‹ SensationsChapitre 23 sur 40 · LA NEW GALLERY · texte numérisé non relu

LA NEW GALLERY

C’est ici que l’art — qualifié moderne — anglais s’accuse le plus péremptoirement. L’influence de Burne- Jones s’y multiplie; celle de Watts s’affirme nettement dans les envois de Mrs. A. L- Swynnerton. Les deux maîtres exposent et, chose à noter, la plupart de leurs élèves sont des femmes.

Watts est un très grand peintre, peu connu sur le continent. Plus — et mieux à notre sens — que n’importe qui, il exprime en son art, sa race. Il est purement, sans une once d’alliage, Anglo-Saxon. Il l’est en ses conceptions, en ses rêves, en ses tendances de justice et de vérité, en son métier (couleur et forme) ; il l’est jusqu’en ses naïvetés et jusqu’en ses brutalités.

Les tableaux de Watts grincent de tons; ils sont fumeux, brouillardeux, épais; ils paraissent imprégnés de vinaigre et d’alcool; ils semblent peints, parfois, à la lueur d’un incendie. Quelque chose de désordonné et de très net, d’imaginatif et de réel, de légendaire et de contemporain, toute une somme de contraires s’y manifeste.

Son Mammon et son intéressant Minotaurc instaurent une crudité lourde, une cruauté trapue, une pesanteur fondamentale. Le premier impose toute la force de l’or brutal, toute la tyrannie des « pounds » et des « dollars », tout le vice massif et majestueux. L’autre ? C’est la bête, la morne bête

formidable des silencieux festins de sang. Elle regarde sur la mer venir vers elle les barques attendues, la tête volumineuse, le corps noueux, sa main écrasant un petit oiseau. Ce dernier détail serait ridicule chez un autre peintre. Watts le sauve, et ainsi parvient-il à mettre en relief un côté spécial de la cruauté du monstre.

A côté de ses toiles de rêve où il personnifie des idées — La Mort et le Jugement, V Amour et la Mort, l’Espérance, etc. — se dressent des œuvres de mélancolie exquise, de grâce haute et puissante, et d’ingénuité. Son Andromède, son Jugement de Paris, ses Boys, ses Fata Morgana ont été popularisés par la photographie et la gravure. Présentement, à la « New Gallery », une œuvre profonde vient s’ajouter à ces dernières. C’est : The Nixies joundling. L’enfant apparaît, regardant avec curiosité et étonnement et naïveté de riches métaux significatifs. Son corps puéril et charmant sort d’un nuage lourd et volutant; son cou droit et pur arbore une tête garçonnière ; son buste, où naissent des seins clairs, est tout de fraîcheur blanche. Ses yeux grands sont fixes, et les lèvres tenteront et seront mauvaises. Toute la personne exhale, comme dirait Swinburne, un étrange air virginal.

Au centre d’une salle, à gauche, voici un autre envoi : The Deluge. Un grand cercle qui fut le soleil délayé sous un ciel de cataclysme, dans un espace tumultueux de tons gris. Au bas, une bande confuse de sols bruns et noirs. Cette toile ne nous a point produit l’effet surnaturel qu’elle devait proférer. Mais elle nous a requis, parce que mieux que toute autre, elle indique la lignée d’artistes anglais d’où sort Watts. Malgré toutes les différences de palette et de dessin et de style, c’est au groupe puissant formé par les Blake et les Fuseli et les Flexman qu’il faut jle rattacher. Le Déluge semble n’être qu’un Blake agrandi. Ceux qui connaissent les illustrations du Paradis perdu et toute la suite de ses propres poèmes que Blake a soulignés d’aquarelles dans et

hors texte, reconnaîtront en la nouvelle œuvre de Watts comme un prolongement de l’extraodinaire imagination du maître du Retour de Calvaire et de Y Apothéose de Pitt.

E. Bume- Jones cimaise deux envois. Le premier émet une profonde pénétrance. Il est titré : l’Étoile de Bethléem. Il exprime, dans l’attitude et le visage des mages, l’humilité profonde, la vénération tendre, le respect confiant, l’adoration simple et crédule Un ange rigide et suspendu porte l’étoile comme une hostie. La vierge, comme absente de la scène, regarde droit devant elle; l’enfant dans sa nudité frileuse, se serrant vers les plis du manteau, regarde seul les rois. Cela se passe sous un abri de chaume, quelque part en un bois vague où de petites fleurs croissent dans une herbe rare. Toute la scène s’immobilise en une tristesse lointaine.

Le dessin est précis et d’un modèle léger comme celui des derniers gothiques italiens. Quant aux tons, ils ont des reflets vert-bleu de soie et de métal. L’harmonie en est étrange et très spéciale. On sent l’artiste habitué depuis quelque temps à traiter des armures plutôt que des étoffes.

Le fils du peintre, M. Philip Burne- Jones, outre un tableau de genre médiocre, profère une page étrange : Le lever de la terre sur la lune. Et il nous dépeint l’astre mort en une lumière verte de Bengale, tout montueux de volcans éteints, de cirques rocheux avec, dans une vallée, un morceau de squelette solitaire.

E. Burne-Jones étend son influence sur Mrs. R. Spence qui envoie la Dernière mesure, sur Mrs. Evelyn Morgan dont voici les Cloches de San Vital et principalement sur Mrs. Maria Stillman, qui, tout en le suivant, inaugure pourtant un faire à elle et témoigne d’une palette personnelle. Ses numéros au catalogue ? Audaces fortuna juvat, Portrait d’Irène, Vita Nuova.

L’Elaine de M. Strudwick, un déjà ancien disciple de Burne-Jones dont la « Kensington » possède un panneautin

très retenant, témoigne de l’ordinaire grâce, frêle et jolie, du peintre. Il a conservé son même type d’héroïnes délicates, à bouche menue, à mains fluettes et qui se meuvent soit en des palais d’une renaissance très ornementée, soit en des forêts complexes d’entrelacs de branches et de fleurs.

A noter de l’anecdotique Alma Tadema : Amour dans l’oisiveté-, de l’archéologue Poynter : Knucklebones ; de l’influencée par Turner, Mlle C. Montalba : la Piazetta de Venise; du leightonien W. B. Richmond, le Bain de Vénus; puis les portraits de Gladstone, Irving et Joachin. Ceux-ci beaucoup plus à cause des modèles que des peintres.

Une esquisse vive d’Orchardson improvise le portrait d’un professeur de cricket; et deux paysages de John Reid, bien anglais, d’une savonneuse couleur d’il y a vingt ans, nous reportent aux souvenirs des Walker et des Hook et de toute cette intéressante école qui ne fut pas indifférente à Bastien Uepage.

Au centre de la New Gallery, un balcon court autour du hall où glapit un jet d’eau. Aux murs de cet étage, on suspend les aquarelles, les pastels, les dessins et parfois des photographies. Nous avons remarqué de superbes épreuves des œuvres de Burne- Jones : l'Étoile de Bethléem, , l’Escalier d’or, l’ Annonciation, et un portrait de Napoléon Ier, le plus beau que nous connaissions. Rà se trouve également l’esquisse de The Star oj Bethleem, esquisse toute fruste et qu’il est curieux d’examiner, afin d’analyser le travail lent qui doit se faire chez l’artiste pour qu’il aboutisse de ce point de départ veule à la raffinée perfection de l’œuvre.

On y découvre qu’à rebours de certains maîtres italiens — - ses modèles pourtant — qui dessinaient méticuleusement les figures de leur tableau chacune à part et les réunissaient ensuite, le peintre anglais est spécialement requis par l’ensemble, par la coordination de ses groupes, par le total en un mot, indépendamment de toute partie, si capitale qu’elle soit.

Trois aquarelles monogrammées d’Emily Little attirent violemment la curiosité vers un art spécial, menu, multicolore, précis et d’une harmonie mouillée et miroitante.

Pour terminer, signalons un portrait d’enfant de Fernand Khnopff, qui, certes, avec l’esquisse d’Orchardson, est le meilleur du Salon.

La Nation, 27 mai 1891. •

Page 1