‹ Sentiment de la nature chez les modernesChapitre 11 sur 57 · LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVII* SIÈCLE

la grande imagination primitive d’avec la poésie de reflet et de seconde main. Quand il n’y a.pas dans les descriptions de Fénelon ce coin de rocailles introduit par surprise dans un tableau d’Homère , on n’y regrette pas moins l’énergie, la vérité, le relief et la chaude couleur de l’original antique.

C’est lorsqu’il abandonne les traces de l’antiquité pour rester dans son vrai caractère de philosophe chrétien, que Fénelon s’approche le plus de la grande poésie de la nature. Les magnifiques prières par lesquelles il termine chacun des chapitres de son Traité de /’ existence et des attributs de Dieu , sont la plus splendide, la seule grande poésie lyrique qu’ait produite le dixseptième siècle; c’est presque déjà, moins le charme indispensable du rhythme, les merveilles poétiques des Harmonies et de Jocelyn. Il a saisi la clef de la vraie poésie de la nature quand il s’écrie : « Faut-il donc « s'étonner si les poètes ont animé tout l’univers... la « poésie n’a fait qu’attribuer aux créatures inanimées « le dessein du Créateur qui fait tout en elles... Voilà « le grand objet du monde entier où Dieu, comme dans « un miroir, se présente au genre humain... Que vois- « je dans toute la nature? Dieu, Dieu partout, et « encore Dieu seul. »

Si l'auteur de Télémaque reste bien loin derrière les anciens dans le talent de peindre la nature lorsqu’il veut le faire en leur empruntant leurs propres couleurs; si, malgré son âme tendre et mystique, il n'atteint pas à / celte profondeur d’interprétation des harmonies de l’univers qui caractérise les grands lyriques de notre temps et les poètes de l'Europe du Nord, il est pourtant parmi tous les les écrivains de son siècle le seul chez

lequel on voie poindre, dans cet ordre de sentiment comme en bien d’autres, les premières lueurs de certaines idées qui ne devaient éclater dans notre littérature qu’à la fin du dix-huitième siècle et même dans le nôtre. Fénelon n’a-t-il rien qui fasse présager Rousseau ?

Après Fénelon le penseur mystique, imitateur d’Homère, c’est un esprit placé à l’opposite qui dans les lettres du dix-septième siècle va nous renseigner sur l’état du sentiment de la nature. Héritier de l’ironie gauloise des fabliaux, sensuel et frondeur, La Fontaine n’est rien moins qu’un disciple de la muse grecque ou un contemplateur lyrique de la création. Mais c'est lui peut-être, que tout le monde a déjà nommé, comme l'écrivain, entre tous ceux de son temps, chez qui le sentiment de la nature s’exprime avec le plus de vie, de couleur et de vérité. Aussi c’est dans l’auteur des Fables que nous étudierons le plus longuement la poésie du monde extérieur au dix-septième siècle.

La Fontaine n’a-t-il pas donné l’âme et la parole à tous les êtres de la création; n’a-t-il pas fait d’eux les acteurs intelligents et passionnés de son drame aux cent actes divers? Le paysage, lui-même, ne semble-t-il pas s’animer sous sa main et devenir autre chose qu’une muette et insensible décoration du théâtre où le drame se joue ? Le chêne et \e roseau y font mieux que murmurer harmonieusement, ils prennent une voix, ils savent exprimer les mêmes sentiments que nous. La Fontaine fait plus que copier la nature comme un peintre; il

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