L’HOMME A LA GANSE JAUNE
A Dario de Regoyos.
Et maintenant que me voici depuis des jours revenu, certes me poursuit-il encore de sa hantise le merveilleux Jeune homme à la ganse jaune du musée de Marseille. Si au delà, dans son cadre banal pourtant, de toute conjecture de savant acharné à le classer parmi des « personnages illustres », et si bien portant, et si en santé de son mystère !
Beau et d’une grâce levantine hère, avec quelque mollesse et comme avec insouciance. Lui — ou le catalogue — un Molière jeune ? Impossible.
Mais bien un débarqué en des ports du Nord, probablement en Hollande, et consentant devant quelque élève de Rembrandt, un Fictoor, un Maes, ou un Bol, à cabrer son allure et sa noblesse. Tête de belle aventure à travers les pays et les mers, bellement sous sa perruque de boucles noires; l’œil mouillé, mais non pas d’un regret, et fixe, et d’un jais doux, et brave, et simplement et volupteusement devinateur. La bouche? un peu grasse et les joues et le cou également. Le nez épanoui et de race. Et la ganse jaune flotte à l’épaule.
Assurément, aucune notation ne donne de l’homme le millième du tout à coup rêve, vers lequel, en une simple visite qu’on lui fait, il entraîne despotiquement. En cette
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grande galerie du musée, non, qu’il ne fait point partie des œuvres étalées ! Il n’est pas un tableau, il est une survivance de quelqu’un; il est ce qu’il y a d’immortel dans l’art, vivifiant un très rare type humain qui en est digne. Le jeune homme à la ganse jaune reçoit ses admirateurs, comme un grand seigneur reçoit ses clients. Il s’est retiré de la réalité qui fait agir, pour, dans son cadre d’or, ne penser et n’étonner qu’à l’aise. Il n’a jamais voulu qu’on sût quel il était, ni par quel artiste il avait été peint, ces choses étant banales dès qu’on est entré dans l’existence spirituelle d’un souvenir. Il est chez lui dans l’air rare qui flotte autour des chefsd’œuvre; il est superbe et fier, non plus maintenant parce qu’il a vécu, mais parce qu’il se sent devoir indéfiniment vivre. Tout son orgueil s’est froidi en calme imbougeable et qui commande.
Ht c’est alors que le silence des choses profondes — ce silence de tout ce qui est au delà, que ce soit un Dieu, un firmament, une genèse obscure, un grand passé mort ou tout simplement une toile ou une statue — devient d’une attirance incessante et pour ainsi dire persécute. Que d’heures à l’examiner, lui, le beau jeune homme en velours et en dentelles, ai-je passé, et que d’heures, après, plus nombreuses encore, à songer et à resonger à lui ! Il est entré si intimement en mon souci qu’à présent il vit en moi et que je lui refais une destinée, très fantaisiste peut-être, mais toute arrangée pour mes goûts seuls. Lentement, il me représente ce xvne siècle dont il est, comme une époque qu’il s’est choisie et qu’il a faite telle pour que je comprenne, moi, le faste sévère, la belle aventure d’une existence heureuse et forte, la joie dans la bravoure et la vaillance, même une certaine pose, et surtout la cordiale franchise d’un bonheur sain. Mélancolique et tristement penché sur la réalité désillusionnante, ce n’est pas même une nostalgie des climats chers un jour quittés que son regard confesse.
Il était très loin de Versailles. Il en suivit néanmoins les
modes. Parti des vallées méditerranéennes où il est actuellement revenu, il ne devait se plaire qu’en des villes de mâts et de fanaux où des pignons grêles et des arbres au long des quais dardent symboliquement toute la vie vers l’espace. Son costume m’indique la maison ornementée d’art qu’il habitait. Ees meubles solides et riches, les lambris profonds illuminés par des cassements de rayons d’or des vitraux, les cuivres, les bronzes et les étains et les statues noires devaient solliciter ses haltes et ses repos entre deux voyages. Célibataire, oui. Bien qu’on lui rêve à ce certes doux caresseur de chevelures dénouées la rousse tendresse, aimante et enflammée, d’une silencieuse femme du Nord et que tout à coup rapproché d’une fenêtre de soleil, un renversement de bienheureuse tête vaincue se devine soutenue entre ses bras d’amant.
Mais quel fond de cœur indifférent néanmoins ! Il devait se laisser aimer sans remuer le petit doigt pour retenir celle qui s’en serait allée. Point le passionné, mais le beau manieur d’épée à l’occasion pour souligner d’une blessure une heure sentimentale. Il ne devait adorer que le hasard et se laisser distraire par l’imprévu. Au fond, un bohème de grande marque.
Voyageur et dégustateur de climats comme où déguste des vins. Ee navire ! ce seul mot devait lui sonner aux oreilles et passer dans la mer et dans la tempête en tout à coup devant ses yeux, splendide ! Capitaine de frégate, commandant de galère, roi d’une corvette guerrière, il aurait été dans son rôle, oh ! superbement. Et sur des plages et des plages, parmi des gens fous de péril et d’inconnu, calmement, ou presque voluptueusement, il se serait imposé : celui qui se fait obéir, sans que les autres jamais regimbent et sans que lui-même y tienne. En quelles victoires son nom a-t-il flotté plus haut que les drapeaux ? Quels soirs marins découpèrent sa silhouette sur fond de bronze et d’amiante ? Vers quelles îles de gloire volcanique ou de jardins bleus et roses,
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là-bas, en des lointains emparadisés, a-t-il poussé la proue de l’aventure ? Dites ?
Et telle si merveilleusement se dessine sa vie qu’il n’est rien, si ce n’est sa mort, qui soit plus hautain. Non pas même sa mort matérielle, peut-être en un naufrage, peut-être en une bataille, mais celle qui est son effacement d’homme parmi les hommes, en échange de sa prise de possession de son éternité esthétique.
A cette minute où le peintre, l’œuvre finie, a délaissé sa palette, cette mort de la chose réelle et son remplacement par la vérité a eu lieu. Depuis cet instant, le nom pouvait se perdre, le corps tomber dans l’oubli, la décomposition se fajre : le jeune homme à la ganse jaune était. Et comme tous les vrais chefs-d’œuvre qui se savent tels, il s’en est allé non pas en des palais inaugurer son immortalité, mais en la froideur d’un bâtiment public, d'un neutre catalogue gris, d’un hall quelconque et anonyme. Et c’est raison. En les salons bourgeois et princiers, tout portrait a l’air de poser pour l’ancêtre. Il se spécialise et se laisse mesurer à l’aune des gens qui l’hébergent. Il se diminue par ce seul fait.
Quand, par contre, une œuvre entre en un musée, l’impersonnalité suprême la couvre; elle est à elle seule, puisqu’elle appartient à tous. Elle vit dans l’universalité de l’admiration; dégagée le plus possible des contingences, elle ne commente rien et luit de son unique splendeur personnelle.
Au musée de Marseille, l’Homme à la ganse jaune est en superbe compagnie : la petite dogaresse de Véronèse et les marquises de Largillière, toutes en fierté et en grâce, lui font la cour, à lui, le beau revenu des cités de la mer. Il est de leur race; elles le savent. Et leur effacement d’œuvre moindre devant la merveille de leur vainqueur, on le dirait volontaire.
Par l’escalier double du vestibule où les fresques de Puvis
de Chavannes déploient la louange de la ville au grand port bleu et blanc, qui n’a senti, en descendant, la ganse jaune se dérouler mystérieusement et attacher à tout jamais son rêve à la merveille qu’il doit malheureusement abandonner derrière lui ?
Art moderne, 19 janvier 1890.