‹ SensationsChapitre 30 sur 40 · CLAUDE MONET. - AUGUSTE RODIN · texte numérisé non relu

CLAUDE MONET. - AUGUSTE RODIN

Un très jeune homme vint un jour demander à M. Claude Monet de le prendre comme élève.

- — Mais je ne professe pas la peinture, lui répondit l’artiste, je me borne à en faire, et je vous assure que je n’ai pas trop de temps pour ça. Quant à mes brosses, je les lave moi-même. D’ailleurs, depuis que le monde est monde, et tant que le monde sera monde, il n’y a eu et il n’y aura jamais qu’un seul professeur — - et encore ignore-t-il toutes nos esthétiques — c’est celui-là.

Et il lui montre le ciel, dont la lumière enveloppait les champs, les prairies, les rivières, les coteaux.

— ■ Allez lïnterroger et écoutez ce qu’il vous dira. S’il ne vous dit rien, eh bien ! entrez dans une étude de notaire et copiez-y des rôles. Ce n’est pas déshonorant et cela vaut mieux que de copier des nymphes.

Mais ce jeune homme avait déjà lu les critiques d’art. Il s’en fut trouver M. Jules Lefebvre, qui lui expliqua la manière d’obtenir la médaille d’honneur.

C’est par cette anecdote caractéristique que débute l’excellente étude de M. Octave Mirbeau, insérée en forme de préambule dans le catalogue de l’exposition qui vient de s’ouvrir chez Georges Petit. Elle résume l’art de Claude Monet, dont cent cinquante œuvres ont pris place, triomphalement, dans la galerie, éblouissant les visiteurs de leur

lumière chatoyante. Art d’une sincérité rare, procédant directement de la nature qu’il interprète avec une franchise et une simplicité de moyens vraiment extraordinaires. Art de fierté et de dédain, qui, durant vingt-cinq années, a poursuivi imperturbablement sa route, sans s’arrêter aux cris de colère, aux injures, aux calomnies, aux vilenies de tout genre que son indépendance a provoqués.

En parcourant les étapes de cette admirable vie d’artiste, exclusivement consacrée aux hautes spéculations de la pensée, on se sent réconforté et encouragé. La lutte apparaît si âpre, si violente, si longue, que la victoire, enfin conquise, excite un réel enthousiasme. Tout autre que Claude Monet y eût renoncé, ou, comme plusieurs, fût mort à la peine.

Il n’y a pas bien longtemps que des chroniqueurs belges traitaient encore Claude Monet de paysagiste « en chambre » et qualifiaient « forêts de plumeaux » ses superbes palmiers de Bordighera. C’étaient les derniers échos du concert de glapissements qui servit, pendant un quart de siècle, oui ! un quart de siècle ! de distraction et d’excitant à l’artiste. Désormais, la place est nette. Dans un grandissement continuel de son art, Claude Monet s’est élevé au premier rang. Et ce que nous avons prévu j adis en écrivant : « L’œuvre de Claude Monet, ce bel et fort artiste, sera l’étonnement et l’admiration de ceux qui l’apprécieront plus tard dans son ensemble. Sans aucun doute, depuis Corot, c’est le plus grand paysagiste qui se soit révélé en France » s’accomplit dès aujourd’hui. Tout Paris défile devant ses paysages, ses marines, ses figures, et les gazettes, qui jadis n’avaient pour l’inventeur de l’impressionnisme que des sarcasmes et des railleries, le glorifient à l’égal des plus illustres. Le jour viendra peut-être, où l’une de ses toiles étant mise aux enchères, on criera : « Vive la France », si quelque Antonin Proust de la génération future l’arrache à la rapacité des Yankees.

L’exposition Monet présente cet attrait particulier qu’on

a groupé, en une collection de choix difficile à réunir, parce qu’il a fallu s’adresser à bon nombre d’amateurs, les oeuvres principales qui marquèrent, de 1864 à 188g, les évolutions du talent de l’artiste. On peut le suivre sur les falaises du Havre et d’Honfleur, d’où il peignait, en ces années déjà lointaines, la mer bruissante, puis aux environs de Paris, où le sollicitèrent les scintillements de la Seine dans la splendeur des soleils méridiens, puis en Hollande, dont il exprima les lents canaux, les tournoyants moulins, et, plus tard, les éblouissements des champs de tulipes et d’hyacinthes. Vers 1876-77, les gares, avec leurs machines mugissantes et fumantes et leur perpétuel mouvement, l’attirent; Vétheuil lui sert ensuite de prétexte à des effets de neige, à des débâcles de glaçons du plus puissant effet. C’est ensuite Pourville, Étretat, Belle-Isle-en-Mer où il plante son chevalet, attaquant les vagues corps à corps, blotti dès l’aube dans les rochers de la grève pour saisir le mystère de leurs colorations glauques, mouillé par leur écume, trempé par les ondées, renversé par les rafales et ne rompant que lorsqu’il a fixé sur le châssis la sensation fugitive. Vers la même époque (1884), une saison passée sur la Côte d’Azur lui fournit une ample moisson de sites méridionaux éclaboussés de lumière.

Personne n’a exprimé avec plus d’intensité et de vérité la Méditerranée, la verdure des oliviers, la tonalité d’améthyste des vignes, le déploiement orgueilleux des pins. On le retrouve dans la vallée de Vernon, où il rentre toujours après ses campagnes, non pour se reposer, mais la palette chargée en vue de nouvelles batailles avec la lumière diffuse des matins et les incendies des soirs. C’est, enfin, la Creuse aux eaux dormantes qui l’appelle, et ses paysages tragiques, étroits vallons pleins d’ombre, ravins traversés par un torrent, blocs de rochers aux formes tourmentées, fies paysages de la Creuse sont datés ; 1889. Pour la première fois, ils sont exposés. De l’œuvre entière de Monet, c’est peut-être ce qui révèle la plus extraordinaire maîtrise.

Rares sont les artistes dont on peut, comme c’est le cas pour Claude Monet, constater, jusqu’au bout, un progrès non interrompu. Il n’y a, dans cette superbe exposition, pas une défaillance, pas une hésitation. On sent, au début, l’influence de Courbet peser sur la vision de l’artiste. Mais, petit à petit, le peintre abandonne les colorations sombres qui ternissaient sa palette. Et la lumière, l’éclat des ciels, le rayonnement du soleil le hantent obstinément. Il devient bientôt le beau peintre sanguin, robuste, que nous montrent toutes ses toiles, depuis les sites d’Argenteuil (dont le Pont, vu aux XX en 1884) jusqu’aux mystérieux vallons de la Creuse, qui clôturent la présente série. Il anime ses toiles d’une vie que jamais paysagiste n’imagina. « Gaietés nuptiales des printemps, dit M. Octave Mirbeau, lourdeurs enflammées des étés, agonies des automnes sur leurs lits de pourpre, sous leurs draperies d’or, splendides et froides parures de l’hiver, la vie est partout, ressuscitée et triomphante; et rien, en ce resplendissement, n'est livré au hasard de l’inspiration, même heureuse, à la fantaisie du coup de pinceau, même génial. Entre notre œil et l’apparence des figures, des mers, des fleurs, des champs, s’interpose « réellement » l’atmosphère. Chaque objet, l’air « visiblement » le baigne, l’enduit de mystère, l’enveloppe de toutes les colorations, assourdies ou éclatantes, qu’il a charriées avant d’arriver jusqu’à lui. Ee drame est combiné scientifiquement, l’harmonie des formes s’accorde avec les lois atmosphériques, avec la marche régulière et précise des phénomènes terrestres et célestes; tout s’anime ou s’immobilise, bruit ou se tait, se colore ou se décolore, suivant l’heure que le peintre exprime et suivant la lente ascension ou le lent décours des astres distributeurs de clartés. »

C’est à tel point qu’on peut très exactement, en ses séries de paysages reproduisant le même motif, saisir les heures différentes auxquelles il les a vus ; non pas seulement les contrastants effets des aubes et des couchants, mais, dans la soirée

même ou dans la matinée, les aspects successifs, arrêtés au vol par un œil d’une acuité extraordinaire. Res numéros 128, 132, 133, 134, 137, qui tous expriment le Ravin de la Creuse, par exemple, témoignent de la subtilité de vision de l’artiste et de sa sincérité à rendre, non pas seulement un coin de nature, mais la sensation que la nature fait éprouver à tel moment de la journée, sous tel éclairage, avec tels reflets du ciel.

A titre d’exemple, également, il convient de citer les trois aspects du Barrage de Vervit (n03 129, 138, 141) et les deux impressions de gelée blanche, diaphanes et charmantes, qui portent les numéros 126 et 127, saisies l’une avant le lever du soleil, l’autre au soleil levant.

Quelques tableaux de figures, modestement intitulés par l’auteur : Essais de figures en plein air, complètent ce magnifique ensemble. Comme ses paysages, Claude Monet baigne ses figures d’air et de clarté. Sous les Peupliers, la Promeneuse sont des morceaux exquis d’harmonie et de distinction vraie.

Parmi les lumineuses toiles de Claude Monet se dresse de toute sa hauteur Auguste Rodin, le plus merveilleux statuaire que notre époque ait produit. Ce n’est pas un hasard qui a réuni ces deux noms, désormais célèbres après avoir été méconnus si longtemps. Rodin, comme Monet, a eu à souffrir de l’injustice et de l’ignorance de ses contemporains. Dès ses débuts, il eut à se défendre contre l’accusation perfide de se servir, dans ses œuvres, de moulages sur nature. On se souvient de la campagne méchante qu’on mena contre l’Age d’airain, exposé au Salon de 1877. Ht le reproche était d’autant plus cruel que Rodin avait dû, jusque-là, pour vivre, déchoir à des travaux secondaires. Il fut praticien de Carrier- Belleuse. Il modela des sculptures décoratives destinées à la Bourse de Bruxelles. Il exécuta des cariatides pour certains hôtels des nouveaux boulevards. Son maître, Barye, ne fut-il pas réduit, par la scandaleuse injustice de ceux de sa

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génération, à fabriquer des presse-papiers, des chenêts et des dessus de pendules? Aujourd’hui, il est vrai, le soleil de gloire s’est levé tardivement. Et pieusement on recueille, on expose, on admire ce qui, lorsque le grand artiste le créa, fut jugé indigne d’attention.

Pour Rodin, la célébrité est arrivée plus tôt. Mais au prix de quels efforts et de quels travaux ! Ceux qui ont eu l’honneur d’être introduits dans l’atelier de l’artiste savent la somme énorme de labeurs et de talent généreusement dépensée. La Porte destinée au Musée des Arts décoratifs, à laquelle il travaille depuis dix ans, et dont toutes les figures sont éparses sur les chaises, sur les canapés, sur les selles, sur les étagères du vaste atelier de la rue de l’Université, cette Porte seule suffirait à remplir une carrière d’artiste.

Quelques groupes en sont exposés actuellement chez Georges Petit. Et l’on admire sans réserve l’art avec lequel le prestigieux artiste a su donner la vie et le mouvement à ces enlacements de corps, tantôt embrassés en de frénétiques baisers, tantôt délicatement unis avec des réserves, des pudeurs, des frôlements de gestes d’une chasteté ingénue.

Ces torsions de corps, ces renversements inattendus, ces flexions imprévues, l’originalité troublante de toutes les attitudes de ses figures cambrées, ployées, bousculées, culbutées forme la marque distinctive de l’art de Rodin. Ces accouplements, aucun sculpteur n’avait osé les traiter précédemment. Un seul artiste, Félicien Rops, a, dans ses dessins et ses eaux-fortes, abordé et résolu l’épineux problème. Et peut-être l’art du maître graveur a-t-il laissé sa trace dans les recherches que passionnément poursuit, depuis quelques années, le maître statuaire. Rencontre heureuse, en ce cas, de ces deux créateurs de premier ordre, qui ont, chacun dans sa sphère, doté l’art d’une expression nouvelle, émouvante et superbe.

Une trentaine d’œuvres composent l’exposition de Rodin. Parmi elles, quelques morceaux considérables : le groupe

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des Six Bourgeois de Calais, dont l’un fut envoyé, l’an dernier, à l’exposition des Beaux-Arts de la plaine des Manœuvres, la statue de Bastien-Repage etc.

Toutes décèlent l’art hautain du statuaire, sa science profonde, l’impeccabilité de sa technique, la noblesse de sa conception. Elles révèlent aussi, comme celles de Claude Monet, l’intransigeance de l’artiste et son mépris des formules. Car Rodin, ainsi que l’a dit M. Gustave Gefïroy, a très violemment la haine des recommenceurs, des restaurateurs, des professeurs d’esthétique, des despotismes d’institut.

A peine est-il besoin de le dire. Son exposition le clame à pleine voix, et de chacune des œuvres qui rayonnent de leur beauté radieuse, alignées chez Georges Petit, s’élève, distinct, le cri de fierté d’un artiste personnel et indépendant.

Faut-il rappeler qu’il exprima le désir de faire partie du groupe des XX, et qu’il y fut reçu à l’unanimité ?

Avant tout et par-dessus tout, la puissance avec laquelle il a traité l’amour, en ses multiples expressions de sensualité, de bestialité, de chasteté, d’ardeurs contenues, et jusqu’aux mystiques extases d’une passion dégagée de toute matérialité, classe Rodin hors des rangs où se bousculent les sculpteurs de talent. Malgré l’énormité de l’expression, quand on l’applique à un vivant, elle nous vient avec trop d’insistance à la pensée pour que nous nous refusions à l’écrire : Rodin est un artiste de génie.

Mercure de France, octobre 1902.

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