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JAMES ENSOR

L’époque pendant laquelle débuta James Ensor fut, pour la patrie, un laps de temps héroïque et fécond. Aujourd’hui qu’il est loin, il apparaît quasi-légendaire.

Un miracle se fit tout à coup. Le pays, habitué à ne produire que des peintres, suscita des sculpteurs et parmi eux un génie : Meunier. Bien plus, la Belgique, hostile aux lettres et vouée depuis longtemps à la littérature des parlementaires et des journalistes, se para d’une floraison de poètes.

Les coutumes furent à tel point bousculées, les réputations assises à tel point secouées sur leurs sièges qu’il y eut comme un tremblement des cerveaux. On n’osait y croire; on n’y croyait pas. Notre sol, qui se couvrait du seigle annuel des lucratives affaires et du froment régulier des prospères négoces, ne pouvait tout à coup se modifier assez profondément pour nourrir de sève et exalter vers la lumière des odes belles comme des chênes et des idylles fragiles et jolies comme des arbustes. L’extraordinaire fut taxé d’impossible et des « bouches autorisées » déclarèrent qu’en tous cas le prodige n’aurait pas de suites.

Il en eut d’admirables.

Malgré les oppositions soit franches, soit sournoises, malgré les mille cris des feuilletonistes inquiétés dans leurs

(i) Extrait rte James Ensor, Van Oest, Bruxelles, 1908,

goûts et leurs habitudes, malgré la compacte et massive inertie et la bêtise au front, non pas de taureau, mais de bœuf, les nouveaux écrivains s’affirmèrent, d’année en année, plus clairs, plus hauts, plus purs. Si bien qu’aujourd’hui ils sont tout et leurs détracteurs d’antan, rien. L’opinion a été retournée comme un vêtement dont on secoue les poussières, dont on vide les poches des vieux préjugés qu’elles recélaient, dont on brosse le drap depuis le col jusques aux pans et qu’on désinfecte enfin en tous ses plis. Aujourd’hui les générations littéraires se succèdent les unes aux autres, comme les générations de peintres; l’art d’écrire est acclimaté parmi nous; la presse est passée aux mains des écrivains; la foule se fait attentive et le pouvoir récompense et s’émeut. C’est une victoire qu’on ne conteste plus.

Or, ces prosateurs et ces poètes de la vie dans la phrase se virent attaqués en même temps que les peintres de la vie dans la lumière. Leurs ennemis se liguaient entre eux; ils se liguèrent entre eux contre leurs ennemis. Cela se fit avec entrain et naturel parce que la nécessité souveraine nouait elle-même les liens d’entente. Le consentement fut tacite et rapide. /

Jamais les polémiques d’art ne furent aussi vives, aussi ardentes, aussi impitoyables. On frappait avec des poings sauvages; on n’avait égard ni à la vieillesse, ni aux situations prises; on était fier d’être partial et féroce. La norme était franchie joyeusement, ventre à terre; toute réticence devenait trahison, toute justice rendue aux adversaires, raison de blâme et de défiance. La tolérance est une force de l’âge mûr. Elle est une tare et une faiblesse quand on se trouve à la tête de ses vingt ans.

Oh ! l’orage des discussions autour des noms de Khnopff, de Schlobach, de Van Rysselberghe, de Dario de Regoyos, de Wytsman, de Finch, de Toorop et d’Ensor ! La belle mêlée de colères et de sarcasmes ! Les lourdes attaques et les

folles défenses ! Les fiers éclairs dont on foudroyait les esthétiques vieillies et les règles désuètes ! On s’exposait avec joie, on dardait son audace partout et l’on se reprochait sans cesse de n’avoir pas été violemment téméraire. Vraiment la vie passionnée était belle, en ce temps-là !

Les peintres novateurs s’étaient d’abord cantonnés à l 'Essor, société d’art où se mêlaient des talents avancés et rétrogrades. Une scission eut lieu. Elle était fatale. Les plus hardis s’en allèrent, laissant végéter le cercle où s’éteignaient, une à une, toutes les flammes des forces et des ardeurs.

Les XX furent créés. L’idée en est due, m’assure-t-on, à Charles Van der Stappen qui s’en ouvrit à Octave Maus et à Edmond Picard. Cela se passait, au temps des vacances, à Famelette, près de Huy, où chaque année Edmond Picard accueillait les artistes comme des hôtes de choix. « Peintres et sculpteurs se réuniraient au nombre de vingt, organiseraient une exposition annuelle et inviteraient vingt autres artistes déjà consacrés. Ceux-ci seraient choisis parmi les maîtres dont l’art était fier, libre et encore combatif. »

Quand l’exposition s’ouvrit en février 1884, tout le monde, partisans et adversaires, était sous les armes. Des revues de combat étaient nées : Y Art moderne, la Jeune Belgique, la Société nouvelle, la Basoche. Même certains journaux — tels La Réforme et Le National belge — se montraient attentifs et bienveillants. Quelques peintres parmi les aînés, les Heymans, les Smits, les Baron, quelques sculpteurs, les Meunier, les Van der Stappen, les Vinçotte avouaient, par leur présence et leur parole nette, combien la tentative et l’audace des vingtistes leur agréaient. On les comptait; dix-sept peintres : Périclès Pantazis, Guillaume Vogels, Willy Finch, Dario de Rogoyos, Théo Van Rysselberghe, Frantz Charlet, Rodolphe Wytsman, Frans Simons, Piet Verhaert, Théodore Verstraete, Guillaume Van Aise, Jean Delvin, Charles Goethals, Guillaume Van Strydonck, Fernand Khnopff, James Ensor, et trois sculpteurs : Achille Chaînaye, Paul

Dubois, Jef Lambeaux. Parmi les invités se signalaient Israëls, Rops, Stobbaerts, Maris, Rodin. Aucun nom d’impressionniste français ne figurait au catalogue. Monet et Renoir n’exposèrent qu’à la troisième exposition des XX, en 1886.

C’est à cette date que, l’animosité ayant crû d’année en année, le critique d’art de la Jeune Belgique (1) s’exprima de la sorte — nous citons l’extrait qui n’est certes pas un modèle de goût, uniquement pour montrer la rudesse des polémiques :

« Oh ! la triomphale journée que celle du 6 février ! Les XX sont ouverts. Désormais la bêtise belge a sa date ! On dirait qu’à cette « première » artistique le cerveau bourgeois se dégorge par toutes ses circonvolutions. Il en jaillit des excréments de sottise. Cela rappelle des opérations d’abattoir. Le porc est tué; : il est suspendu, ventre ouvert, à de grossières tringles, les boyaux sont jetés sur l’étal, fumants et flasques.

« Les avez-vous vu vider ? La bêtise belge et bourgeoise, c’est cela.

« Ce qui se débite d’âneries en ces quelques heures devant ces quarante exposants ferait un fumier monumental. Dames élégantes à bouche pincée de souris prude, fourrures confortables avec un ventre officiel dedans, gommeux monoclés, académiciens rances, peintres déshonorés de rubans rouges, réputations tuées depuis longtemps dans leur propre Bataille de Lépante et leur propre Peste de Tournai, prud’hommes énormes, collectionneurs d’eux-mêmes, tout cela potine, commère, hausse les épaules, passe et fuit devant ces quelques centaines d’œuvres d’art qui hurlent l’avenir. Rt des rages ! Voici un monsieur qui s’arrête devant les Toorop et jure comme un porte-faix et trépigne et remue les poings...

(1) Ce critique d’art était Verhaeren lui-même qui fut quelquefois plus violent encore.

qu’il tient en poche. Tel autre s’affale sur un banc et crie qu’il faut « brûler tout ».

« Les années précédentes, il y avait ci et là un tableau « à la portée du premier venu », un tableau sauveur... aujourd’hui, rien.

« Oh! les pauvres oiseaux qui se cognent aux murs d’une cave obscure ! Pas un coin où se tenir tranquille sur un perchoir d’admiration bon-enfant. Pas un coin où débiter le monologue d’amateur éclairé devant un auditoire de mamans et de fillettes. Pas d’opinion juste-milieu possible. Ou la haine, ou l’emballement. »

C’était le ton. On le prenait, sans le savoir. L’atmosphère de bataille est grisante. On la trouve trop chaude quand on en est sorti. Quand on la respirait, elle était vraiment et bellement violente, exaltante et fiévreuse.

L’histoire des XX devrait un jour se faire, année par année. On y insisterait sur les successives et graduées victoires des peintres du plein air en Belgique. On y pourrait mettre également en relief la manière nouvelle dont les œuvres y furent présentées. Pour la première fois on y juxtaposait toutes les pages d’un même peintre. Ht toutes s’étalaient à la rampe. Des tentures de fond harmonieuses étaient choisies. Des chiffres d’or décoraient discrètement les murs.

Peu à peu les conférences s’inauguraient, et bientôt les auditions musicales. Le directeur des XX, Octave Maus, s’y employait avec zèle et goût. Les XX qui plus tard abandonnèrent leur titre au profit de celui de Libre Esthétique devinrent ainsi un milieu de lutte précieux. Le mois de février ou de mars qu’ils choisissaient, annuellement, pour se grouper, combattre et triompher, fut un mois de joie violente et âpre. Bruxelles interrompait ou plutôt clôturait par une fête intellectuelle l’ennui et la somnolence du morne hiver. L’art mettait, avant le printemps, une ardeur de renouveau dans les têtes. Et bientôt, dans toutes les capitales de l’Europe, des Salons, organisés d’après celui qui s’ouvrait

chaque année chez nous, multiplièrent les batailles et les triomphes des peintres et des sculpteurs hardis et révolutionnaires. Munich, Vienne, Berlin, La Haye, Paris, toutes ces villes eurent des Libres Esthétiques dont elles changeaient simplement le nom...

if *

La place de James Ensor dans l’art de son temps apparaît belle et nette. Le recul nécessaire pour la fixer se fait, et le jugement émis par ses admirateurs n’est déjà plus un jugement horaire.

Un fait esthétique notoire domine la peinture du xixe siècle : la découverte delà lumière. D’où la recherche nécessaire d’harmonies nouvelles, de relations autres, de valeurs et de juxtapositions de tons insoupçonnées jadis. D’où encore un renouveau du sentiment pictural lui-même, la joie et la vie intronisées à la place de la morosité et de la routine, l’œil éduqué non plus à l’atelier, mais dans les jardins, les bois et les plaines, les pratiques anciennes abandonnées au profit de la surprise et de la découverte rencontrées à chaque coin de route, à chaque angle de carrefour. C’est la nature, bien plus que les musées, qui forma les peintres novateurs. Elle leur imposa directement leur vision et modifia leur technique. Même elle renouvela toute leur palette. Ils n’ont consulté qu’elle : c’est d’après ses leçons ingénues et profondes qu’ils se sont formés, se sont découverts et se sont exaltés à l’heure des chefs-d’œuvre.

Dans cette conquête de clarté, l’effort et la vaillance de James Ensor compteront. Son geste demeurera insigne, non seulement dans l’école de son pays, mais, un jour, dans l’art occidental tout entier.

... Il ne ressemble à personne. Ses premières œuvres contiennent déjà en puissance toute sa force future. On ne

les confond avec nulles autres. Elles s’imposent d’elles-mêmes. Elles sont indépendantes, fières, libres.

Au temps où elles éclatèrent, avec soudaineté et presque avec insolence, Manet occupait activement la critique d’avant-garde. Aux Salons triennaux de Bruxelles, d’Anvers et de Gand, la toile intitulée A u Père Lathuille avait ameuté autour d’elle toute l’ignorance et la raillerie publiques. Il était séant qu’on s’en scandalisât. Le rire et le sarcasme étaient exigés comme un gage d’honnêteté bourgeoise et de bon goût provincial. Certes, eût-on détérioré l’œuvre, si l’aventure judiciaire à courir et l’amende à payer n’eussent arrêté les mains bien pensantes et les couteaux croyant à l’idéal.

Les fureurs grinçant des dents contre Manet se tournèrent à point nommé contre James Ensor. Autant que le peintre des Batignolles, il fut accusé d’instaurer en art une sorte de Commune et d’inscrire sa doctrine esthétique aux plis d’un drapeau rouge. Bien plus : sans égard pour les dates d’antériorité qui marquaient les toiles du peintre d’Ostende, on les proclamait dépendantes et vassales de celles de Manet, on leur refusait tout mérite jusqu’à celui d’être des sujets de scandale inédits. L’erreur persista longtemps et persiste encore. On s’entêta et l’on s’entête à ranger James Ensor parmi les élèves de Manet. Rien n’est plus faux. Les deux maîtres n’ont qu’un point de contact : tous les deux peignent à larges touches et tous les deux étudient la lumière frappant, mais surtout modifiant le dessin et le ton local des objets.

Mais que de différences immédiatement s’accusent ! Manet reste, somme toute, un peintre de tradition et d’enseignement. Les Espagnols l’ont formé : Velasquez et surtout Goya. Le jour que son Olympia fit son entrée au Louvre, elle se plaça naturellement en son milieu. La rampe l’attendait. Elle voisina, sans déchoir, avec les toiles d’Ingres et de Delacroix. Sa victoire fut même trop belle : Y Odalisque

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