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UN HOLBEIN

Pour Octave Uzanc.

La joie et la frénésie de monvemenl de ce dessin colorié d'Hans Holbein (1), la Irivialilé et la gaieté rustaude de ces gueux dansant avec leurs commères, voilà certainement un des meilleurs souvenirs de mon voyage dans la Suisse allemande, le franc éclat de rire des lon^'ues heures passées dans ce musée de Bile à admirer en détail ces merveilleux cartons d'Holbein, tout fourmillants de reîtres empanachés, de batailles à la lance, de corps à corps entre soldats, de somptueuses dames engoncées de fourrures et d'étoffes bouffantes, de licornes et de bêtes héraldiques, de banderoUes et d'armoiries jetés de la main la plus sûre au milieu des plus hardis motifs décoratifs.

{{) Holbein le jeune.

D'autres ont parlé, et certes avec plus de compétence que je n'en aurai jamais, moi qui ne demande à l'art que de l'émotion et du charme, et de son Christ mort si douloureusement moderne et de sa série de la Passion et du rendu presque hallucinant de ses portraits ; mais nul, j'en ai l'intime certitude, n'aura aimé plus profondément que moi cette truculente et furieuse guirlande de ribaudes et de gais [compagnons, indéniables aïeux des buveurs de Téniers et de ses éhontés pisseurs de Kermesses. Ce sont les mêmes bustes lourds et trapus, les mêmes cuisses larges et musclées, le même déculottage grotesque, les chausses rabattues sur les tiges de bottes, avec les mêmes apparitions de grosses chairs fessues, les mêmes effrontés soulignements de brayettes : tout cela danse et gambade dans un pittoresque d'attitudes et de costumes inénarrables, et , véritable fresque du rire où chaque détail chatouille et soulève la rate, se déroule en huit couples saltants, comme écrasés dans l'étranglement d'un cadre bas tout en longueur que le front des personnages touche presque.

Oh ! ces huit couples de ribauds en liesse se démenant chacun avec une compagnonne qu'ils entraînent rudement par la main, comme vers un feu de la Saint-Jean ou quelque ronde de vendange ! C'est d'abord, tout au fond vers la gauche, un faraud de campagne à mine trognonnante, qui s'élance à la danse en gigotant sur place ; une

étonnante cuisse nue enveloppée de linges blancs, des bottes éculées aux pieds, un fusil de boucher pendu à sa ceinture, il tient bras dessus bras dessous une forte paysanne à profil de Cérès coiffée à la sauvage d'un encorbeillement de fleurettes et de feuilles, et, tandis qu'il piétine de joie et agite frénétiquement un bras dont la chemise est percée au coude, sa compagnonne, elle, qui se précipite, découvre sous le plus étonnant envol de jupes rouges deux bas de jambes de cariatide fabuleuses, énormes.

Le couple avoisinant a, lui, tout l'air d'avoir commis un mauvais coup ; il s'esquive prudemment de la fête et c'est à larges enjambées que l'homme détale, les fesses en l'air, la chemise en lambeaux, traînant par la main une commère à mine hypocrite et dévote, vraie tête de béguine avec ses yeux baissés, son large front coiffé de bandeaux plats, attitude et regard de mendiante de porche. Suitelle assez humblement son malandrin de mari ! Elle est d'ailleurs vêtue de la plus chaude robe, d'un camail de drap et porte à ses pieds de bons souliers neufs, la sournoise danseuse!

A côté d'elle éclate en toute sécurité le formidable entrain de deux couples en liesse : c'est d'abord, le poing campé sur la hanche et la tête encadrée d'un capuchon de fou, un gros homme qui s'écarquille et gambille dans une pose de danseur de bal de barrière... presque ; et ce qu'il tient

fièrement haute la main de sa commère, une ingénue Suissesse gorgiassée et pansue comme une maritorne, le ventre et les cuisses terriblement moulés par une robe à plis à la Botticelli ! Oh ! l'air de candeur inouïe de cette fiancée de taverne sous sa couronne de fleurs des champs, ses lourds bandeaux tressés et la timidité de ce corsage démenti par la robuste maturité des jambes ! Avec quelle attention de jeune femme pudique elle règle ses entrechats sur les écarts excessifs de son homme et comme on sent qu'il est aimé pour lui-même par cette yungfrau de carrefour, ce lourd compère à tète de marotte, à braguette exhorbilante et qui danse, le croirait-on, armé d'un gigantesque tranchoir? Le couple voisin, motif central de la frise, dégage une joie peut-être plus hilarante encore : c'est le trémoussement du ventre et des hanches, le Vive la danse et la bombance ! et l'entrain endiablé d'un couple pansu de bourgeois cossus, s'en donnant, après ripailles, en voilà en veux-tu, et de la croupe et des jarrets, et de tout.

Oh ! le teton en avant et le bedon en bataille de cette réjouie Gargamelle, le Ohé ! de sa large bouche entr'ouverte sous le relroussis de son nez camard et le bouffant des manches énormes, et Tenvolement de la Juppé plissée que relient une main de cuisinière ! Comme tous les détails indiqués ici par l'artiste soulignent, à travers toute cette joie, l'aspect de dignité et de fortune assise

dans la mafflue danseuse, loul, jusqu'à l'espèce de coiffure monastique dont s'encadre et se voile ce profil de maquerelle !

Un gros entripaillé à tête de Triboulet la lient ftar la main et se dandine lourdement en face d'elle ; le poing sur la hanche, la bedaine sanglée dans un casaquin vert, il se dépense en grâces pataudes d'ours savant, un bon sourire sur ses lèvres lippues, et penche un peu sur l'épaule une tête enroulée à la turque dans un grand pan de toile avec nœud compliqué retombant sur l'oreille et dans le nœud, un bouquet de fleurs roses, un bouquet de turban !

Entre ses jambes brinqueballent une énorme escarcelle et un long couteau dans sa gaine : c'est évidemment un richard.

Ce ne sont plus les va-nu-pieds et les gueux à chemises trouées de l'autre bout de la frise, tirelaines à fesses nues montrant tout ce qu'ils portent, ou farauds de village à chapeaux de moissonneurs: ceux-là sont de la ville, quelque ville du Rhin à cuisine succulente débordant de mangeailles, pays de franches lippées et de joyeux festins auxquels on a convié ces gueux de campagne.

Les voici d'ailleurs qui reparaissent à droite du gros couple du centre, et avec eux les trépignements sur place, les larges mains levées en signe de joie de rustres invités à de citadines agapes ; et c'est, chez les hommes, le même désarroi de cos-

tume, des chausses en lambeaux aux bottes éculées, les mèn:es cuisses où tous les muscles font saillie, et, chez les femmes, les mêmes jambes épaisses et courtaudes, le même encorbeillement de fleurettes et de feuilles mettant au-dessus de leurs têtes chevalines une coiffure de dames de Taïti.

Et l'air de salacité répandu sur tous ces visages, le dernier couple surtout, des miséreux ceux-là, l'homme presque nu, pis, déchaussé dans ce pays de neiges et de montagnes ! Avec quelle ardeur concentrée il étreint de toute la force de son bras à monstrueux biceps la main de sa ribaude, une ahurie fillasse à tignasse jaunâtre qui lui tourne le dos et regarde de côté, presque indifférente à la fête.

Et pourtant Dieu sait si s'époumonnent les deux musiciens joueurs de flûte et de cornemuse, qui occupent l'extrémité du tableau !

Deux figures charmantes en vérité et presque italiennes de grâce et de mouvement. D'abord le joueur de flûte ou de trompe, sait-on? car si l'extrémité de l'instrument se recourbe, l'agilité des dix doigts qui le tiennent est celle des œgipans jouant de la syrinx le long des bas-reliefs ; et de bas-reliefs est aussi la pose de ce jeune Bàlois vêtu en pifferaro et se cambrant mollement en arrière pour mieux souffler dans sa trompe alpestre, une trompe que ses bras nus élèvent avec

amour, tandis que ses yeux se baissent et défaillent sous un grand chapeau d'Italie plus empanaché qu'an crestguerrier.

J'ai écrit Bàlois et pourquoi pas Italien, après tout? Ne sommes-nous pas ici tout près des lacs de Côme et de Lugano, à quatre heures de marche de ces jardins de Lombardie où toute la grâce des races latines a pu, que dis-je ! a dû apparaître aux yeux charmés du vieux maître allemand ? La figure du joueur de cornemuse assis de coin sur une table de pierre, cippe ou autel, n'est-elle pas plus italienne encore? Sous sa chevelure brune couronnée de raisins et de pampres c'est un véritable faune qui s'agite et se démène, et le mouvement forcené de ses jambes guêtrées, comme celles des Piémonlais, rythme évidemment un air de tarentelle ; ces ribauds et ces commères dansent, sans s'en douter, aux accords primordiaux d'une chanson du dieu Pan.

Le traditionnel seau de bière, le pichet de kirsch et les monstrueuses charcuteries allemandes ont beau se dresser sur la table rustique où s'accolent les deux musiciens. Cette table est un autel, elle en a la forme et l'élégance un peu sèche et, malgré le bouffi de leur laideur allemande, c'est l'Italie musicienne des bas-reliefs des Lucca délia Robbia et autres qui vit et transparaît dans l'attitude ingénument joyeuse et presque primitive de ces deux sonneurs de branle, et c'est la Lombardie

charmeresse et chantante qu'écoute inconsciemment la roussàtre Allemagne, lafille àchairs molles, à toison couleur chanvre, qu'étreint si violemment son va-nu-pieds de mâle, coupeur de bourses hier, lansquenet de demain.

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