CHAPITRE IV
Jouissons un moment de la riche poésie amassée en France depuis la rénovation littéraire, sans nous livrer encore aux inquiétudes que la saine critique peut concevoir. Que de trésors accumulés depuis Chateaubriand par le sentiment de la nature! Puisque le sujet de ce livre nous enferme dans le paysage, dans les questions d’art et de style, profitons-en pour écarter tout ce qui peut devenir un sujet d’amères controverses. Livronsnous sans réserve à ce bonheur, que l’on ne sait plus goûler, d’admirer d’incomparables artistes sans leur demander compte de leur secte ou de leur parti. Si nous essayions d’énumérer toutes les pages splendides nées depuis Atala de cette reprise d’amour entre Pâme humaine et le merveilleux univers, il faudrait citer presque tous les poètes, tous les romanciers, tous les peintres de quelque renom. Les paysages débordant de musique et de lumière qui nous insinuent par tous les sens à la fois de suaves ou sublimes pensées, des descriptions qui font vivre l’objet, des images qui nous rendent les idées visibles à force de justesse et de transparence, un style qui ne laisse plus rien à trouver au peintre et au sculpteur,
voilà des enchantements tout nouveaux dont s’est peuplée la littérature française depuis que notre imagination s’est ouverte à la poésie du monde extérieur. Personne, parmi les plus austères, qui n’ait glané dans cet attrayant domaine. Les historiens, les orateurs sacrés ont usé largement de la peinture, au moins dans les détails du style enrichi d’un luxe d’images que la langue française semblait incapable d’admettre, affadie, énervée comme elle l’était par le dix-huitième siècle. Tous nos prosateurs éloquents rivalisent aujourd’hui de couleurs avec les poètes, et les poètes avec la nature elle-même.
Pour éviter de nous étendre à l’infini ne citons que des morts illustres, Brizeux, Musset, Vigny; ces deux derniers, par leur style, par la véracité et la vivacité des images, par d’exquises et rares descriptions du paysage, par certaines tendances de l’esprit communes à tous les maîtres de notre temps, appartiennent aux interprètes sacrés de la musique de la nature. Mais leur région propre, celle de Musset surtout, c’est te cœur humain, c’est la passion. Sans cesser d’être poète de l’âme, Brizeux est plus souvent qu’eux un paysagiste ; il a reproduit tout entier son cher pays de Bretagne, l’âme et la terre, les mœurs et les sites, les costumes et les accidents du sol, les vieilles chansons du peuple et les éternelles mélodies des landes, des forêts et des grèves armoricaines.
L'auteur de Marie est plus qu’un poète d’églogues, il voit le paysage autrement que comme un agréable décor agencé pour des scènes pittoresques ou gracieuses. La nature elle-même lui parle et saisit son cœur indépendamment du drame humain qui s’y joue. Le Celte entend 'esprit des vieilles forêts, il aime, — en fils religieux
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qui reçut d’elle plus que la vie du cœur, qui en reçut l’inspiration et la poésie,
Sa terre de granit recouverte de chênes.
Il a expliqué lui-même, au début de Marie , le sentiment qui l’entraîne vers le monde rustique : c’est plus que le goût d’un artiste, c’est la conviction d’un penseur, c’est l’instinct d’une âme religieuse, c’est le vrai tempérament de sa race adoratrice de l’infini dans les grands bois.
Cet autre Breton connaît, comme le grand Réné, la tristesse du Celte en face des nouveautés envahissantes et des dévastations commises par l’bomme sur le sein de la vieille mère ; il a comme lui la passion de la liberté, l’élan vers tout ce qui est généreux. C’est l’honneur de son esprit et du temps où il écrivait que, même en une sorte d’idylle comme Marie , les hautes pensées morales, non parfois sans quelques visées métaphysiques, viennent relever la description, le récit et l’expression des sentiments les plus familiers. Le noble enthousiasme du temps, celui de la liberté, jette un cri fréquent sur la lyre du barde breton.
Aimons la liberté ! c’est le souffle de Dieu ,
C’est l’esprit fécondant qui pénètre en tout lieu ,
C’est l’éclair dans la nuit; sur l’autel c’est la flamme ,
Le verbe inspirateur qui rend la vie à lame.
Quand la terre languit dans son aridité,
Comme une large pluie alors la liberté S’épanche, et tous les cœurs à ses fraîches paroles ,
Tels que les fleurs du ciel , entr’ouvrent leurs corolles,
Et le monde a repris sa première splendeur,
Et la nature exhale une suave odeur!
Tont se résout ainsi pour le poëte dans la magnificence de la nature rehaussée par la dignité de l’homme qui l’habite. Ce souci de la beauté morale, de la grandeur, de f esprit en face du monde matériel est ce qui le distingue profondément d’une foule de poètes d’idylles qui l’ont suivi, entouré, et qui sont surtout des peintres, de paysages anacréontiques ou des ciseleurs de camées. Sans parler de l’exquise chasteté de ses tableaux, il y a en lui une sobriété de détails, un constant spiritualisme dans le choix des images qui le sépare des simples coloristes, pour qui tout ce qui est visible est bon à reproduire. C’est un poëte de la nature, et c’est un peintre de l’idéal. Son poëme des Bretons , si familier, on pourrait dire si réaliste, par les scènes qu’il admet , côtoie sans cesse l’épopée et y pénètre souvent. Cette œuvre, qu’il alïectionnait à si juste titre, et que Marie a tenue un peu dans l’ombre, reprendra un jour toute sa valeur. Elle a deux mérites immortels , la vérité , la ressemblance du tableau et l’exécution parfaite. C’est là qu’on retrouvera la Bretagne tout entière, quand ce torrent d’uniformité, qu’on appelle le progrès, aura balayé du sol toute la vieille poésie. Nous revendiquons ce poëme pour le sentiment de la nature, parce que la peinture du paysage de tout le monde extérieur s’y trouve constamment et étroitement mêlée à celles des mœurs et des traditions, si intimement mêlée par chaque image, chaque métaphore, chaque épithète, que la longue description, le paysage proprement dit, devient presque inutile. Le paysage est rare, dans l’œuvre de Brizeux, sous forme de tableau complet et séparé, parce qu’il se réflète en détail dans chaque vers à la façon des anciennes épopées. Au fond, à travers l’élégie , l’idylle et la chanson, Brizeux est de
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génie épique comme les vieux conteurs bretons et gallois. Il est concis et nerveux, et n’a rien de l’abondance orientale de la poésie lamartinienne. Il a d’ailleurs étudié la sobre élégance et la précision des contours à la grande école. Il a sculpté son vieux chêne celtique et parfois son granit de Bretagne avec un ciseau athénien. Plus d’un fragment de marbre de Carrare, rapporté par lui d’Italie, venu du Pentélique ou de Paros dans le vaisseau d’André Chénier, a reçu de sa main la ciselure des vases antiques. Et ce beau vase n’est pas, comme chez tant d’autres, un simple ornement d’architecture, une curiosité de musée archéologique, il est plein d’une liqueur généreuse; le parfum du sentiment s’en exhale, la chaleur de l’idée morale s’y mêle à chaque atome pour réjouir ou fortifier ceux qui s’en abreuvent.
De quelle façon Brizeux a mêlé à l’expression du cœur humain la poésie de la nature en les interprétant l’un par l’autre, comment il a perçu l’idée de Dieu dans la création et senti dans ces choses palpiter une âme sympathique à l’âme humaine, nous n’essayerons pas de le définir; renvoyons nos lecteurs à une page incomparable de Marie, la chaîne d’or , une des plus belles inspirations de la poésie française. Tout Brizeux est là, simplicité et profondeur, élévation et grâce naïve, vérité et familiarité du détail unies à la parfaite élégance, sens pénétrant de cette harmonie du visible et de l’invisible, qui est l’essence même de la poésie de la nature.
Yoilà comment, à travers le cœur, à travers le style, circule, pour tout vivifier, pour tout colorer, le vrai sentiment de la nature; sans que le site et les accidents matériels de la scène deviennent l’objet d’une topographie pittoresque; sans que la peinture, en un
mot, cesse d’être la peinture de l’homme pour devenir le paysage. Le poëte ne décrit pas un site, un phénomène déterminés; il fait mieux que cela , il s’est assimilé la couleur et l’accent, le caractère, toute la musique du site ; il contraint cette musique à faire, comme un orchestre, l’accompagnement de sa pensée, comme ces chants d’oiseaux qui accompagnent du bord des nids la prière du prêtre et le cercueil de Louise. C’est là sans contredit la forme la plus élevée du sentiment de la nature, celle qui s’allie à la poésie lyrique et à la poésie héroïque, et qui nous aide à mieux pénétrer les grandes harmonies de la création, qui nous en laisse jouir plus profondément qu’une peinture directe et détaillée de tel ou tel aspect de l’univers.
On peut suivre dans la poésie la même échelle qui marque dans la peinture l’évolution des genres , depuis la fresque d’église jusqu’au paysage, jusqu’au tableau de nature morte. La place de l’homme et de l’idée morale est successivement réduite, et l’œuvre muette pour la pensée descend à n’être plus qu’un agréable jeu de la couleur! Chaque moment de cette évolution constitue un genre qui a sa raison d’être, avant d’arriver à cet effacement des genres, à cette suppression de l’art qu’on appelle aujourd’hui réalisme, c’est-à-dire à la reproduction sans choix, sans intention, sans idéal du premier objet venu dans la nature. Sur ces divers échelons, se placent les différentes variétés du paysage, depuis les fonds de tableau des poètes épiques et des peintres d’église, jusqu’aux paysages purement naturalistes des maîtres contemporains, en passant par le paysage historique du Poussin et le paysage idéaliste de Claude Lorrain. Enfin, au-dessous de cette école, si brillante
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et si justement admirée aujourd’hui, qui s'attache surtout à exprimer par la couleur le caractère , la musique générale d’un site, commencent des genres inférieurs, où la réalité physique est souvent reproduite de manière à faire illusion au regard sans que l’esprit et le cœur y soient le moins du monde intéressés. Ici règne l’habileté manuelle, mais l’art est complètement fini.