‹ SensationsChapitre 37 sur 40 · LETTRE A THEO VAN RYSSELBERGHE · texte numérisé non relu

LETTRE A THEO VAN RYSSELBERGHE

Cher vieux,

Nous sortons du musée et voici mon impression crue ; conservela ; au lieu de la noter, je te l’écris, Velasquez charmant de métier et de belle entente décorative et plus que n’importe quel ancien,

APPENDICES

moderne, mais très superficiel somme toute, et rien en lui qui creuse l'écorce et aille jusqu’à la sève artiste. Désillusion donc et forte. Mais le Greco et Auton Mor et Coello et Pantocha de la Cruz, quels autres lapins ! Surtout le premier. Tous ces portraits, si cadavériquement tristes, semblent avoir vécu une vie plus mélancolique encore que la nôtre, et revivre du fond d’un passé inquisitorial, pour, non pas nous dire, mais nous faire deviner des malheurs et des infortunes et des débâcles, par leur silence. Ah ! mon vieux, comme le petit portrait de la grande salle, l’homme au livre avec sa main fichue morte, et tous d’ailleurs, m’ont troué d’émotion ! Cela est aussi beau que tout ce que les plus grands ont fait et, pour ce qui vise l’âme moderne, c’est autrement fort et profond et nôtre que tous les chevaux cabrés et les écharpes roses au vent et les allures roides et bravaches de Velasquez. Et moi qui me figurais que c’était le roi des artistes ! Allons donc ! Wisthler (sic) est un fumiste qui ne se sert de Velasquez que pour faire gober son art (1).

Je préfère le Titien à Velasquez : le portrait debout de Charles V et le portrait équestre et puis Danaé, qui est le plus lubrique morceau de chair concupiscente que j’aie vu, sont moins modernes certes, mais qu'importe ! ils m’ont produit plus forte commotion.

Et le Philippe II de Pantocha. Et tous les Moro, et ce cruel, roide, tranchant Coello. Quelle impassibilité de fer en tous ces personnages !

Les Rubens, n'en parlons pas. Un ou deux Van Dyck m’ont attiré et plusieurs Jordaens. Ribeira ne me dit rien. Berruguete beaucoup. Quant aux autres, rien, à part le Tintoret et un Watteau.

A toi,

ÉMIEE.

Le songe de Philippe II, l’enfer, le purgatoire, le ciel. Larges touches, bleus pâles italiens criards, verts véronèse, noirs

(1) Cette lettre a été écrite en 1888. Nous avons vu qu’en 1893, rendant compte de l’exposition du New English Art Club, Verhaeren parle de Whistler tout autrement (p. 139).

complets. Philippe II à genoux et Charles V en manteau hermine.

Martyre de saint Maurice avec le portrait du peintre. Couleurs criardes, bleues, vertes, jaunes, faits comme ceux du Musée mais plus faits, dernière manière.

Saint Pierre, ordinaire facture de ses tableaux religieux.

François d’Assise, moine gris en extase, lumière surnaturelle.

Évêque, facture très moderne, vert foncé et rose, l’évêque lit, les mains gantées de blanc, ciel brouillé, expression de physionomie fine.

(Ces notes ont été ajoutées au crayon.)

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