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du vieil Ingres se sentit atteinte dans son rayonnement de chef-d’œuvre soi-disant parfait. Jamais elle n’apparut plus sèche, plus figée ni plus froide.
En outre, Manet compose ses toiles. D'Olympia, le Christ aux Anges, le Déjeuner sur l’Herbe, Maximilien, sont des œuvres dont la mise en page est faite d’après des recettes connues. Bien qu’il soit un peintre admirable, encore n’évitet-il pas les sécheresses et les duretés. Il ignore l’abondance et la richesse prodiguées. I,a réflexion et le raisonnement le guident plus que l’instinct ne le pousse. Il a une main très experte, très habile. Il fait preuve d’esprit, parfois de virtuosité. Son intelligence surveille son art et le raffine. Il pense autant et plus encore qu’il ne voit. Quand, séduit par les visions fraîches et hardies de Claude Monet, il se décida à modifier les couleurs de sa palette et à traduire le plein air vrai et la clarté prismatique et vivante, ce fut par une suite de tâtonnements réfléchis qu’il y parvint. Il cherchait sans trouver du coup. Ce fut une lutte avant tout intelligente. Il lui fallut non seulement des qualités d’œil, mais des qualités de caractère. Son esprit, son jugement, son obstination, sa probité, tout son être moral et pensant agit : ce fut un triomphe laborieux.
James Ensor, lui, n’est purement qu’un peintre. Il voit d’abord, il combine, arrange, réfléchit et pense après. Il ne doit rien, ou presque rien aux maîtres du passé. Il est venu en son temps pour ne recevoir que les leçons des choses. Certes, sa mise en page le préoccupe, mais ses compositions évitent de rappeler celles que les musées enseignent. I/esprit qu’il met dans ses toiles et ses dessins est plutôt grossier et populaire. Son trait de pinceau est appuyé, il ne glisse pas. Il n’est pas adroit. Toutefois sa couleur n’est jamais commune. En chaque œuvre le ton rare et riche, violent et doux, prismatique et soudain, installe sa surprise et son harmonie. On dirait qu’Ensor écoute la couleur, tellement il la développe comme une symphonie.
Jamais ne s’y mêle la moindre fausse note. Il a l’œil juste comme est juste l’oreille d’un musicien. A le voir peindre, comme au hasard, on craint qu’à chaque instant la gamme profonde et rayonnante des couleurs ne se fausse. Or jamais aucun accroc n’a lieu. L’instinct, le guide le plus sûr des artistes, bien qu’il paraisse un conducteur aveugle, l’assiste sans qu’il s’en doute et le décide, quand à peine il prend le temps de le consulter. Avant de poser un ton, il est sûr que ce ton sera d’accord avec les autres. Il le sent tel, à travers tout son être. A quoi bon examiner, discuter, raisonner, si l’examen, la discussion et le raisonnement se sont faits, préalablement, sans qu’on le sache, avec la promptitude que met un éclair à traverser le ciel? L’aptitude en art n’est jamais un acquis, mais un don. Elle est subconsciente et sourde. Celui qui naît sans qu'elle habite en lui à l’instant même qu’il voit, entend, flaire, goûte et touche, ne sera jamais un artiste authentique. Aucune étude ne la lui apportera .
. J âmes Ensor est plus purement un peintre que Manet,
mais ce dernier est évidemment un maître et un artiste d’une plus large et plus souveraine envergure. Il est un chef d’école magnifique, définitif et complet. Il commande à un des carrefours de l’art où les routes bifurquent et gagnent des contrées vierges et inconnues.
Je n’ai, au surplus, mis en parallèle les deux peintres, que pour défendre James Ensor contre les accusations d’imitation. Qu’on fasse voisiner n’importe laquelle de ses toiles avec Y Olympia, le Déjeuner sur l’Herbe, le Père Lathuille, Argenteuil, Perluiset, et l’originalité des deux créateurs d’œuvres marquantes s’imposera indiscutable.
Mais un autre rapprochement s’indique. Les récents intimistes français, les Vuillard et les Bonnard, s’attachent aujourd’hui à certaines recherches qu’ autrefois tenta James Ensor. Tels éclairages de salon ou d’appartement, telles lueurs argentées et discrètes, tels gris, tels bruns font songer à l’atmosphère de la Coloriste, ou à la Musique russe. Il
n’est pas jusqu’au dessin vacillant et brouillé qui n’établisse un parentage entre les deux manières. Je veux bien qu’il n’v ait que rencontre fortuite. Il est piquant toutefois de noter ceci : si James Ensor rappelle quelque peintre, c’est parmi ses cadets, parmi ceux qui innovent et préparent l’avenir et non point parmi ses aînés qu’il le faut chercher. Il n’est pas de ceux qui imitent ; il est de ceux qui découvrent. Il est plutôt d’accord avec ceux qui viennent qu’avec ceux qui sont venus. Si bien que ses toiles qui datent de vingtcinq ans recèlent toute la fraîcheur et la surprise des oeuvres d’aujourd’hui. Il les peut exposer avec orgueil. Aucune ne déchoit. Quelques-unes serviront peut-être à renflouer les vieilles carènes de l’École d’Anvers où de tous jeunes peintres, Navez et Crahay, travaillent avec le souvenir de l’œuvre d’Ensor présente à leur esprit.
Preuve évidente de force profonde et souterraine ! Quelqu’un qui reste aussi durablement jeune ne vieillira jamais. Il porte en lui la résurrection incessante. Il vit de lui-même, mystérieusement. Déjà il ne connaissait plus la mode, voici qu’il ignore le temps.
APPENDICES
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