PLUIE ET SPLEEN
Freiestrasse, Schneidergasse, Martinsgasse, Leonhardstrasse, Fischrnarkt, il y a déjà deux heures que nous cheminons à travers le dédale de rues en strasse et de ruelles en giasse, dont nous épelons péniblement les noms, un œil sur notre Bœdeker, un autre levé aux enseignes des maisons, et cela sans avoir encore découvert un restaurant, une brasserie où oser nous aventurer.
Voilà deux jours qu'il pleut à torrents, deux jours que Bâle ébauche à travers une brume d'eau d'heure en heure plus dense une silhouette de plus en plus effacée de ville presque fantôme, une ville de toits rougeàtres crépitant sous l'averse, de clochers noyés, vaporeux, presque obscurs, une ville d'ombre enfin, dont la seule clarté est le reflet du Rhin, le Rhin aux eaux lumi-
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nensemert vcries. enchâssé comme une vivante émeraude au milieu de cette cité pluvieuse.
Dans les rues c'est la boue, le pavé glissant, la fuite à larges enjambées d'Allemands balourds aux croupes énormes, le dos arrondi sous des parapluies ronflant comme des cribles ; c'est aussi le fracas des omnibus d'hôtel dévalant en trombe aux claquements désespérés des fouets, dans un éclaboussement d'eau. La journée de la veille, nous l'avons passée tant bien que mal, plutôt bien, au Musée ; les cartons d'IIans llolbein, quelques rares Cranach, les Manuel Nicolaiis et les Gerrit van Saiht-Jans nous ont retenus, éblouis et charmés*, dans ces longues salles de pinacothèque. L'aprèsdîner d'aujourd'hui, nous avons essayé de la tuer dans une seconde visite à la cathédrale, cette belle cathédrale gothique de Saint-Gall , aujourd'hui désaffectée, déshonorée et comme à jamais éteinte, figée et refroidie parle culte protestant.
Oh ! ces églises sans vitraux, dont une religion pratique et stricte comme une ménagère hollandaise a chassé le clair-obscur et le mystère pour y installer l'hygiène et le confort, avec quelle tristesse, quelle sécheresse froide la lumière y tombe des ogives naguère brasillantes des gemmes des verrières, aujourd'hui transformées en fenêtres d'école ! Gomme on sent bien que la foi installée dans ces temples vitrés comme des halles, entre une bouche de chaleur et un compteur à gaz, n'a
ni autel ni sanctuaire, raisonne, argumente et discute, mais ne console ni ne relève l'âme afîaissée devant la vie ou terrifiée devant la mort.
Eh non ! elle ne nous avait guère été favorable, notre séance dans la cathédrale de Bàle, et ne nous avait pas guéris de la montée du spleen envahissant! Oh! le pianotement continu, hallucinant de continuité presque de cette torrentielle pluie contre ces pâles vitres embuées d'où tombait un jour déclasse, le jour de détresse infinie que les collégiens de la rentrée d'octobre retrouvent toutes les années traînassant sur leurs bancs. Ma foi, nous aimons encore mieux les petites rues boueuses et noires de la ville, et Dieu sait pourtant si nous grelotions sous l'averse, les pieds trempés et les mains gourdes, véritables chrétiens errants de la gourmandise chassés par l'insipide cuisine anglaise des Trois-Rois vers l'illusoire et l'introuvable havre d'un restaurant vraiment suisse ou allemand.
Au Pa?'sifa?,Fraiestrasse,49 ; Buhler, brasserie, faubourg de Steinen, jardin en été dans le Sternengœsslein, Shnfz Enhaus, etc. Mais le moyen de s y reconnaître quand on ne sait pas un mot de la langue et qu'en fait de faubourgs, de rues et de places on possède uniquement le trajet de l'omnibus de la gare à l'hôtel et la promenade du bord du Pihin.
Non, en vérité, pas bien gaies par un soir plu
vieux d'octobre, les moyenâgeuses rues du vieux Bàle, si colorées et si pittoresques par un beau matin de soleil avec leurs pignons sculptés, leurs armoiries parlantes et leurs fresques à personnages, ribauds et ribaudes, reitres et lansquenets, courant de corniche en corniche et mettant des Hans d'Hotbein le jeune à tous les étages des maisons commerçantes! Et leurs ferronneries donc, les enguirlandages fleuris d'épis, de rosaces et de trèfles des potences d'enseignes, et tout le bestiaire héraldique, lions ailés, licornes et griffons, jaillissant dans un hérissement de griffes et de dents au-dessus des devantures des marchands! Tout cela s'est confondu dans l'humide et l'obscur des rues mal éclairées, dans un vague fantomatique à peine rassurant. Toute cette ferraille grince d'une manière assez lugubre au-dessus de vos têtes et l'on s'attend toujours à quelque effondrement. Les étals des charcutiers flambent seuls, presque magiques ; et c'est, derrière leurs glaces, un amoncellement de langues écarlates , de jambons roses et de lards moelleusement blancs, une tentation brutalement offerte de gelées brunes et transparentes , d'andouillettes doucettement grises, de cervelas marrons tiquetés de rouge et de monstrueux saucissons, des saucissons énormes, invraisemblables, comme on n'en voit qu'en Allemagne, pantagruéliques victuailles qui m'expliquent presque l'anormal développement des
hanches, du bassin et du reste remarqué chez les Allemands.
Oh ! ces étalages des charcutiers de Bàle ! Ce sont eux et leurs alibiantes promesses qui m'ont induit en cette poursuite folle sous le vent et la pluie, en cet inane et vain pourchas â travers les ténèbres des rues, vers un intangible restaurant {restauration), où satisfaire un appétit devenu impérieux comme un rut, une gourmandise cérébrale attisée et flambante comme un feu de luxure !