LE « NEW ENGLISH ART CLUB
Installé dans l’Egyptian Hall, à Piccadilly. Une centaine de numéros au catalogue. On se sent dans un cercle. De plus, il y a comme une tendance nette : l’impressionnisme, qui domine tous les exposants. Impressionnisme à la Manet et Degas, autant qu’à la Whistler. De ce dernier, rien. Mais, dans le catalogue des œuvres des différents salons, que le P all-M ail- Gazette-office publie annuellement pendant la saison londonienne, à la première page qui ouvre la série des reproductions de New English Art Club, figure, reproduit, le portrait par Whistler de Carlysle. Cette place intentionnellement ménagée à cette œuvre — alors que la même est donnée à Leighton en avant des reproductions académiques et à Bume- Jones à la tête des reproductions modernes de la New Gallery — assigne à M. J. -N. Whistler une sorte de patronat et d’influence directrice sur le New English Art Club. Et cette influence, certes, il l’exerce sur les siens plus incontestablement et minutieusement que, sur les leurs, Leighton et Bume- Jones. Quoique absent, il se reflète et indubitablement se reconnaît dans telle et telle toile, signée d’un autre nom que le sien, mais sortie de l’une de ses toiles nombreuses où il donnait l’impression si particulière de telles atmosphères de Londres.
A notre sens, Whistler est le seul parmi les artistes américains et anglais qui ait su peindre Londres. Ils se multiplient
ceux qui détaillent les docks, les ponts, la Tamise, les coins de rue, les squares, mais personne n’a su en dégager la spiritualité comme lui. Ils ont bâti lourd et vulgaire et pas même colossal. Lui, au contraire — s’il y a un reproche à lui adresser — c’est de n’avoir presque point fait sentir la force de fer et de ciment qu’est Londres et d’avoir tout sacrifié à l’atmosphère de dentelle et de gaze, que parfois présente la Tamise. Mais du moins ce côté ténu, vaporeux, tristement évocateur, indiciblement frêle et anti-matériel, il l’a rendu comme personne et il a été le premier à le rendre. Il fait comprendre, par telles de ses œuvres, comment au milieu des fumées et des suies, des rails, des ponts, des chemins de fer souterrains, des fumées et des déchaînements de la matière énorme et brutale, tel poète ou tel artiste peut s’élire un très spécial milieu de spiritualité et de rêve. Son milieu à lui, puisé dans la réalité de certains soirs emplis de brumes bleuâtres, de rangs de lumières lointaines réfléchies en des eaux qu’on ne voit pas, d’édifices profilés, tout en ombre et parfois de grandes arches de pont au delà desquelles l’infini de la ville s’approfondit encore, est d’une interprétation haute et d’une exquise notation d’art.
C’est le Whistler paysagiste surtout que suivent les peintres du New English Art Club. La Boutique de village, de M. Florence Pash, est une eau-forte de Whistler démarquée; le Pier de Folkestone, deM. Paul Maitland, est tout entier dans la manière du maître, et de même le Grand Canal de Venise, par M. Alexandre Paterson, et le Vieux et nouveau Pont de Batersea, de Sidney Starr.
Au reste, l’imitation fleurit drue au New English Art Club. Voici M. Whitelow Hamelton qui répète dans ses Baigneurs presque indentiquement la Baignade de Stott, jadis exposée aux XX et M. B. Walton qui recommence dans les Sœurs tout le procédé de Bastien-Lepage.
Celui qui tient la tête des impressionnistes anglais et chez lequel se fait sentir l’influence continentale de Degas et
MAITRES CONTEMPORAINS ( AN G EETERRE- A LLEMAGN E ) 141
Manet, c’est M. Wilson Steer, dont les XX ont, à deux reprises, voulu être les hôtes. Son principal envoi s’intitule : le Portrait de M. Cyprien Williams et ses deux petites filles. Peinture large, à énergique facture, à couleurs claires, en une tonalité générale bleue. La disposition et l’arrangement font songer à un Degas; la perspective est prise immédiate et de haut; les enfants assis sur un banc, jambes pendantes, un livre sur les genoux, en ligne gagnant le fond, tandis que la mère occupe tout le premier plan, la main étalée sur le bras du fauteuil, où elle repose longue et bellement à l’aise.
A cet envoi est décerné le point central du hall et certes il apparaît le plus méritoire. Il y à là une entente moderne des choses qui séduit. Pourtant, nous qui aimons la décentralisation en art et à retrouver des qualités foncièrement anglaises en des tableaux anglais, nous nous étonnons quelque peu et même nous rebiffons-nous.
L’idée du Beau ne nous paraît point aussi entière et absolue que l’enseignent l’école et les académies; elle est multiforme, variable, influençable par mille facteurs de milieu et de race et nous aimons à la retrouver fractionnée et comme partagée entre les peuples et les continents et les civilisations. Ce à quoi on reconnaît qu’un tableau est anglais, à première vue, sans pouvoir le plus souvent le définir, ne se rencontre pas chez la plupart des exposants de 1’ « Egyptian Hall ». Nous ne dirons point que c’est un vice, puisque, somme toute, un peintre aux yeux du critique est libre de choisir l’esthétique qu’il veut — le point seul, c’est d’avoir du talent — mais nous ne pouvons nous empêcher de signaler cette influence continentale et parisienne comme spéciale et jusqu’à ce jour limitée — au moins en ce qui concerne les artistes — au New English Art Club. Si à 1’ « Academy » il est des sousordres qui imitent les peintres du Salon de Paris, cela ne nous inquiète guère ou plus.
M. Sidney Starr envoie le Portrait de miss A. G.D. traité en de beaux noirs à la Manet et M. Shannon la Duchesse de
Portland, une tête de fantaisie, le col enveloppé d’étoffes légères et nombreuses. Un paysage simple et grand : la Vaine pâture, de M. Francis Bâte, une Rue de Dieppe d’une ensoleillée claire et bleue, de M. Waller Sickert; un Vieux paysan français caractéristique, de M. O’Connor; une Balle rine — cadre en hauteur comme s’il devait servir à un montant de paravent — de M. Wilson Steer; Y Œillet, de M. E. Blanche, et enfin un Skating Rink, cru, sale et crayeux, de M. G. Tompson. M. Alexandre Roche enlumine une curieuse fantaisie ayant pour titre : La cour des cartes. Tous les rois, les reines, les valets en costumes héraldiques et de velours et or, prennent part à une action assez vague dont la dame de pique est, croyons-nous, l’héroïne.
MM. Hornel et James Henry ont peint — une ébauche — Un Ange et les bergers. Tes bergers, tout en tons de grisaille, n’apparaissent que vaguement. Quant à l’ange, les artistes lui ont autour de la tête appliqué des ornements d’or à cru, sans les peindre, imitant en cela les vieux Italiens, les Crivelli, les Borenzo di San Severino et les Foppa.
Avant de fermer ce compte rendu, désignons les envois de M. Fred Brown et ceux légèrement saucés de M. Christie.
A l’an prochain !... Car le New English Art Club est à ses débuts et veut durer.
La Nation,
6 juin 1891.