'Allemand Voigt. Villemain, à force de se balancer, — comme un singe, au bout de sa queue, — sans s’arrêter jamais, entre les opinions contraires, donne le mal au cœur de l’escarpolette. Mais en entrant dans V Histoire de Voigt, l’esprit se raffermit et reprend son aplomb et son bien-être dans un air tonique. Tout est relatif... On respire avec suavité. Voigt, je l’ai dit déjà, est protestant, et son livre porte, ici et là, les marques de son protestantisme, quoique l’abbé Jager, son traducteur, les ait parfois essuyées dans sa traduction et dans les notes qui l’accompagnent. Il a même, je crois, supprimé tout un passage sur Luther qui n’avait que faire ici. Quoi qu’il en soit, du reste, le protestant, chez Voigt, ne l’a pas empêché de porter sur Grégoire VII un regard ferme et lucide, — le premier regard de cette sorte qui ait été appuyé sur Vindivi-
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dualité de ce grand homme. Chose extraordinaire ! ce n’a pas été un regard français ; et honte sur nous ! c’a été un regard allemand...
Mais un regard d’Allemand débarbouillé. Dans le livre de Yoigt, où l’antagonisme de Grégoire YII et de Henri lY, l’Empereur d’Allemagne, tient une place énorme, et où commence de s’agiter, comme dans des entrailles qui n’ont pas encore le mal qu’elles couvent, la question qui sera plus tard la question gibeline et guelfe, l’Allemand Yoigt est toujours du côté du Pape contre l’Empereur, ou, pour parler plus exactement, de Grégoire YII contre Henri. Car c’est Grégoire, c’est Hildebrand sous Grégoire, c’est cette figure si positivement grande de l’homme sous le pontife, qui a saisi, dans la grilTe de sa netteté, cette âme d’Allemand, et l’a empêchée de se jeter dans des contemplations allemandes. Il n’a pas rêvé. Forme lourde, esprit épais, — il rattrape par là sa nationalité, ^ il a montré vraiment des qualités de raison qui étonnent quand on les rencontre en ces têtes germaniques, toujours plus ou moins dévorées par la rêverie ou par l’abstraction. Yoigt a eu, d’emble'e, la vue claire et perçante dugrand homme dans Grégoire YII ; mais je supplie qu’on n’aille pas plus loin que ma . pensée et que la sienne : il n’a vu en Grégoire YII que le grand homme, et il y avait beaucoup plus !
Seulement, il a vu le grand homme, et c’est déjà
beaucoup, dans l’état où, quand il écrivait, il trouvait
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l’opinion devant lui. Il a dégagé le grand hoinnie, le pur grand homme, du fanatique, de l’impérieux, du terrible, du tonnant, de renvaliisseur, du sorcier, du Satan; car, pour les historiens d’Hildebrand, — comme ils disent de Grégoire VII, croyant tuer avec son petit nom de moine son grand nom de Pape, — il a été même sorcier, même Satan, Grégoire VII !!!... Voigt a eu le courage de traverser tous ces entassements de la haine, de la peur, du mensonge et de la bêtise, et a dit : « Je suis sûr que le grand homme est au fond de tout cela, et je l’en ferai sortir », et de fait, il l’en a fait sortir. Pour mon compte, je n’en avais pas besoin, moi ! Grégoire VII calomnié me paraissait plus beau... Le bétail imbécile qui forme le monde est digne d’un tel mépris que la plus belle pourpre qu’on puisse attacher aux épaules d’un être fier, c’est la pourpre de la calomnie, et les plus beaux diamants dont on puisse consteller cette pourpre, ce sont les crachats de l’injure qu’on ne mérite pas. Mais il ne s’agit pas de moi ni de mes manières de sentir.
Eh bien, c’est ce mantéau de la calomnie que Voigt a déchiré sur les épaules du Pontife romain ; c’est ce manteau que porte toute grandeur humaine, et que Grégoire VII a porté plus qu’aucun autre pendant des siècles, comme un autre PJcce Homo! Il était un homme, en effet, l’homme de l’Homme qui a fait dire pour la première fois à tous les peuples : Ecce Homo ! Grégoire VII l’a continué sur la terre, où il l’a fait triom-
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pher dans son Église, qui est Lui toujours! Assurément, Yoigt ne pouvait guère se préoccuper de cela. Il ne pouvait guère se préoccuper, comme il l’aurait fallu, de la Yérité divine que Grégoire YII a exprimée pendant son règne; mais son mérite a été de réhabiliter la mémoire humaine de ce .Pape aux yeux des hommes, et de rendre ce service, indirectement, à l’Eglise romaine, de faire respecter par messieurs les raisonneurs instruits de ce monde un des plus grands hommes de l’Eglise, dont ils retournaient contre elle la grandeur.
Car ils la retournaient contre elle ! Dans leurs idées, l’ambition de Grégoire, ce soi-disant tyran des rois et des peuples, était l’ambition de l’Eglise. La force avec laquelle l’humble moine, devenu Pape, avait tordu les faits de son temps dans ses mains puissantes, ils ne i)ouvaient la nier. L’Histoire était là, avec ces faits tordus, comme des bronzes accusateurs. Mais ils en niaient l’inspiration divine. Ils ne voulaient pas que cette force fût celle des cheveux de Samson... Grégoire YII avait fait entrer trop avant la hache inipi-
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toyable du Réformateur dans le ventre impur des deux grands vices de son temps, la simonie et le concubinage des prêtres, pour que ces deux épouvantables corruptions ne poussassent pas contre lui des cris injurieux et terribles ; et, depuis ce temps-là, il y avait eu dans les siècles qui suivirent mieux que des échos. L’esprit simoniaque et l’esprit concubinaire ne sont pas éternels, mais ceux qui, par haine contre l’Eglise, voudraient qu’ils fussent éternels, avaient gardé rancune à Grégoire des rudes coups qu’il leur avait portés. Et même, ce n’avait pas été tout. Des prêtres qui ne furent jamais, eux, ni concubinaires ni simoniaques ; des prêtres qui ne devaient pas craindre sur leurs fronts l’ombre de la hache du réformateur; des prêtres purs et qui semblaient dévoués à l’Eglise, méconnurent plus tard la sublime innocence d’un pontife dont ils firent bientôt un criminel ou un suspect de lèse-nation, de lèse-royauté et presque de lèse-sacerdoce. Et comme si ce n’était pas assez encore, parmi ces prêtres il y eut un évêque qui, à lui tout seul, fit plus contre Grégoire et sa renommée que tous les autres réunis, depuis Henri IV, qui l’accusa de sorcellerie, jusqu’à Voltaire ; et cet évêque, qui ne s’éleva pas contre Grégoire, mais qui se baissa jusqu’à la frange de son manteau pontifical pour la ternir, ce fut Bossuet !
Coûte que coûte, il faut bien le dire ! Ce fut Bossuet. Les autres, avant ou depuis Bossuet, n’auraient
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peut-être pas compté. On les eût, un jour, oubliés. La poussière qu’ils avaient lancée contre la face de Grégoire, comme on en jette contre le ciel, serait retombée sur eux, et ils seraient morts, eux et leurs injures, tapis dans leurs livres comme des cloportes desséchés. Mais Bossuet, c’était une autre affaire ! Bossuet, qui avait reçu son génie pour d’autres besognes, fit celle-là de diminuer et de déshonorer un Pape impeccable, avec une mesure, une modération et une prudence trop admirables pour ne pas cacher des lâchetés ; et cette diminution et ce déshonneur, accomplis par d’aigle de Meaux avec un art vulpin que ne connaissent pas les aigles, s’établirent dans l’Histoire et dans la tête des hommes sur le fondement du nom de Bossuet, qui leur fit une assise formidable. Dans ce monde où presque toutes les fascinations sont coupables, celle du génie de Bossuet pouvait être éternelle,, Car voilà le privilège terrifiant du génie ! Si, un jour, il ment ou se trompe, il a l’affreux bénéfice de l’immortalité de son mensonge ou de son
erreur !
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YII
Bossuet régnait donc sur les esprits, — et sur les esprits qui se croient sages et doctes ès-choses ecclésiastiques, — quand parut, il n’y a que quelques années, V Histoire de Grégoire F//, par Yoigt, lequel, sans lutter — comme plus tard rabl>é Davin, dont je dirai le courage — contre les opinions diminuantes et ravalantes de Bossuet, de qui le nom n’est pas, je crois, prononcé une seule fois dans l’ouvrage allemand, se contenta de dégager le grand homme en Grégoire VII avec une simplicité et une largeur qu’aucun historien n’avait eues depuis Baronius, — qui les avait, mais qui était catholique, ce qui rendait moins étonnant qu’il les eut. Yoigt, le protestant, battit donc, sans y toucher et par le fait seul de son histoire, le grand évêque gallican sur le compte de Grégoire, mais seulement de Grégoire considéré par l’auteur allemand exclusivement dans sa grandeur humaine et 'politique. Il nettoya et fouilla d’un ciseau sûr cette magnifique tête historique défigurée, dont il fit reparaître les traits comme ceux d’une tête de marbre qu’il aurait retrouvée sous les empâtements
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d’un mastic odieux; et s’il ne lui mit pas au front les deux rayons que Michel-Ange a fait jaillir du front de Moïse, il donna, du moins, à ce front, la beauté des choses qui en sortirent, et qu’il glorifia, en les racontant.
Excellente et presque belle histoire, sans autre talent que la justice, qui vaut tous les talents du monde, et dont le génie lui-même ne peut se passer sans déchoir! Voigt n’est nullement un artiste. Il ne l’est pas plus que Villemain. Mais il n’est pas artificiel et rhéteur comme Villemain : il est sincère. C’est une conscience, et c’est aussi une logique d’historien. Lorsqu’il a raconté les grandes choses, il conclut hardiment au grand homme. Il n’hésite pas. Ecoutez-le : « Que peut-on reprendre .en lui » (Grégoire VII) ? — dit-il, à la page 292, comme impatienté. « Est-il juste de reprocher à un homme de concevoir une idée, de s’en emparer, de s’y attacher fortement, de la nourrir, de s’en laisser domi-
lier ? Toutes les grandes actions sont-elles autre chose que l’effet d’une idée fortement conçue et que l’expression extérieure de l’impulsion qu’elle leur donne? L’idée de Grégoire était l’indépendance de l’Église... C’était une grande pensée, et quand on veut jeter dans le monde une grande pensée et la réaliser, les actions ordinaires ne suffisent plus: il faut quelque chose de violent, il faut frapper les grands coups ! Jamais de grands hommes n’ont
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paru sans la manifestation violente d’une haute pensée. » — Et ailleurs, plus loin, Voigt écrit, page 529, àpropos de la déposition et de l’excommunication
de Henri IV et des paroles que Grégoire prononça au dernier concile : « Jamais était-il sorti de Rome et parvenu en Allemagne une pareille sentence ?... Et ceux qui étaient autrefois entourés de nombreux soldats, et qui de la superbe Rome voulaient commander à tout l’univers, auraient-ils pu commander ainsi à la Germanie? Un moine le fit, dont l’esprit était plus puissant que les millions de bras dont dispose un monarque victorieux. Oui, un prêtre, n’ayant pour toute arme que sa parole, mais animé d’une irrésistible force d’âme, avait obtenu ce qu’avant et après lui avaient désiré et cherché en vain des milliers d’hommes : le pouvoir de subjuguer des volontés ! » J’ai cité, pour qu’on pût juger de cet ample et ferme langage, et pour montrer combien nous voilà loin des diplomaties serpentines de Bossuet, rampant sur ses
ailes, et de l’escarpolette démantibulée de Yillemain.
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Je le répète, dans l’ordre humain on ne peut pas mieux faire, et personne n’avait fait encore aussi bien. Voigt, qui sait à fond les faits qu’il décrit, et qui y trouve d’autres grands hommes au sein du pêle-mêle des passions, des vices et des crimes, est frappé de la supériorité de Grégoire sur les autres grands hommes du temps. Grégoire VU est, en effet, le dompteur de ces grands hommes, qui avaient de la bête — car le lion lui-même est une bête — dans leur grandeur. Il dompta à la fin Guiscard, dont il avait fait son épée, mais qui lui échappa à plusieurs reprises et qui revint baiser, et j’allais presque dire lécher ses pieds de pontife. Il dompta Guillaume, l’autre Normand et l’autre Conquérant, moins farouche que Guiscard, moins emporté et plus retors, mais qui sentait l’ascendant du génie de Grégoire à travers son propre génie ! Il essaya même à plusieurs reprises de dompter l’Empereur Henri, — qui, lui, n’était pas un grand homme, mais qui était une espèce de tempête d’homme comme il en surgissait au moyen âge, ayant peur de Dieu et bravant Dieu, se roulant d’un excès dans
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l’autre, pieds nus et pleurant à Canosse, saccageant tout à Rome, déposant le Pape qui l’a déposé pour des crimes d’une invention monstrueuse : la sorcellerie et le sacrilège, — Henri le forcené, que, n’ayant pu dompter définitivement, ilbrisa... Le flambeaumourant qu’il ne faut pas éteindre ne fumait même plus...
Tel est le Grégoire de Voigt, dans sa stricte et péremptoire incompatibilité de grandeur humaine. Lorsqu’il commence à paraître dans l’histoire, — d’abord Hildebrand, mais déjà Grégoire YII sous le nom et le capuchon d’Hildebrand, et d’une telle influence de génie qu’il fit les trois Papes qui le précédèrent sur le Saint-Siège et qu’il fut réellement Pape avant 'd’être Pape, — les obligations féodales garrottaient l’Eglise et traînaient son clergé à la queue des chevaux et des princes. Il s’y pervertissait dans les habitudes des cours et de la guerre et dans toutes les rapaces ambitions qu’elles exaltent jusqu’à la fureur. A ce moment-là, l’Eglise, vivante et éternelle, pourrissait des péchés de ses prêtres. La simonie vendait et payait... Le Sacerdoce s’enfoncait dans la boue des bras de ses femmes, et ce furent ces étables d’Augias, ouvertes jusquedans le sanctuaire, qu’Hildebrand, ce moine chétif, — qui, comme le Guillaume d’Orange de La Bruyère, n’avait pas deux onces de chair sous la peau, — se donna la mission de nettoyer sans qu’il y faillît un seul jour, et cette pensée unique fut toute
sa vie.
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Elle en fit l’unité. Elle est aussi celle du livre de Voigt, qui ne considère en Grégoire que l’Hercule purificateur du Sanctuaire, souillé par les vices inhérents à la société féodale, et qui veut arracher l’Église aux étreintes de cette féodalité. Dès le commencement de son livre, Voigt épouse l’idée de Grégoire VIL On n’a pas besoin des réflexions qui viennent plus tard pour sentir, aux souffles du récit seul, la chaude adhésion qu’il donne aux plans du pontife. S’il n’est pas catholique, Voigt, il est grégorien, et l’influence de Grégoire sur sa pensée lui donne une précision de vue chrétienne qu’on n’aurait jamais attendue d’un de ces défaiseurs de christianisme qu’on appelle des protestants. Ainsi, il est crânement pour le célibat, état supérieur nécessaire aux prêtres, même chez les peuples païens... Comme Grégoire VII, il accepte l’idée de l’indépen-
dance de l’Eglise, mais il ne monte pas, du moins textuellement, jusqu’à l’idée définitive de Grégoire, — qui
n’affranchissait l’Eglise et ne la voulait libre que pour la faire prééminente, que pour la rétablir dans son action souveraine sur tous les gouvernements de l’univers.
Mais s’il n’est pas textuel sur ce point capital, l’exécution de la double idée de Grégoire entraîne son admiration sans réserve. Puissance avant tout spirituelle, Grégoire VII, — quoiqu’il se soit àowhKi par fois de l’épée de Guiscard, toujours àa l’épée de Mathilde, cette amazone qui ne la tirait pas du fourreau plus
que Jeanne d’Arc avec son martin et son étendard, et qui allait, elle, à la bataille, une rose à la main, — Grégoire VII a surtout vaincu et dominé par la parole. Ce qu’il a écrit de lettres est incroyable. La correspondance de Grégoire avec les légats qu’il envoyait à tous les rois du monde, comme Charlemagne ses muü dominici dans les provinces, est une législation bien autrement belle que les Capitulaires, et semble, dans la majesté et la paternité de ses avertissements, la diplomatie même de Dieu. Voigt, qui nous en donne des extraits, nous fait très bien assister au travail incessant des légats dans l’intérêt de cette immense Justice de paix sur le monde qui tenait ses audiences à Rome, et qui y convoquait tous les plaignants du genre humain. Spectacle superbe, que ce travail de ruche des légats dans l’univers et que cette fomentation du bien régénérateur au sein de ce monde si effroyablement corrompu! Malade, souffrant, lassé, Grégoire a la même énergie, et cette énergie ravit son historien. Mais peut-être que les hautes et magnifiques tristesses de ses lettres, ces beaux regards désolés qu’il jette sur les choses de son temps, — le saint, enfin, qui échappe à cet historien terrestre de Voigt, le saint qui, enfin, comme il disait, n’a pour soutenir ses défaillances que la miséricorde de Jésus-Christ, Voigt n’y a pas assez insisté...
Il aura probablement craint, en y insistant, de faire tort au caractère infatigabilité qui est le caractère
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du Pontificat de Grégoire. Erreur, du reste. Rien ne va mieux à ces Infatigables que ces lassitudes, qu’il n’écoutent pas et qu’ils foulent aux pieds quand ils mènent — comme disait Turenne — au feu leurs carcasses, tremblantes d’humanité ou de faiblesse, là où elles ne savent pas qu’elles vont aller. Ces tristesses, qu’eurent quelquefois les Prophètes eux-mêmes, Grégoire le Grand, aussi infatigable que Grégoire YII, les avait eues aussi. Elles sont à toute page dans les épîtres qu’il a laissées. On y trouve ce mot, après une description des malheurs du temps : «Je suis forcé de suspendre ici l’explication du prophète, parce que mon âme est fatiguée de ma vie. » Il ne dit pas : de la vie. C’est le : MA, qui fait la beauté de son mot ! Grégoire YII, qui a dit en mourant : «Je meurs en exil parce que j’ai haï l’iniquité », prélude souvent dans ses épîtres à ce cri suprême. Mais n’est-ce pas un raccord avec nous, hommes vulgaires, que ces lassitudes en ces esprits supérieurs, que ces plaintes d’organes épuisés, que ces craquements de chêne et ces mélancolies? S’ils ne les avaient pas, il y aurait trop de Dieu incarné en eux, et le rapport entre eux et nous n’existerait plus !
Le mystère de l’Incarnation lui-même, le Fils de Dieu
incarné dans l’homme, ne s’en est pas privé aux jours de la Passion. Il eut la sueur de sang au jardin des Oliviers, et ces défaillances, qui venaient de l’homme, attestent mieux à nos faibles cœurs qu’il était Dieu !
Malheureusement, Voigt, politique et pratique avant
tout, n’a pas de ces mysticités d’appréciations sans lesquelles on ne voit que la moitié de ce qu’il y a à voir dans Grégoire YII. Observateur historique et humain, Voig’t disait que « ce (j[u’il faut admirer le plus dans Grégoire VII, c’était son extrême prévoyance, c’était l’étendue de ces l'éseaux silencieux qu’il tissait d’un tissu si dru et si solide qu’on ne pouvait leur échapper». Et il s’arrêtait ici... Il n’allait pas plus loin. Tout le grand homme politique était là. Arrivé à cettehauteur dansla contemplation de son personnage, parvenu à cette place où le nimbe descend, où l’auréole va s’allumer, le regard de Yoigt redescendait. Il disait alors, dans les phrases que j’ai citées plus haut : « Il n’y a pas de grand homme sans violence î Quand on a une idée, il faut qu’elle entre dans le monde violemment, il faut pour elle frapper les grands coups ! »
Or, Grégoire YII, malgré ce que dit Yoigt et les autres, même Bossuet, n’eut point de violence. 11 n’a jamais frappé de grands coups, — mais un seul coup, toujours à la même place, dans les choses humaines,
et avec la douceur infinie de l’Eternel Agneau ! Tout ce que dit Yoigt est très vrai des idées humaines et des grands hommes qui ne sont ([ue des hommes; mais, je l’ai dit, Grégoire est quelque chose de plus.
Ce qu’il était, l’abbé Davin nous le dira.
GRÉGOIRE Vil
Le titre seul du livre de M. l’abbé Davin en marque la signification et la portée. Ce n’est plus, comme les deux autres livres que j’ai mis en regard, une histoire de Grégoire VII plus ou moins grand politique, plus ou moins grand homme, plus ou moins caractère et génie: c’est SAINT GRÉGOIRE VIL C’est le Grégoire VII reconnu cathédralement Saint par l’Église, qui, seule, a le droit de timbrer le nom d’un homme de cette épithète d’or igné qu’elle donne à ses grands hommes à elle, si différents de ceux de la terre ! L’histoire ici prend un autre ton. Le livre que voici n’est pas uniquement une œuvre historique et littéraire. C’est une œuvre sacerdotale. Il y a ici le regard à part du prêtre, qui tombe si à fond dans les âmes ! Il y a ici la majestueuse gravité du sacerdoce et l’enthousiasme profond pour les grandeurs où la Religion tient sa place ; et elle la tient si bien dans celle de Grégoire VII, qu’aux yeux qui savent voir le Saint y absorbe et y consume l’Homme, comme le feu de l’encensoir absorbe et consume l’encens qu’on y jette. Assurément, l’encens, hors même de l’encensoir, est une chose précieuse et parfumée. Mais il faut le feu
de l’encensoir, pour qu’il s’élève en colonne d’azur à cette hauteur et avec cette force d’arôme devant Dieu et devant les hommes. Eh bien, c’est ce feu d’encensoir qui ne manqua jamais à Grégoire Yll, et qui fît monter le grand homme qui était en lui jusqu’au ciel!
Mais précisément parce que c’est un grand homme, élevé parla sainteté à sa plus haute puissance de grand homme, dont M. l’ahbé Davin nous écrit l’histoire, mais précisément parce que le livre de M. Davin est, ainsi que je le disais, une œuvre sacerdotale, il ne l’a pas écrit comme Voigt, par exemple, a écrit le sien. Yoigt n’a écrit que l’histoire d’un grand homme dédoublé de sa sainteté, et l’opinion accepte les grands hommes, malgré la tendance envieuse d’une époque qui voudrait faire entrer l’égalité partout, et même dans l’Histoire. Elle y entrera peut-être un jour, qui sait? La bêtise, disait Napoléon, est infinie.
Mais, en ce moment, elle n’y est pas entrée encore. L’orgueil de l’opinion souffre des grands hommes auxquels ellese compare, mais elle les souffre. Seulement, elle ne les souffre plus s’ils ont dans leur personne des côtés scandaleusement surnaturels. M. l’abbé Davin, qui les montre dans Grégoire Yll avec l’intré-, pide ferveur de sa foi, n’a guère pu écrire son histoire à la manière d’un autre historien... Si nous étions ce que nous devrions être, si M. l’abbé Davin eût trouvé devantlui une société catholique et croyante, il l’aurait écrite certainement comme l’IIistoire
GRÉGOIRE VII
doit s’écrire, avec une plume tranquille qui ne discute jamais, mais qui raconte et qui fait voir, et qui, parfois, doit faire palpiter. Mais, prêtre avant d’être historien, prêtre écrivant l’histoire d’un Pape qu’on diminue quand on ne le calomnie pas, voulant exercer une action de justice utile et pousser les vérités de son livre dans l’esprit de ceux qui sont le plus disposés à le leur fermer, il a cru devoir mêler à cette histoire une incessante polémique qui la trouble, l’interrompt, la secoue, et si l’Enseignement y gagne, l’Art y a perdu... Malgré les qualités très réelles du talent de M. Davin, c’est là le défaut général de son livre, et que la Critique doit d’abord signaler. Quant à moi, j’aurais aimé cette fierté catholique qui nous aurait donné l’histoire d’un Saint sans discussion, sans récrimination, sans plaidoirie, et sans autre préoccupation que celle d’entrer dans la tête des lecteurs parla seule beauté des faits qu’on raconte, jointe à la beauté du récit.
Et d’autant que ces faits, la plupart, sont sublimes, et l’abbé Davin, ce glaneur de traditions et de faits merveilleux, n’en a omis aucun. Mais celui qui plane sur tous les autres dans l’immense action politique de Grégoire Yll, celui qui écrase de sa splendeur toutes les autres histoires de Grégoire Yll, c«lui que, selon nous, il importe le plus de mettre en lumière, c’est l’impersonnalité de Grégoire, de cet
homme qui n’est plus que sa Fonction, — et quelle
fonction ! — mais exercée avec l’âme, brûlante de, charité, d’un apôtre 1
Car voilà ce qui frappera et modifiera le plus l’esprit des hommes sur Grégoire VII : il était doux, et parce qu’il était doux, il a eu l’empire de la terre, qui appartient aux doux. 11 était doux, mais d’une douceur inflexible. Il frappait le vice sans cruauté et sans colère. Il le frappait de cette hache de réformateur que jamais personne, peut-être, dans l’histoire, n’a maniée comme lui; mais il n’achevait pas le coup qu’il allait frapper quand le vicieux se repentait de son vice et consentait à l’expier par la pénitence. Il n’avait pas la clémence frivole de César. Il ne se serait pas senti Je droit de l’avoirdans sa conscience de Pape et de prêtre, et s’il l’y avait surprise, il l’y aurait étouflee. Dans ses luttes de chaque jour avec les furieux de son temps, les Empereurs d’Allemagne, les Rois de France, etc., ces affreux imbéciles ou ces affreux insensés, que de' fois il suspendit rexcommunication avant de la laisser tomber sur leurs têtes coupables ! Les superficiels historiens modernes, qui n’ont vu que les faits révolus
GREGOIRE VII
d’excommunications et de dépositions définitives, ont pris acte de ces faits accomplis pour les accuser de violence. Mais ils n’ont pas lu les quatre cents lettres de Grégoire YII; ils n’ont pas lu ces avertissements plus que paternels, et l’on peut dire maternels de tendresse, ces exhortations à revenir à Dieu et à la justice, ces supplications pathétiques de lui épargner de punir qu’il adressait incessamment à ces scélérats, qui ravageaient, souillaient et piétinaient le monde chrétien. Si Priam est magnifique aux pieds d’Achille, dans Homère, quand il pleure sur les mains sanglantes du meurtrier de son fils, voici un Priam d’un autre genre qui pleure aussi sur des mains sanglantes, non pour ravoir le corps d’un fils, mais pour ravoir l’âme de tous les siens, qu’il s’agissait de reprendre au vice et au crime ; car ils étaient ses fils de par le baptême, tous ces pécheurs monstrueux, à ce Priam de la chrétienté ! D’ailleurs, les historiens instruits, depuis Baronius, qu’il faut toujours citer, jusqu’à Mabillon, ne laissent aucun doute sur la douceur de Grégoire. Mabillon dit en propres termes qu’il était (Tun génie penchant à Vindulgence pim qu'aux sentiments immodérés. Noël Alexandre (un écrivain ennemi, pourtant) a dit, presque dans les mêmes termes : « qu’il inclinait à la mansuétude », etM.Davin, qui a ramassé les témoignages de cette suavité singulière qui était en Grégoire, comme le miel dans la gueule du lion de Samson, lui applique le mot de la Sagesse : « Mon esprit est plus
doux que le miel », et le compare dès la première ligne de son livre à Moïse, dont laBible a dit qu’il était « le plus doux des hommes qui habitât dans le pays ». Seulement, Moïse était doux à la manière d’un ministre de Jéhovah, et Grégoire à la manière d’un ministre de Jésus-Christ. Il l’emportait sur Moïse en douceur de toute la supériorité de la Loi nouvelle sur l’ancienne Loi, et quoiqu’il appliquât sans fléchir la peine nécessaire au changement du pécheur, il avait des larmes en l’appliquant, et la contrition, qui ne brisait pas le cœur des autres, brisait le sien.
II avait, en effet, le croirait-on ? le don des larmes. Il l’eut dès sa jeunesse, cette faculté attendrie des Saints qu’ils appellent « la componction », dans leur profond et spécial langage. Il l’eut comme tous les grands Mystiques, ce Mystique du cloître, qui allait en sortir pour gouverner, malgré ses larmes, l’univers chrétien, de manière à faire dire, sept siècles après lui, à un nommé Napoléon Bonaparte : « Si je n’étais pas Napoléon, je voudrais être Grégoire VII! » Un jour, racontent les Chroniques et M. l’abbé Davin avec elles, il perdit cette faculté des larmes, l’attribut des Saints dont l’âme se fond dans l’amour de Dieu et dans le sentiment de son indignité devant lui. Il la perdit pour une raison de délicate pureté qui ferait rire de leur rire de satyres les hommes d’à présent ; mais Dieu, qui la lui avait prise, la lui rendit, et, jusqu’à sa mort, ce don des larmes donna à la physionomie de ce Moïse de
GRÉGOIRK VII
la Papauté un charme de pitié divine que Moïse lui. même n’avait pas !
Ainsi, vous le voyez et je vous en ai prévenu à l’avance, nous entrons résolument avec M. l’abbé Davin dans le Grégoire VII de l’Eglise, — dans le Grégoire VU de la Grâce et de la Prédestination historique de par la providence de Dieu. Nous entrons dans le Grégoire des miracles et de la canonisation qui les reconnaît, et qui, par ce fait, nous impose de les reconnaître. Et ses ennemis aussi les reconnurent, de son vivant, les miracles de Grégoire VII, mais ils les imputèrent à la sorcellerie.Tactique existant depuis Julien l’Apostat, qui disait la même chose des miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Dès les premières années de sa vie, — ses premières années d’Hildebrand, — il en fut l’instrument ou l’objet. Ce fils de charpentier, comme son divin Maître, — rapport étrange pour ceuxlà mêmes qui repoussent le surnaturel ! — ce fils de charpentier, qui, enfant et sans savoir lire, écrivait, sur faire de l’atelier de son père, avec les rubans de bois tombés de la varlope, la phrase des Livres Saints :
SENSATIONS D HISTOIKE
«Je dominerai d’une mer à l’autre ! » sembla assez marqué comme cela du doigt de Dieu pour que son oncle, prieur du couvent du mont Aventin à Rome, près de la porte Latine, le prît avec lui et l’élevât au pied des autels pour le service de Dieu, qui devait lui commander un jour de le servir dans la domination du monde. L’enfant grandit là, comme Joas à l’abri du Temple, et le feu sacré qui consume les Saints n’attendit pas pour l’embraser et pour s’attester aux yeux des hommes par des rayonnements physiquement visibles, qu’il revêtit la robe du Pontife. Une poétique tradition rapporte que dès ce temps d’obscurité claustrale ce fut l’humble et le simple froc du moine qui eut l’honneur de laisser passer, aux yeux ravis du feu de sainteté qui brûle les Saints, les miraculeuses étincelles ! Révélation du saint, qui dut être bientôt suivie de la révélation du grand homme ; car ces faits congénères dans Hildebrand sont tellement jumeaux que l’Histoire ne sait encore dire quel fut l’aîné, de son génie ou de sa sainteté. Sans aucun doute, le jeune moine du mont Aventin, qui se sentait grand homme, — car cela se sent, — avait, du fond de ce capuchon sombre, qu’on pourrait appeler l’/u pace delà tête des moines, mais qui, en s’abattant sur la sienne, n’y apporta jamais la paix, surpris les abus et les vices de l’univers chrétien répercutés en petit dans son monastère, et il couva alors cette grande pensée qu’il fallait à toute force à l’Église un réformateur. Mais ce ne fut
GRÉGOIRE VII
({u’un peu plus tard, au monastère de Saint-Paul, qu’il eut cette vision de saint Paul prenant dans ses mains lumineuses le fumier entassé sur les dalles de l’église et le jetant hors du sanctuaire, et que lui aussi mit la main au fumier et sentit tressaillir en lui-même que le réformateur qu’il fallait à l’Eglise, il l’était.
Et, de fait, je l’ai dit quand j’ai parlé de Yoigt et de son histoire, Grégoire voua sa vie à cette seule pensée:
la réforme de l’Eglise. Et même l’indépendance de l’Église et sa prééminence, ces deux conséquences de la réforme de l’Église, ne vinrent qu’après. N’étant encore que le sous-diacre Hildebrand, il était hanté par cette idée de réforme qui finit par s’établir en lui comme le chandelier aux sept branches, dont la fixe lumière n’y vacilla jamais.Bien avant d’être Grégoire, ce moine chétif, cette ombre monacale avait mis déjà une forte main à la pâte de cette réforme qu’il rêvait pour le monde, en pétrissant celle de son monastère de Saint-Paul. Gomme les plus mâles esprits de son temps, comme Pierre Damien, son ami, depuis cardinal, comme les Papes à l’élection desquels il travailla lui-même avant d’être Pape : Grégoire VI, Léon IX, Victor II, qui avaient accepté son programme; Nicolas II, qui le fit chancelier de l’Église romaine; il ne respira que pour cette réforme, qui, quand il mourut, quoiqu’il mourût en exil, était accomplie. En cela plus grand que Moïse, — le grand nom terrassant de Moïse, soulevé par M. l’abbé Davin, ne me
SENSATIONS d’hISTOIRE
terrasse pasl — oui! plus grand que Moïse; car Moïse n’avait qu’un peuple à conduire et à constituer, tandis que c’était tous les peuples de l’Europe chrétienne que Grégoire VII avait à réformer, chose plus difficile I Le conducteur et le constituant Moïse n’avait , affaire, après tout, qu’à la tête dure des hommes, — il est vrai, très dure chez les Juifs ; mais Grégoire VII, le réformateur, avait affaire à des habitudes plus dures encore, à des vices séculairement invétérés et tenaces, et c’est tout cela qu’il fallait arracher de l’âme des ^hommes de son temps.
Et il l’arracha. Ce ne fut, Certes ! ni sans effort, ni sans peine, ni sans danger. Mais au milieu de ces déchirements de toute espèce, des batailles, des défaites, des captivités, des exils qui composent son orageux et terrible pontificat, il continua de vouloir la même chose et de pensera la même chose, — ce qui, dans des histoires à la Voigt ou à la Villemain, est aussi bien la force d’un Newton que d’un Grégoire VII, mais qui n’est plus cette force-là dans le livre de M. Davin, pour lequel Grégoire VII est, dans le sens le plus positif et le plus littéral du mot, ce qu’il fut réellement :
GREGOIRE VII
c’est-à-dire riiomme directement inspiré de Dieu et la bras droit de sa providence I Je n’ai point ici, pour mon compte, à détailler les faits de l’histoire de Grégoire VIL Je n’ai à juger que celle de M. Davin : une histoire de plus faite sur un grand Pape, si ce n’est le plus grand, par un historien du dix-neuvième siècle, — de ce siècle ingénieux et spirituellement poltron, qui a inventé les légendes pour se dispenser de croire aux miracles. M. Davin nous montre, comme les hommes de son temps l’ont Vu, entouré de merveilles, ce thaumaturge de la tiare dans tout son éclat miraculeux. L’histoire de Grégoire VU déborde de miracles, et cela devait être si Grégoire VU est l’envoyé de Dieu comme les envoyés de la Pentecôte, qui, après Notre-Seigneur Jésus-Christ, ont fondé l’Église. — Grégoire VII l’a sauvée, ce qui est une manière de la fonder encore. Les métaphysiciens ne disent-ils pas que la conservation du monde est sa création continuée ?
Mais je ne veux pas discuter le mot. Grégoire VII a
sauvé l’Eglise, et il l’a sauvée par les mêmes moyens qu’elle a été fondée. Il l’a sauvée en ramenant le sacerdoce à la pureté virginale et au but de son institution ; en n’oubliant jamais et en appliquant toujours, à tout, le mot qui cube l’idée de sa vie et qui résuma son pontificat avant que son pontificat fût fini: « L’Église ne peut être libérée de la servitude des laïques, si les clercs ne sont libérés de la servitude de la femme. » Magnifique formule ! C’était vraiment
SENSATIONS D^HISTOIRR
prendre la question où elle était du temps de Grégoire VII. Les historiens qui n’ont pas la notion de l’Eglise ne pouvaient pas se douter que la question fût là, — dans la perfection du sacerdoce. Mais Grégoire le savait. Ces pauvres historiens ne l’ont jamais vu qu’excommuniant les rois, ce qui révoltait et faisait trembler leurs âmes de laquais, même quand ils étaient évêques ! Mais ils ne l’ont jamais regardé excommuniant les prêtres, et pour les
mêmes raisons, — ce qui les eût ravis et leur eût fait pardonner peut-être à Grégoire d’avoir excommunié des rois.
Mais l’abbé Davin, qui a l’honneur d’être prêtre, ne pouvait pas tronquer Grégoire VU, qu’il voyait, lui, avec ses yeux de prêtre, dans toute l’intégralité de sa mission divine de réformateur. Grégoire YII est, en
elfet, le plus grand réformateur qu’ait eu l’Eglise. On l’appelle le Grand Grégoire VII, et il le fut. Mais il y avait déjà un saint Grégoire le Grand avant lui, et son titre réel, sa caractéristique et son surnom dans l’histoire, devraient être saint Grégoire le Réformateur.Il l’a été par ses conseils et son action personnelle quand il n’était encore que Hildebrand.Pape,iira été par ses conciles, dont il fut la tête et le chef. Il l’a été par son incomparable correspondance, — cette prédication apostolique écrite, et qui n’a jamais cessé qu’avec lui. Il l’a été sur le trône pontifical, aux jours de sa prospérité et de l’indépendance de son pouvoir, comme
GRÉGOIRE VII
parmi les Romains révoltés et sous les glaives : — le glaive de Henri d’Allemagne, ({ui traversa le cœur de Rome, mais qui n’osa pas le toucher; — le glaive de Centius, qui le frappa à l’autel, la plus belle place où un Pape comme lui pût être frappé ; — le glaive des Normands, ses vainqueurs, qui se jetèrent à ses pieds et devinrent ses chevaliers, comme ils le lui dirent; — ce qui est, par parenthèse, plus fort que d’avoir fait, comme saint Léon, s’en aller Alaric de Rome, lequel ne devint pas pour cela le chevalier de Léon! Il l’a été enfin, réformateur, avec une telle puissance, qu’il a peut-être supprimé quelque L uther anticipé qui voulait naître, en ce temps où Réranger l’hérésiarque aurait bien pu en rouler un dans sa tête de révolté. Et, de plus, il l’a été avec une telle efficacité que le travail des autres réformateurs, quand il en vint, fut moins difficile. Il avait donné l’impulsion. Il avait mis l’Église dans cette voie de se réformer ellemême lorsque les abus et le péché des hommes l’envahissent. Grégoire YII a posé le principe, qui doit rester jusqu’à la consommation des siècles, de la réforme dans l’orthodoxie se dressant contre la réforme dans la révolte, ce qui lui ôte, d’un seul coup, le droit d’exister ! Le Concile de Trente, qui malheureusement vint trop tard, ne fut que l’application de ce principe, dû par l’Église à Grégoire VII. Seulement, mesurez à ceci la grandeur de Grégoire : ce que le Concile mit, hélas 1 combien d’années à exécuter, Grégoire VII le fit
SENSATIONS d’HISTOIRE
en son temps, et l’aurait fait au même temps du Concile de Trente, avec cette rapidité d’action extraordinaire qui lui créait, à ce dominateur d’une mer à Vautre, comme avait dit la Prophétie, une espèce d’ubiquité !