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L’ART EN ALLEMAGNE

N’est-ce pas qu’il serait temps d’effacer des appréciations ce presque lieu commun qui déclare les Allemands inaptes, la musique exceptée, à réaliser n’importe quel art ?

Que l’école dusseldorfienne soit galeuse de toutes les veuleries; que celle de Munich, grâce à Kaulbach, à Von Pilot}' et à Swanthaler, ait concentré de l’horreur et thésaurisé de la bêtise, que tous les professeurs de Berlin, devenus en quelque sorte de monstrueux phénomènes, aient doctoralement peint le banal et le laid, certes. Mais encore faut-il avouer que les Cornélius et les Overbeeck et les Schnorr ont été les premiers à tourner l’attention vers les primitifs italiens, qu’ils ont aimé dans Raphaël ses premières œuvres surtout et que dans telles de leurs toiles, qu’on rencontre soit à Dusseldorf, soit à Brême, soit à Lubeck, ils préparent en Allemagne le mouvement qui aboutira en Angleterre et en France et s’y incarnera dans les noms des Rossetti, Burne- Jones, Puvis et Moreau. Tous ces peintres d’écoles si diverses se rattacheront peut-être, plus tard, aux yeux de ceux qui jugent globalement, à ces fresquistes germains de notre première moitié de siècle, dont l’un du moins, Rhoetel, dans certaines de ces compositions, a prouvé du génie.

Pour l’instant, s’il n’est en Allemagne aucun peintre que l’on puisse par exemple comparer à un Watts, du moins s’y

manifeste-t-il des individualités très étonnantes, ne serait-ce que Gebhart, Bisschop et Bôeklin.

Et la sculpture et peinture mises à part, aussitôt qu’on examine d’autres arts, l’architecture par exemple, la réussite s’accuse. Les néo-gothiques allemands, tout comme les néogothiques français et belges, ont commencé par réaliser un art de pâtisserie et de boîtes frangées, dont les spécimens s'étalent, petitement, partout. Puis le goût leur est venu; ils ont adapté aux besoins de confort et d’aménagement modernes les vieux modèles d’art des maîtres bâtisseurs du Nord; Brême, Hanovre, Hambourg et Lubeck ont remis en honneur la brique dédaignée jadis au profit de la pierre et du ciment, et toute une série d’édifices en carreaux, sobrement émaillés et lambrissés de terre cuite jaillissent à cette heure du sol, élégamment. C’est Lubeck surtout qui se pare ainsi. Quand on songe à certains édifices — béguinages ou couvents ou même maisons bourgeoises — élevés à Gand, à Bruges et dans telles petites villes flamandes par les Béthune et les Helleputte et les Verhaege, on est fort tenté de croire que c’est dans l’Oldenbourg, le Holstein et le Hanovre que ceux-ci feraient bien de chercher, s’ils ne l’ont déjà fait, leurs modèles. Il existe une ressemblance frappante, pour ne point dire une similitude, entre leurs tentatives et celles d’ici.

Au reste, la fièvre de bâtir remue l’Allemagne entière. Toute la nation a, non pas une brique, mais une carrière dans le ventre. Gares, rathaus, doms, hospices, postes, banques, casernes, hôtels, palais, tout se multiplie.

Les villes sautent par delà leurs anciens remparts convertis en promenades et en jardins, et s’étendent vers les villages suburbains, dans la hâte de les atteindre et de les engloutir. Elles ont un appétit d’ogre; elles avaleraient des provinces. Quelques-unes, comme Brême et Lubeck, poussent leurs ports et leurs havres à plusieurs lieues au devant d’elles, comme des bras énormes, vers les navires et les cargaisons qui sillonnent la mer. Bremerhaven et Travemünde sont des

avant-postes de vie intense; elles ont l’activité des mains musclées et solides qui accaparent. Au reste, par à travers cette Allemagne, soi-disant tranquille, un mouvement incessant bruit dans les cités, presque toutes prospères depuis 1870. Ees gares et les bourses y sont devenues les centres. Elles ont remplacé les églises d’antan.

Ea gare n’est point, comme chez nous, un quai où l’on défend de circuler, une suite de salles où l’on parque et où l’on enferme. Elle est café, restaurant, salon. Elle est enjoyeusée d’émaux et de meubles sculptés; elle est décorée de fresques, embellie de vases et de statues; le comptoir réalise une étagère et souvent une énorme nature-morte rouge et fleurie, telle que les plus jordanesques peintres en rêvent. Ee monde s’y rend pour le goûter de quatre heures, pour le verre de Eôwenbrau traditionnel. On y pèlerine en famille. Ees nappes bleues et rouges y sont mises hospitalièrement et attendent.

Et la Bourse, elle aussi, joue son rôle. Autour des déambulatoires où les principales maisons de la ville possèdent de minuscules bureaux, s’agite une catégorie spéciale de gens d’affaires et de flâneurs. Une friture de voix, de cris, d’appels, flambe au clair des heures d’après-midi. Et non loin de là, l’inévitable Rathskeller prodigue ses vins de Rhin et de Moselle et échauffe l’esprit des spéculateurs et des marchands. A Brême et à Eubeck, ces caves ont un caractère artistique merveilleux. Foudres énormes armoriés de clefs, d’aigles et de lions, tables lourdes et comme dallées de chêne, verres irisés et joufflus, bouteilles fluettes toutes en tons d’or et qui s’alignent en jeux de quilles dans les coins.

Après la gare et la Bourse, le musée (Kunsthalle) affermit l’orgueil de toute nouvelle ville allemande.

Il est, d’ordinaire, construit en style renaissance allemand. Souvent des mosaïques, toujours des marbres à tons profonds — rouges alternant avec verts comme à Dusseldorf — à tons sévères — blancs mélangés avec jaspe comme à Ham-

MAITRES CONTEMPORAINS (ANGEETERRE-AEEEMAGNE) 1 5 1

bourg — décorent l’entrée. Des salles basses avec lumière oblique renferment les dessins et les plâtres et aussi quelques tableaux anciens. L’escalier monumental conduit aux écoles modernes. Sa cage est décorée de fresques et de statues. Et les halls, accotés de petites chambres et de salons, s’alignent à l’étage.

Évidemment a-t-on réalisé ce souhait si souvent exprimé par nous de faire d’un musée un palais adapté aux tableaux qu’on y célèbre. Ce sont eux qui sont les maîtres. Pour les grandes toiles de grands espaces, pour les petites des coins tranquilles. Ainsi trouve-t-on à Hambourg toute une série de vrais appartements, sobrement décorés, meublés discrètement, où il est permis de s’asseoir dans un fauteuil et de causer longuement avec un chef-d’œuvre. Les numéros sont pendus à bonne distance, en des cadres spéciaux, sur des fonds différents. Souvent des bancs de bois, coussinés de cuir, courent au long de la muraille et permettent de s’asseoir n’importe où le jour le commande. Des chevalets supportent certains tableaux précieux que l’on peut descendre à la hauteur de l’œil pour les examiner plus minutieusement.

A voir l’un à la suite de l’autre les musées de Cologne, de Dusseldorf, de Hambourg et de Hanovre, l’idée s’impose que pour acquérir leur art plastique à eux, comme ils ont leur musique, les Allemands ne veulent rien épargner. Ils prennent l’avance sur leurs peintres; ils leur construisent des palais pour ce qu’ils concevront ; ils bâtissent des monuments à l’espoir. Si l’art finit toujours par suivre la victoire, il est certain qu’une vraie et grande école de peinture est à la veille de naître. Le public le prévoit. Il accourt aux musées, les journaux d’art se multiplient, les riches veulent leur galerie de tableaux avant même de vouloir des salons. Et dans chaque ville paraît naître une vie moderne nouvelle, une joie de se sentir fort et actif, une fièvre de dépense et de luxe, qui demandent, qui exigent des peintres pour les exprimer et les transmettre bellement à l’avenir.

La visite successive de nombreux et importants musées d’Allemagne nous a convaincu, de plus en plus, combien la campagne contre nos musées nationaux, entreprise par la plupart des journaux belges pour lesquels l’art n’est pas une question subordonnée à toute autre, fût-ce à celle du Maalbeek, était juste et d'actualité criante. La vérité la plus vraie, la plus aveuglante est que nous sommes attardés de trente ans dans l’administration et la bonne gestion de nos collections, que nous sommes tellement à la queue des autres peuples que nous ignorons même ce qu’il nous faut modifier.

Ceux qui ont la direction de l’art à Bruxelles ou bien sont des incompétents, ou bien sont des imbéciles, ou bien sont des malins, qui profitent de l’indifiérence ou de la stupidité publiques pour se tailler un traitement dans les budgets et se taire et ne rien faire. On est tellement stupéfait des progrès réalisés partout ailleurs, on est tellement indigné de voir combien chez nous toute innovation est combattue et méprisée que les mots roides et salés, mais inévitables, arrivent sous la plume. On les a appelés — nos officiels — bonzes, lècheurs de l’assiette au beurre, encroûtés, perruques, mornes Chinois qui opinent du bonnet, invalides qui sucent le bout de leur béquille, chanoines rêveurs qui se fourrent l’index dans le nez et s’occupent de l’administration de cet appendice plus que de leur charge de conservateurs et d’employés. On a été doux et bénin. Ils ont agi de telle sorte que Bruxelles, qui devrait se proférer capitale, prend rang, au point de vue esthétique, après des villes de troisième ordre allemandes et anglaises. Aucune idée qui perfectionnât l’arrangement des salles, qui aidât à l’instruction et à l’intérêt à dégager de l’œuvre d’art, qui fût digne d’être non pas

adoptée ailleurs, mais simplement louée par des Belges chauvins, n’est sortie de cette douzaine de cerveaux qui siègent au palais de Lorraine et sur lesquels jamais aucune langue de feu ne descendra.

Certes se sont-ils occupés, depuis 1880, de nos richesses artistiques : on a bâti des halls et des palais. Mais si l’on avait juré de faire le plus de tort possible aux toiles et statues, on ne les aurait pas plus quelconquement produites à la cimaise.

Ailleurs, un tableau est un grand personnage qu’on entoure de mille soins; on lui donne un cadre qui le rehausse, une place propice; on lui adjoint des huissiers qui sont des valets et qui le servent. Ils connaissent son histoire, d’où il vient, comment il fut acquis et quel peintre le créa.

Ils surveillent ceux qui le regardent et attendent qu’on les interroge. Le fait-on, immédiatement ils démontrent sans s’imposer qu’eux aussi ont le respect et souvent l’admiration de ce qu’ils gardent. Ils sont serviables, souvent utiles et nullement encombrants.

Ce qu’il importe surtout de retenir des musées allemands et de signaler à la direction de notre Musée des échanges, c’est la manière dont sont commentées les copies qu’on expose. D’abord une note indiquant où a été trouvé et où réside actuellement l’original.

Puis pour les œuvres importantes — statues égyptiennes, frises du Parthénon — une photographie des sites grecs et thébains, une reconstruction des palais et temples et jusqu’à un essai de coloriage présumé. Et des remarques et des profils divers et des éclaircissements historiques.

On entre ignorant d’une œuvre; on sort plus que renseigné, on sort instruit. Si après il vous prend fantaisie de consulter le catalogue, les notions que vous avez acquises rien qu’à voir, vous les surprenez étendues en études et coordonnées entre elles. Toutes les recherches ont été faites, tous les renseignements pris, et ce sont des résultats authentiques qu’on imprime et publie. Une œuvre, malgré toutes inves-

tigations, reste-t-elle douteuse, au moins affirme-t-on comment elle est monogrammée, de quelles parentés elle peut se prévaloir et quelles sont ses caractéristiques.

Ainsi, à Hanovre, trouvons-nous sur le cartouche d’un panneau gothique : « 1/ auteur est le maître des types aux paupières baissées, qui fut l’élève de Bernard Van Orley. » Ailleurs, tel numéro est renseigné comme provenant du peintre qui peignit la Mort de la Vierge; ailleurs les initiales d’une signature sont interprétées et renforcées de conjectures.

De même que dans les musées anglais, on constate dans ceux d’Allemagne cette chose élémentaire : la vie. Des vitrines, les armoires, les meubles sont mis en état; quand un objet est destiné à un usage, on le montre servant à cet usage : les vieux baromètres marchent et les vieilles horloges sonnent. Si des mécaniques curieuses et compliquées peuvent intéresser les visiteurs, on les leur détaille et on les explique. Enfin tout ce qu’il est permis de toucher, de contrôler, est manipulé et scruté; aucun gardien n’apostrophera, comme en Belgique, un visiteur dont le seul crime est de prétendre tourner les volets extérieurs d’un triptyque. Au contraire, de lui-même il ira au-devant d’une possible curiosité, et s’il a surpris que le passant est vraiment attiré par une toile, il lui épargnera toute demande.

Tel simple huissier du musée de Hambourg nous a paru même un vrai fervent d’art. Un tableau était pour lui chose passionnante et plus belle encore qu’il ne parvenait à le dire. On sentait, chez cet humble, la joie éprouvée à garder des chefs-d’œuvre et comme un dévouement fier pour eux. Ce dévouement, aucun des conservateurs pu directeurs bruxellois ne le ressent. Si un ou deux d’entre eux en étaient trempés, il ne faudrait pas un an pour que toute l’administration des Beaux-Arts changeât d’aspect. Et néanmoins, sans lui, comment imaginer qu’on fasse autre chose qu’une besogne de commis en écriture ? Ces gens, voyez-vous, n’ont

pas l’ardeur, n’ont pas la fièvre, n’ont pas la haute joie esthétiques; il leur manque la flamme et la ferveur de leur charge ; ils font leur besogne non pas comme des volontaires, mais comme des soudoyés. Us savent être convenablement banals — à part cela, rien. Si de temps en temps l’un d’entre eux n’allait à Paris se renseigner sur ce qu’il est indispensable de réaliser en un musée, nos collections d’art se couvriraient de poussière et des araignées feraient leur toile dessus. Ils sont séniles, incurablement. Au fond ils ignorent l’art; ils en parlent, mais ils ne le sentent pas. Quelques-uns sont des peintres ratés, des critiques ratés, des hommes de lettres abolis. Et l’État, en les nommant, les a cousus comme des haillons sur son manteau officiel.

La Nation, 9-12 septembre 1891.

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