UN PRIMITIF ALLEMAND
Pour le docteur Samuel Pozzi.
Au musée de Bàle par une pluie ballauLe, une averse continue et froide qui noie l'iiorizon des toitures rougeâtres dans une brume d'eau d'heure en heure plus dense.
Un jour trouble et jaune versé par une haute galerie vitrée met dans les salles une atmosphère de spleen et c'est sous ce ciel bas, grisâtre, couleur d'écaillé d'huîlre, que nous errons depuis le malin dans la ville boueuse. C'est au monotone clapotis de cette pluie et sous ce ciel vitreux que nous venons d'examiner un à un les admirables cartons d'IIans Iloibein.
Le musée ferme à cinq heures, il en est quatre et nous ne faisons qu'entrer dans le salon de peinture.
Au milieu du fouillis des dorures des cadres et
de l'éclat terni, adouci, devenu somptueux à la manière d'un vieux brocart de toutes ces toiles enfumées et saurées, un tableau nous saute aux yeux d'abord, nous prend et nous attire par ces tons délavés de vieille fresque et la sécheresse infiniment précise et précieuse de ses lignes : très grand, évidemment peint à l'œuf et d'une conservation remarquable, il est placé très haut au-dessus d'une porte et représente un jugement de Paris sur un fond de forêt pareil à une verdure :
Une verdure flamande aux arbres fabuleusement bleus, aux frondaisons pareilles à des choux, de gros choux pommelés indiqués feuille à feuille avec, çà et là, la rondeur d'une pomme frottée de vermillon ou de quelque cédrat peinturluré d'orange. Ni lointains, ni ciel, ni second et troisième plans, ce fond de tapisserie était tout le paysage.
Un Paris allemand, tête moutonnière et blonde aux cheveux crespelés et courts, en occupait la gauche, assis au pied d'un arbre et drapé, il faut l'avouer, dans le plus magnifique vêtement : une étoffe de drap d'or à larges rayures roses, dalmatique ou rhingrave retombant à grands plis sur deux jambes moiilées dans un maillot bleu ciel !
Mais devant cette figure assez banale en somme, arbalétrier d'un des douze cantons ou jeune baron du Rhin accommodé à la païenne, une nudité de femme s'érigeait presque crayeuse à force" d'être blanche : une nudité quasi-fanlôme à la manière
des nymphes à la fois immobiles et fuyantes, un peu spectrales dans leur sveltesse lumineuse, qu'évoque en ses fresqojes Sandro Botticelli. Des Botlicelli elle avait aussi, cette figure de femme, l'ennuagement de gazes et d'étoffes transparentes aux plis harmonieux et précis, elle en avait les bras déliés et fins aux gestes contournés, aux mains souples; mais sa nudité frêle et pourtant bedonnante, ses hanches haut remontées, ses seins oblongs et durs décelaient vile une Vénus allemande, la femelle plutôt bâtie pour les robustes maternités que pour l'amour. Certes oui, elle était bien Bâloise, Bavaroise et des provinces rhénanes, cette figure dont la pâleur de linge et l'enveloppement lumineux nous avaient, dès l'entrée, fait croire à une peinture italienne; bien allemands son profil de femme grosse, ses cheveux d'un blond fade et la crête en astragale découpée comme une fougère, droite comme une fumée dont s'empanachait son front.
Crêtée de bleu comme un oiseau des îles, elle se tenait debout, le ventre en avant, une main tendue vers le beau Priamide, lequel venait d'y déposer la pomme.
Immédiatement près d'eux c'était, en robe d'électrice à larges raies bleu de mer et rouge rose, une robe comme taillée dans un vieil étendard, la déesse Junon elle-même : manches bouffantes serrées aux coudes, corselet d'étoffe cramoisie avec,
brinqueballant sur un décoUetage de cour, tous les chaînons d'or fin, tous les colliers ciselés, émaillés et bossues de rubis cabochons des parures d'alors; c'était, dans toute samagnificence, le luxe solide et presque arrogant d'une haute et puissante dame de l'Empire, princesse de naissance, d'alliance et de rang; oui, c'était bien l'orgueil de la femme légitime, demeurée quand même un peu bourgeoise au milieu des splendeurs de l'Olympe, qui gonflait et le cou et les joues de cette déesse en escoffion.
En revanche Pallas étonnait; car cette figure indolente et rose d'Allemande lymphatique au gros ventre et aux grosses cuisses, à peine voilées d'un baudrier mis en sautoir, était bien (on ne pouvait en douter) la Palîas Athènè, la Minerve au hibou de la Sagesse antique. Son attitude offerte en ce coin de tableau, sa place même à côté de Junon complétaient la scène, parachevaient le mythe.
Minerve, la glaucopis Athènè de l'Iliade et des poèmes d'Homère, la Minerve du Parthénon, cette nudité de dondon gorgée de porc fumé et de bière, cette Isabeau des étuves harnachée en Bradamante par un caprice de reîtres en gaieté ! Car c'était là l'idée qu'évoquait, qu'imposait cette Minerve tétonnière avec son bouclier rose, son baudrier vert et son épée attiffée de rubans ! Et la gaucherie de la bonne grosse fille à soulever cette épée d'une main, tandis que de l'autre elle retient sur sa hanche le bouclier qui lui glisse des doigts ! Etait-il assez de