‹ SensationsChapitre 13 sur 40 · UN DESSIN DE CLOUET · texte numérisé non relu

UN DESSIN DE CLOUET

Et d’abord, dites, quand vous avez parcouru l’Europe des Musées, que vous êtes allé, vous artiste, dévotement, en pèlerinage et à Londres et à Berlin et à Amsterdam et à Munich et à Dresde et à Florence et à Madrid et à Séville, n’est-ce pas, qu’à revoir le vieux Louvre, à l’étudier et à le comparer à ses rivaux, vous finissez par conclure que c’est, somme toute, le plus complet, le plus riche^ et le plus beau Musée du monde? Voici quelques semaines qu’il est devenu la demeure de mon esprit, que je m’y rends avec la douce crainte et la violente attirance que les merveilles inspirent. Je me souviens du temps — j’avais vingt ans — où le Salon carré m’était le lieu le plus sacré de la terre. Depuis, certes, j'ai reconnu que cette sélection parmi les miracles de l’art était souvent malheureuse et qu’on gagnerait à ne point faire ces grotesques distributions de places et de rangs à des morts. Toutefois je rencontre, serrés entre ces quatre murs, les Disciples d’Emmaüs, de Rembrandt, et j’oublie la Ronde de Nuit vue à Amsterdam; j’y admire le Charles Ier de Van Dyck, et je ne me souviens plus de tous les portraits de ce peintre surpris à Londres, à Anvers ou à Cassel; j’y trouve l’unique Joconde, et je néglige les Léonard de Milan et de Florence; je joins les mains devant la Vierge au donateur de Van Eyck, et YArnolfini et sa femme de la National Gallery me semble égalé. Je songe que non loin de

moi s’alignent le François IeT de Titien, le Ciel de Tintoret, l’Infante de Vélasquez, la Kermesse de Rubens, la Mort d’un Évêque parZurbaran, le Départ pour Cythère de Watteau, les Croisés de Delacroix, les ports de Lorrain, les natures mortes de Chardin, les nus de Fragonard, les portraits d’Ingres, le Printemps de Millet et tant d’autres témoins de l’immortalité qui m’intimident. Ah, ce vieux et solennel Musée du Louvre, combien je crois encore, comme au temps de mes vingt ans, que c’est le lieu le plus sacré de la terre !

Dans la section des dessins, sur le panneau du fond d’un salon consacré aux gothiques et aux premiers renaissants français, à côté d’une miniature représentant le roi François à cheval, une page vieille, d’un ton jaune usé, requiert. Elle est outragée d’une large déchirure. Elle fut réencadrée souvent. Peut-être, au dernier siècle, fut-elle reléguée dans un grenier de manoir ou parmi des paperasses de famille. L’œuvre a souffert autant que l’inoubliable visage que l’artiste traça sur le champ du papier.

C’est l’effigie d’un vieux seigneur, dont je n’ai guère voulu savoir le nom, par crainte de matérialiser et de trop nettement circonscrire mon admiration. Il importe peu que le nom du modèle s’oublie, au moment où seul le nom du peintre compte encore.

Le dessin est d’une sûreté calme et forte; aucune dureté, et les nuances les plus fines servent toutes à mettre en relief le caractère. Aucun trait qui soit d’improvisation ou de bravoure. On dirait une application patiente, une lenteur voulue, une réserve sage et puissante. Voilà pour l’exécution.

Si maintenant vous conversez des yeux et du cerveau avec l’œuvre entière, le flux de pensées qui vous assaille ne tarit plus. De quels lointains de guerre, de quelles débâcles de passion, de quelle tristesse assise au bout du monde, de quel passé de tourmente et de peine, ce visage s’est-il détourné pour vous fixer du fond d’un cadre et vous dévoiler la touchante résignation et le silence apitoyant ? Vous devinez à

quoi cette tête pense, d’où ses yeux vers vos yeux sont venus. La douceur, la misère, la désillusion, la bonté victorieuse de tout, le regret d’on ne sait quoi de haut et de suprême s’affirme et persiste en cette frêle et immortelle effigie, avec une évidence si belle qu’on songe devant elle, différemment, mais avec autant de complaisance que devant la Joconde.

Ce dessin devrait occuper la place première dans le salon où il est exposé. Par une marque extérieure de respect, on le signalerait ainsi au visiteur distrait qui, les tableaux vus, expédie l’examen des mines de plomb et des lavis avec une désinvolture vraiment outrageante.

Quant à ce très grand, très savant, très discret et très parfait artiste qui eut nom Clouet, pourquoi ne pas le ranger parmi les peintres souverains? Holbein semble aux yeux de plusieurs ne point avoir d’émule et devoir absorber toute gloire. I, 'injustice est flagrante, lorsqu’à côté de lui on rencontre Clouet, qui fit des œuvres nombreuses et décisives et qui atteignit un style qu’Holbein, bien plus préoccupé du caractère de ses modèles, ne soupçonna même pas. Que tous les deux et non pas l’un au détriment de l’autre soient célébrés par les artistes !

Et quant à l’œuvre que nous venons de signaler et d’enguirlander d’une pieuse et joyeuse ferveur, qu’elle prenne place, en ce Louvre, parmi les toutes belles ! La Barque de Don Juan, les fresques de Boticelli, Y Ange et Tobie, le Grenadier de Géricault sont certes d’admirables buts de pèlerinage. Ne pourrait-on y joindre le Vieil Homme de Clouet?

Art moderne, 16 août 1896.

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