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HENRI-EDMOND CROSS

Il était né à Douai, autant dire en Flandre. Son oeil d’enfant s’était éduqué aux lumières de là-bas. Il en avait surpris la splendeur atténuée, la douceur fondue, la beauté mouvante et diverse. Plus tard, quand l’attention qu’il lui fallut prêter à sa santé l’obligea d’habiter les monotones pays du soleil, la sensibilité de son regard se ressouvint toujours d’avoir connu d’autres émotions moins vives certes, mais combien plus délicates. Il ne peindra jamais la dureté aérienne du Midi; il en étudiera les tons forts, ardents et triomphaux, mais il trouvera dans leur violence même une audacieuse, quoique toujours sûre, harmonie. J amais la force d’un ton ne le poussera vers la brutalité des couleurs.

Par respect pour une grande mémoire, il se hâta de changer son vrai nom : Delacroix, en celui de Cross, qu’il prononçait lui-même, parfois, avec hésitation. D’homme était doux, avec un fond de ténacité et d’énergie. Aux heures où ses yeux se faisaient confiants, on l’aimait avec une telle ardeur soudaine que l’émotion avait peine à ne point déborder. Un tact sans défaillance le guidait dans la vie. Il parlait de son art en termes nets et justes; il raisonnait ses hésitations, ses doutes; il désirait qu’on vît clair en lui et, s’il se permettait parfois de vous interroger, c’était pour chercher et trouver une nouvelle ressemblance non encore découverte

entre vous et lui. L’admiration qu’il vouait à certains d’entre nous lui était comme une santé morale : il était attentif à se grandir de chaque nouvelle valeur humaine. Son existence s’enrichissait de l’existence des autres. Elle lui devenait plus précieuse à mesure qu’il en ornait les jours et les années, avec des pensées plus belles, avec des sympathies plus rares et des certitudes plus nettes.

S’il tenait tant à sa propre vie, s’il a disputé, jusqu’à son dernier souffle, son corps à la ruine, c’est qu’il avait conscience du prix de ses yeux de beau peintre et de son cœur de ferme et clair ami. Et si tant de vigilance, de dévouement et de tendresse l’entourèrent dans sa longue et implacable agonie, c’est que chacun de nous sentait disparaître quelque chose de soi dans cet Edmond Cross qui s’en allait.

Il s’instruisait sans cesse. Il lisait beaucoup. Je sais quelques lettres admirables écrites par lui où son intelligence se met en marche vers toute idée neuve et hardie. Le passé était bien à ses yeux uniquement la tombe et non pas, comme au goût de plusieurs, la demeure. Douer d’éternité l’heure où il vivait aurait été son orgueil, s’il en avait eu le temps. Il était, malgré sa santé défaillante et précaire, étonnamment vivifiant.

Avec Paul Signac, Théo Van Rysselberghe, Dubois-Pillet, Maximilien Luce, il forma le groupe néo-impressionniste que dirigeait Georges Seurat. Celui-ci fut, pour lui comme pour eux tous, le véritable logicien de l’école nouvelle. Il s’en improvisait l’apôtre complaisant et grave, le propagateur austère et convaincu. Je me souviens d’avoir assisté durant des heures à de savants entretiens où Georges Seurat expliquait, avec sa voix calme et monotone, les lois les plus importantes et bientôt les secrets les plus utiles de sa théorie. Il ne s’en lassait jamais. Il était prêt, à chaque heure du jour et du soir, à éclairer les esprits, à lever leurs doutes, à répandre sa conviction dans les cœurs. L’art revêtait à ses yeux un caractère scientifique autant que religieux. La division du

ton, la règle des complémentaires et le jeu des contrastes devenaient autant d’articles de foi. Désormais la peinture était liée à un système qu’avant tout il fallait connaître et confesser.

Ua carrière de Georges Seurat mérite le plus entier respect et son oeuvre est éminente. Il fit certaines toiles dont la maîtrise s’impose. Tels paysages signés par lui comptent parmi les plus beaux de l’école française. La Baignade et Les Poseuses sont d’admirables panneaux décoratifs. Il pouvait sans danger entourer son travail de mille préceptes; il se mouvait à l’aise et quasi librement dans les entraves.

Toutefois en imposant aux autres plutôt la connaissance d’une doctrine que la pratique d’un art, leur faisait-il courir le danger de dessécher leur veine et de comprimer, de manière trop absolue, leur nature et leur émotion. Ta maigreur, la sécheresse, la pauvreté ne sont point toujours absentes des premiers tableaux néo-impressionnistes. De groupe eût pu d’ailleurs mourir aussitôt né, puisque son chef fut, à l’âge de trente-trois ans, fauché par la mort. Il était donc urgent que de l’école même il se levât promptement des libérateurs et que les règles acceptées fussent plus largement interprétées.

Edmond Cross le comprit et s’y employa. De tous les disciples de Seurat il était celui dont l’imagination était la plus vive, le sentiment le plus profond et l’esprit le plus synthétique. Da lutte devait donc fatalement se mener entre sa nature et la doctrine qu’il avait choisie, entre sa spontanéité et sa réflexion. Il ne douta point qu’il ne réussît a en réduire les antinomies; mais qu’elle fut longue, toutefois, la période des essais et des tentatives !

Un jour, il voulut bien m’en confier les angoisses. Je surpris alors ce qu’il lui fallait d’intelligence et d’invention d’une part, de probité et de scrupule d’autre part, pour rester fidèle à son école et ne point méconnaître ses goûts et ses aptitudes propres. Il parvint à concilier ce qui à pre-

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mière vue paraissait opposé et ses dernières belles œuvres sont toutes fondées sur un ferme accord. Ce fut sa victoire.

L’âme de Henri Cross était une âme lyrique. Elle s’alimentait de poésie, tantôt dans les livres, tantôt dans la nature. Sa maison de Ste-Claire était comme posée dans un nid énorme fait de fleurs rassemblées. Il était ému dès qu’il parlait des arbres, des rocs et des montagnes. Ses gestes doux suivaient l’inflexion linéaire des choses et semblaient épouser les contours de leur beauté. Il songeait au simple brin d’herbe avec tendresse. La bonté qu’il donnait aux hommes, il la prodiguait aux choses. Il était heureux d’être cordial et sympathique à tous.

La peinture lui était cette fête pour les yeux que l’intelligence et la réflexion avaient pour tâche d’ordonner et d’élever jusqu’à la beauté condensée et ferme. Tout art élevé lui apparaissait d’ailleurs devoir être le résultat d’une synthèse.

Il fallait donc interpréter la théorie de la division du ton de manière à lui enlever toute minutie diminuante, toute réalité trop précise, toute conception fragmentée. Qui se servait des pigments colorés ne les devait plus employer à traduire les mille nuances de la lumière, mais les utiliser avant tout à exalter de leur force vibratoire les masses décoratives des objets. D’où la nécessité d’élargir la touche, d’où l’importance attachée aux vastes oppositions et aux puissants contrastes. Il était nécessaire d’aboutir à la grandeur par la vigueur lumineuse sûrement atteinte et maîtrisée. Le procédé de la division du ton apparut ainsi pour la première fois, avec toutes ses ressources et tous ses avantages, comme le plus sûr des procédés décoratifs nouveaux.

Armé de ces récentes certitudes, Edmond Cross acheva ses œuvres les plus belles. Il peignit, comme il me l’écrivit un jour, « la glorification de ses visions intérieures ». La réalité ne lui fut plus qu’un prétexte à choisir ses sujets et à ménager leur disposition. De notes prises ci et là, de spec-

tacles au hasard rencontrés, d’un site se rapprochant du décor imaginaire qu’il portait dans sa tête, il composait ses tableaux. Il en ornait les vides de personnages rassemblés soit pour souligner l’importance de telle ou telle ligne, soit pour affirmer, par contraste, tel ou tel ton. Tout ne lui fut plus que jeu de couleurs et de plans et de masses. Sa peinture fleurait bon comme un bouquet et sa composition ne différait guère de celle d’une merveilleuse arrangeuse de fleurs. 1/ audace lui vint peu à peu. Te ton pur et franc se mit à dominer les teintes, comme un piment domine et relève un mets. Te ton local disparut pour faire place de plus en plus au ton passager, mais hardi, qu’imprime aux choses le transitoire soleil ou l’ombre légère ou profonde, et peu à peu l’art contemporain le plus téméraire et pour quelquesuns le plus affolé rencontra, pour s’affirmer, les exemples magnifiques que lui donnèrent Paul Signac et Edmond Cross.

T’importance de ce dernier comme initiateur ne fera que grandir de décade en décade. Jusqu’à ce jour la critique le néglige et l’État hésite à imposer une de ses toiles à la cimaise du Tuxembourg. De telles méprises furent nombreuses au siècle dernier. Elles se perpétuent encore dans le nôtre. Elles frappèrent des artistes certes aussi hauts qu’Edmond Cross.

Mais lentement tout est rentré dans l’ordre. Te tour d’Edmond Cross viendra bientôt et ceux qui le repoussent aujourd’hui encore seront effrayés peut-être un jour de leur attitude d’incompréhensifs et lui aplaniront hâtivement le chemin par lequel déjà il aurait dû passer.

La Nouvelle Revue française, 1910,

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