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LE MARCHE

Une des curiosités de Bâle, un sûr émerveillement pour les yeux du touriste, que la place de son marché parcouru ce clair et déjà froid matin d'automne.

C'est un entassement de femmes de tout âge et de tout costume, marchandes de la ville, Suissesses de la campagne, Gretchen à cheveux filasses de l'Allemagne voisine, assises là sur d'innombrables rangées de bancs et de chaises dans toute la largeur de la place ; des marchandages à voix plutôt douces et lentes, où l'affreux accent tudesque disparaît presque dans une langueur italienne, un va-et-vient de servantes à bras nus, d'une propreté exquise et, dans l'intervalle des bancs, le plus décoratif étalage qu'on puisse imaginer de légumes et de fruits.

Oh ! la transparence nacrée, l'ambre fluide et le noir velouté des raisins aperçus là, au pied de

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flegmatiques vendeuses toutes occupées à tricoter et levant à peine la tête de dessus leurs aiguilles pour répondre aux questions de l'acheteur ! la vision de Terre promise, l'idée du pays de Chanaan évoquées par les monstrueuses poires, les pommes frottées de vermillon, les grappes à grains d'ambre, de lapis et d'agate de cet exclusif marché de légumes et de fruits, l'ancien marché aux herbes des villes du moyen âge.

Des couturières de modes, d'étroits tabliers de dentelles à la taille, le traversent d'un pas rapide, le temps d'y acheter une demi-livre de raisins qu'elles croquent en marchant; des cochers à longues moustaches blondes, bottés jusqu'à micuisses et roses comme des filles sous leurs chapeaux ronds de cuir noir galonné d'argent, chuchotent entre eux en suivant les fra-ûlen de l'œil, tandis que les chevaux s'ébrouent dans un parfum d'héliotrope et de rose, car la station de voitures se tient justement à l'extrémJté de la place, à l'angle môme de l'endroit affecté aux fleurs.

Un vrai coin de ÎNlce ou d'une ville d'eaux italienne, cette partie du marché aux herbes de Bàle : résédas, œillets, roses remontantes aux tons de chair y foisonnent dans une jolie gamme d'odeurs et de couleurs ; l'air y est vanillé et relevé ici et là d'une pointe de poivre et, sans d'adorables petits nénuphars doubles, d'une blancheur de lait, qui -rappellent le Rhin et ses légendes de fées cou-

ronnées de flèches d'eau et de plantes fluviales, on pourrait se croire sur la côte d'azur, dans quelque ville heureuse et tiède du Midi, dont Bàle a ce malin la transparence de ciel.

Oh ! ces petits nénuphars découpés comme des collerettes, collerettes de lutins de Shakspeare, m'ont-ils assez séduits avec l'or pâle de leurs pistils et le blanc charnu de leurs pétales! J'avais pris l'habitude d'en acheter tous les matins deux ou trois pour mes boutonnières : mais hors de l'eau, le nénuphar se fane vite et lajaquetted'un élégant d'ici en consommerait bien dix avant le triple et le quadruple œillet blanc du soir.

Et l'atmosphère ambiante de ce marché aux herbes, son pourtour de hautes et vieilles maisons coiffées de tuiles brunes, les fresques à personnages moyenâgeux, reîtres à braies bouffantes et manches tailladées, hautes et nobles dames enfoncées de fourrures à la manière d'Holbein, courant le long des corniches, et la façade éraillée et ternie, mais vivante de la vie d'une vieille tapisserie, de son hôtel de ville peint dans toute sa hauteur tel un immense décor, comme tout cela confirme l'impression d'une ville ancienne et bien allemande, d'une de ces villes à évoques guerriers, comme la fantaisie d'Henri Heine en échelonne de Fribourg à Cologne dans les lieds du bord du Rhin ?

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