‹ Sentiment de la nature chez les modernesChapitre 37 sur 57 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

C’est dans T œuvre de sa jeunesse, dans Werther , qu’éclate, sous la forme la plus poétique, ce sentiment de la nature, si puissant chez Goethe, qui fait d’abord de lui un incomparable artiste et plus tard un savant de premier ordre. Ce qui donne à Werther cette supériorité dans l’expression du sentiment de la nature, c’est la sobriété même de cet ordre d’idées, et son union constante avec l’expression des passions et la peinture des situations morales.

Un philosophe à qui nous devons une traduction française de Werther, précédée de considérations remarquables sur la poésie de notre époque, M. Pierre Leroux, constate l’empire qu’exerce le monde extérieur sur l’âme du héros de ce roman. « Il devient, faut-il le « dire? la proie du monde extérieur. Enlevé de terre « et sans racines, il est livré aux vents comme les nuages. « Le soleil dans son cours le gouverne ; sa vie dépend « de ses rayons : suivant le mois de l'année et le temps c( qu’il fait, il erre en furieux dans l„e ciel ou dans a l’enfer.

« On n’a pas assez remarqué, continue ce cri-

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« tique , l’admirable [symbolisme dont Gœthe a usé « dans ce livre ; les dates de ses lettres peuvent leur « servir de clef. Chaque lettre répond à la saison où « elle est écrite, tant Werther est abandonné à la force c( cachée au sein des éléments. D’abord on le voit., au « printemps, dans de délicieuses campagnes, tout entier cc au sentiment de la nature. L’amour le prend alors. « Le roman dure deux ans, suivant toujours les vicissi- « tudes des saisons; et Werther, après avoir passé par cc l’extrême délire en été, s’affaisse avec l’automne et se cc tue en hiver. De là toutes ces images du monde extécc rieur introduites si naturellement dans la 'peinture cc des sentiments quon dirait qu'elles ne font avec « elle qu un seul tissu, . »

Yoilà en effet la grande supériorité de Goethe, comme artiste et poète inspiré du sentiment de la nature : c’est qu'il excelle à peindre le monde extérieur et le cœur humain l’un par l’autre ; qu’il mêle les images de l’univers visible à l’expression des sentiments intimes, de manière à n’en former quun seul tissu . Nos poètes contemporains, les plus riches en couleurs, ceux qui savent le mieux saisir dans la nature les traits propres à peindre la pensée et dans l’esprit les idées les plus faciles à revêtir d’une image, n’ont pas toujours le don d’exprimer et d’expliquer l'un par l'autre l’âme humaine et la création visible. L’idée et l image sont plus souvent dans leur style juxtaposées qu’incorporées l’une dans l'autre. La situation morale et le paysage sont placés en face l’un de l’autre , mis en parallèle et présentés au même miroir : mais les deux phénomènes ne s’identifient pas, comme chez Gœthe, dans un fait suprême, dans un cri, dans un acte de la passion qui tra-

duit directement, sous la forme humaine, la loi qui se développe en face et au même instant dans la nature ambiante.

Il est arrivé quelque chose d’étrange à nos réalistes issus de Victor Hugo et quelquefois au maître lui-même. La plupart des coloristes et des raffinés ciseleurs qui n’admettent pas un vers sans images et ne voient dans chaque recoin de la création qu’un magasin d’impressions pittoresques, ces idolâtres de la vérité matérielle, pour qui le grand mérite du style réside dans le développement et la suite serrée de la métaphore, ont perdu le vrai sens de la nature, à force de dédaigner le sens moral. Les images pour être saisissantes, et même pour être justes, doivent jaillir des profondeurs de l’âme avec la pensée. Elles ont été recueillies par les sens, mais il faut que l’esprit se les soit assimilées; il faut qu’il se fasse entre l’émotion intime et l’impression du dehors une sorte de fusion. Le vrai sentiment de la nature se manifeste dans l’unité d’un style homogène qui ne parle pas seulement à l’imagination mais à l’intelligence. La surabondance des images, ces perpétuels emprunts faits au monde physique pour revêtir la pensée, aboutissent à une sorte de placage sans solidité et sans adhérence. Le plus souvent ces couleurs éblouissantes ne recouvrent que le vide. L’artiste est aussi mal informé de la nature, qu’il est ignorant de l’âme. Car la nature est autre chose que ce qui se touche et ce qui se voit, autre chose, en un mot, que la matière; elle n’a sa part de poésie qu’à la condition d’avoir sa part de vie et d’âme; et, cette part, Dieu seul et le cœur humain la lui peuvent donner.

Il n’est accordé, sans doute, qu’à de bien rares génies

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de sentir la nature d’une façon aussi profonde et aussi complète que Goethe. Tous les éléments d’un objet, d’une situation, apparaissent à la fois et dans leur harmonie essentielle à cet incomparable esprit. La forme d’un phénomène et l’idée morale qui s’y rattache, la force intime qui le suscite, lui donne sa vie particulière et le rattache à la vie universelle, tout cela, en même temps, était senti, deviné, analysé et recomposé par ce puissant cerveau. Toutes les images qu’il empruntait à la nature pour les transporter dans sa poésie n’y figuraient pas pour elles-mêmes, et comme de simples ornements ; elles gardaient, sous sa plume, tout ce qu’elles ont de vie et de signification intérieure. Le même trait peignait à la fois, dans ce qu’elle sont decommun ou d’étroitement sympathique, l’âme et la nature.

A défaut de ces merveilleuses facultés, les plus humbles poètes ont en eux le moyen d’être toujours exacts et souvent profonds dans les images qu’ils empruntent au paysage en les donnant pour symboles à la pensée ou à la passion. Il s’agit seulement d’être toujours sincère, vis-à-vis de soi-même d’abord , en écartant toute émotion factice, et vis-à-vis des autres, en usant des images pour montrer et non pour exagérer ce qu’on sent.

L’âme de Goethe n’était pas de celles pour qui la poésie n’est qu’une sorte de confession plus ou moins franche, mais qui soulage; poésie veut dire pour lui création. C’est avec le coup d’œil d’un génie créateur qu’il percevait la nature et s’emparait d’elle. S’il a voulu se raconter lui-même, c’est dans l’ensemble de son œuvre. Il n’a jamais songé à se peindre plus particulièrement, dans tel ou tel de ses héros; très-supérieur en cela à d’autres poètes éminents , à Byron par exemple,

qui ne font jamais sous divers noms qu’un seul portrait dont ils sont le modèle. A l’inverse de ces écrivains dont l’éloquence est subordonnée à leur propre passion, Goethe atteint sa plus haute perfection dans ses œuvres les plus impersonnelles. Combien dépasse Werther ce merveilleux poème d’ Hermann et Dorothée, dont tous les personnages, toutes les situations sont si complètement en dehors de la vie et de la sphère habituelle du poète? On sait qu’il avait pour ce livre une prédilection toute particulière. Il en a dit lui-même : « Ce sujet est extrêmement heureux, c’est une de ces idées comme

on ne les rencontre pas deux fois en sa vie Quand

je montrai pour la première fois ce poëme à Schiller, il

en fut émerveillé Hermann et Dorothée est de tous

mes grands poèmes presque le seul qui me réjouisse. Je ne puis le lire sans un vif sentiment d’intérêt. » L’œuvre mérite ces éloges, c’est une des plus belles fleurs de la poésie de l’Europe. On se demandait s’il était possible de donner à des sujets modernes, et surtout à des scènes prises dans la vie familière, la noble simplicité, l’élégance, la pureté de contour, l’élévation de style propres à l’art grec. Goethe a résolu cette question dans Hermann et Dorothée. Mais l’exemple est encore unique jusqu’à ce jour. Ce petit roman , si vulgaire en apparence, les amours du fils d’un hôtelier avec une servante , le poëte allemand l’a traité d’une façon qui rappelle et qui égale parfois les peintures homériques.

Il semble, au premier abord, que le sentiment du monde extérieur n’est entré pour aucune part dans ce tableau si exclusivement consacré à la nature humaine. Goethe , toujours si sobre de ce pittoresque qui n’a pas sa raison d’être dans la description de l’âme, n’a jamais

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été plus avare de détails sur le paysage en lui-même, sur les décorations de la scène où il place ses acteurs. Et cependant telle est la propriété de chacun de ces détails, ils sont si bien idendifiés à la peinture des situations morales et des caractères, à la marche du drame, que l’on voit tous les lieux de l’action plus nettement que ne les montreraient les descriptions les plus minutieuses des coloristes de nos jours. Tout se grave dans les yeux et dans la mémoire, depuis cette route poudreuse où se déroule la longue file des chariots des émigrants, jusqu’au vignoble et au jardin à travers lesquels Hermann conduit la jeune fille à la maison de son père et lui dit de si douces paroles, au pied de ce beau poirier « qu’il aimait et près duquel il avait, ce jour-là même, versé des larmes d’amour. » Comme on fait en se rappelant les émotions de sa propre vie, on revoit, au souvenir des situations et des personnages de ce poème, chaque place où ils se sont parlé; on se retrouve à la même heure de la journée, on goûte la même senteur de l’air, la même nuance de la lumière

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