‹ Sentiment de la nature chez les modernesChapitre 38 sur 57 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les drames de Gœthe n’ont pas tous cette vie saisissante qui nous frappe dans Hermann et Dorothée, malgré la vérité constanle du style et sa noblesse qui sait rendre les détails les plus vulgaires dans les conditions de la haute épopée. Les personnages du théâtre de Gœthe, quoique doués tous d'une individualité très-caractérisée, tous variés, tous marqués d’un nom propre, ne sont pas d’une chair aussi vivante que ceux de Shakespeare. On sent trop, en lisant la plupart de ses pièces, que le penseur a précédé et gouverné le poète ; que le type de ses héros ne s’est pas produit dans son imagination d’un seul coup et armé de toutes pièces. Le germe d’un grand nombre de ses personnages et des situations qu’il combine est une idée philosophique plutôt qu’une conception de poète dramatique ou d’artiste désintéressé de toute thèse morale. Le théâtre, en général, n’a guère de matériaux à nous fournir pour le sujet qui nous occupe ; il appartient tout entier à l’homme, à ses passions, à ses luttes contre la société ou contre lui-même; le sentiment de la nature proprement dit ne s’y manifeste qu’exceptionnellement et pour compléter la peinture d’un

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caractère. Cependant, chez les poêles et dans les littératures qui le possèdent à un degré éminent , le drame lui-même en porte des traces irrécusables. Nous avons montré quel rôle surabondant il joue dans certaines pièces du théâtre de l’Inde. Telle pièce de Shakespeare est à la fois une symphonie et un paysage, une sorte d'opéra où la poésie à elle seule tient lieu de la peinture et de la musique. Le Sonye d'une nuit dEté , la Tempête, nous transportent sur les limites du monde humain, en plein paysage, et nous jettent dans le vague enivrement que produisent la senteur et la musique des forêts, l’aspect des montagnes et de l’Océan. On retrouve quelque chose de ce charme dans le ravissant petit opéra de Jery et Bœtely , dont le cadre et les couleurs sont évidemment rapportés des Alpes suisses et de ce même voyage autour du lac des Quatre-Cantons, où Goethe conçut la première idée du chef-d’œuvre que devait exécuter Schiller.

Nous n’étudions ici qu’un des aspects de ce merveilleux génie ; il faut de trop larges ailes pour en faire le tour. Depuis quelques années, d’ailleurs, la critique s’est partagé ce vaste monde, et les études se multiplient sur la biographie du poëte, sur telle ou telle partie de son œuvre. L’analyse du Faust lassera encore bien des commentateurs sans être épuisée. Il est impossible de méconnaître la grandeur de cette conception ; et , cependant, l’admiration qui se livre franchement à des œuvres moindres de ce grand esprit reste hésitante en face de cet étrange monument. Nous serions tenté, pour notre compte, de nous écrier devant lui comme Gœthe au moment du suprême passage : « De la lumière, plus de lumière! » Chez d’autres poètes, l’obscurité, la bi-

zarrerie, les fantaisies démesurées, la mise en scène du monde invisible, l’aspiration aux profondeurs vertigineuses, trahissent tout simplement une veine épuisée et une inspiration qui fléchit. Là où l’on cesse de comprendre, on soupçonne l’absurde, sans se reprocher ce soupçon comme une témérité sacrilège. Il n’en est pas de même devant les obscurités du Faust . Sans avoir de parti pris en faveur de Goethe, on sent à l’aspect des figures dont on démêle le moins l’exacte signification qu’elles correspondent à une pensée puissante, et qu’il y a là, sinon une vérité trouvée, un problème résolu en métaphysique, en morale, en philosophie de l’histoire, du moins une très-haute visée de l’esprit à la poursuite d’une solution. Les personnifications , les symboles choisis par le pocte sont souvent arbitraires, mais les questions posées ne le sont pas. On peut se demander : pourquoi Euphorion, pourquoi les Sirènes, pourquoi Phorkias, pourquoi Protée, pourquoi Homunculus? mais on est induit à chercher sérieusement et non pas à sourire. Constatons seulement que les seules figures du poème qui se soient emparées de tous les esprits et qui demeurent éternellement vivantes et populaires, ce sont les figures les plus simples et les plus humaines, Marguerite, le Faust et leMéphistophélès de la première partie. Sans toucher aux innombrables questions de psychologie, d’histoire, de théodicée, que soulève le reste de l’œuvre, une chose nous frappe dans l’ensemble et nous ramène au point de vue particulier de notre étude : c’est le rôle immense que jouent dans le drame les éléments étrangers au cœur humain et à l’humanité elle-même. Il est certain ([lie si nous entendons par nature tout ce qui enveloppe l’homme et tout ce qui n’est pas lui , le Faust est essen-

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tiellement un produit du sentiment de la nature ; et aucune autre œuvre de Goethe ne peint mieux la situation de son intelligence vis-à-vis du Grand-Tout, de l’être universel quel que soit son nom. C’est dans le sens le plus profond , le plus général , le plus voisin de l’interprétation panthéiste, qu’il faut prendre le mot de nature quand il s’agit de Goethe, avant même d’avoir sondé à fond sa croyance. En admettant qu’il ait eu l’idée d’un Dieu plus distinct du monde, plus vivant, plus semblable au Dieu chrétien que celui de Spinoza ou d’Hegel , il est évident qu’aux yeux du poète la nature comprend tout ce qui n’est pas l’homme, et qu’elle est à ses yeux le mélange, l’identification du monde divin avec ce que nous appelons spécialement ici le monde extérieur ou la nature.

Si l’on réduit le sentiment poétique de la nature à celui des beautés sensibles du paysage, à celui de la grâce des formes animées, à cette part de la poésie qui cherche à reproduire le monde visible par les images et Jes couleurs du style et à renouveler dans le cœur les émotions qui naissent du spectacle des champs, un poëme comme celui du Faust n’aurait rien de commun avec ce sentiment, avec celui qui dicte l’éclogue ou l’élégie, qui inspire les Orientales et les Feuilles d Automne, et qui peut se traduire par la peinture et par la musique. Quoique lancées plus avant dans l’idée philosophique et les problèmes religieux, les Harmonies de Lamartine se rattachent aussi à la forme la plus habituelle et la plus humaine du sentiment de la nature. Si l’on exclut des dépendances de ce sentiment tout ce qui sort de l’émotion directe causée par le paysage , il est bien certain qu’on s’étonnera de nous voir rattacher le Faust à la

question qui nous occupe. Mais en prenant la nature pour ce quelle est et le poète pour ce qu’il doit être et pour ce qu’il fut à certaines époques, en admettant dans le monde qui frappe nos sens la présence d’une pensée intimement unie à la forme vivante, et chez le poète la faculté qui se pose à l’occasion du spectacle du monde toutes les grandes questions sur l’invisible , on comprend bientôt qu’une œuvre où la poésie et Ja métaphysique revêtent les formes que Gœthe leur a données dans Faust , relève d’une profonde préoccupation, d’un profond sentiment d'un monde autre que le cœur humain , du sentiment de la vie générale et de l’univers qui nous enveloppe.

Voyez en effet quelle place restreinte occupe dans l’immense cadre du Faust la seule partie vraiment humaine et dramatique, l’immortelle histoire de Marguerite et la tentation de Faust par Méphistophélès ! Tout le reste est accordé à des ligures, à des événements symboliques et complètement étrangers à la vie réelle. Plusieurs de ces figures se rattachent, il est vrai, à des données de la psychologie, delà théologie, de Phistoire. Mais quel nombre considérable de personnifications attribué à la nature en général, aux. forces élémentaires, aux grands faits de la vie universelle, à tous ces phénomènes qui tiennent à la fois du matériel et du divin et que l'imagination des poètes, avant les raisonnements des philosophes panthéistes , englobait tous sous le nom de nature ! Ce caractère a été très-bien senti par un des premiers initiateurs du public français à la connaissance et à l’admiration de Gœthe. M. Henri Blaze, dans sa préface de la traduction des deux Faust , fait ressortir tout ce que le poète emprunte à ce monde mystérieux

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qui n’est ni celui des passions, ni celui de l’histoire, ni celui de la philosophie idéaliste. « Laissez-le, dit-il, réunir dans son poëme universel tout ce qui tinte dans le cristal, roule dans les eaux, souflle dans l’air, frémit dans le feuillage , et rassembler dans une symphonie éternelle toutes ces âmes éparses dans la nature, dont les anciens avaient à certains jours la divination sacrée... Goethe ne prend à l’antiquité ni ses héros, ni ses dieux; les héros et les dieux de l’antiquité ont leur Olympe et les poèmes d’Homère. Ce qu’il veut, lui, ce sont les Kabires, les Telchines, les Psylles, les Gorgones, les Phorkiades, les Lamies et tous ces fantômes venus de Thrace, et qui erraient depuis des siècles au nord-ouest de la Thessalie et de Lemnos sans que nul n’eût osé les recueillir » Tous ces fantômes ne sont rien moins que

les symboles des forces élémentaires, les anciens dieux de la nature chassés des autels par les dieux humains de la Grèce et contraints à se cacher dans les cavernes ténébreuses sans autre culte que les pratiques de la magie et quelques invocations survivantes dans les cérémonies de certains mystères.

Si l’on cherche quel est le sujet réel et le véritable héros du drame de Faust on voit bientôt que le but du poëme n’est pas la peinture d’un caractère, ni même celle d’une situation de l’esprit humain : c’est la poursuite du grand mystère de la nature. Ce n’est pas l’âme du docteur Faust, ce n’est pas l’humanité toute seule qui a posé devant le poëte , c’est l’universalité des choses. L’homme occupe sans doute le poste central dans le drame comme il l’occupe dans la partie de cet univers qui est àâiotre portée; mais, en dehors de cette place nécessaire de Pâme humaine, tout est donné au

monde extérieur. Le développement de l’esprit dans l’histoire et le développement de l’histoire dans la vie universelle, voilà le formidable sujet auquel Goethe s’est attaqué. La plupart des personnages allégoriques qu’il introduit n’ont reçu forme humaine que parce qu’il a été nécessaire de les douer de la parole ; mais les principes représentés par eux sont en dehors et au-dessus de l’homme. La nature intervient parfois directement sur la scène en des morceaux lyriques ou des peintures que fait le poète sans l’intermédiaire d’un acteur. Mais, le plus souvent, le grand payen emploie la méthode mythologique des Grecs et incarne chaque idée dans un être personnel. Que de tableaux cependant relèvent du paysage pur 1 Et comme Goethe semble heureux quand il peut conduire ses héros en pleine campagne, les enivrer du sentiment de la vie, les baigner dans cette lumière qu’il adorait, et dérouler le vaste monde à leurs regards ! Il a dit de lui-même : « l’œil était l’organe principal avec lequel j’embrassais le monde. » Sa poésie ne veut pas seulement nous faire entendre les choses, elle veut les placer sous nos regards, nous les montrer sous leurs formes les plus saisissantes, les livrer à tous nos sens à la fois.

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