‹ Sentiment de la nature chez les modernesChapitre 45 sur 57 · GEORGE SAND. LA PERFECTION DU PAYSAGE' ÉCRIT · texte numérisé non relu

GEORGE SAND. LA PERFECTION DU PAYSAGE' ÉCRIT

Nous retrouvons toutes les variétés de la description et du pittoresque dans les œuvres littéraires. La peinture de paysage et de nature morte a été introduite à haute dose dans le poëme et dans le roman ; elle s’y développe aujourd’hui au delà de tout ce que comporte le goût et même le sens commun. Dans combien de nos romans, et des plus estimés depuis Balzac, n’est-on pas obligé de sauter par-dessus des vingt et des quarante feuillets de description pour arriver à un trait de caractère, à une situation, à une idée? Un mobilier, un jardin, une toilette, un bouquet retiennent Técrivain aussi longuement que l’analyse d’une passion ou le récit d’une aventure.

Le prétexte, légitime dans une certaine mesure, c’est que le caractère d’un personnage se peint dans les objets qu’il affectionne et qu’il arrange autour de lui, c’est-àdire que le fond et le cadre du tableau aident à la ressemblance, du portrait. Nous concevons que le romancier, plus libre et moins aiguillonné par la situation que l’auteur dramatique, s’attarde dans la peinture des choses intéressantes par elles-mêmes et pour tout le

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monde, un paysage, une cité, un monument, un objet d’art; encore faut-il observer une juste proportion dans ces détails et garder dans le roman , puisque le roman est une histoire personnelle, la place prépondérante au personnage. On conçoit, néanmoins, qu’indépendammeut de leur rapport direct avec la marche de l’action et le développement des caractères, certains grands speciacles , celui d’un beau site, par exemple, attirent le poète et le retiennent parfois un peu au delà de ce qui est nécessaire. L’école buissonnière est de droit dans les œuvres d’imagination ; mais il n’y faut pas passer la journée, l’année entière; sinon le lecteur fait comme l’auteur, il s’égare et l’intérêt ne se retrouve plus. Le paysage a d’ailleurs sa place directe et légitime dans les œuvres de la plume comme dans celles du pinceau. Il peut faire, de la part d’un prosateur et surtout d’un poète, le sujet d’un tableau spécial; mais il risque, dans le roman comme dans l’histoire ou l’épopée, d’entraver ce qui est essentiel, le récit des événements, la peinture de l’homme. Traité dans un cadre particulier, sans action et sans personnage , il est comme un morceau de musique instrumentale et sans parole , consacrée à l’expression d’un vague sentiment.

La loi nécessaire de la description et du paysage entremêlés au roman, à l’épopée, à la peinture d’histoire, c’est de rester subordonnés et de ne pas chercher à captiver l’attention aux dépens du personnage humain. Plus le genre est élevé et s’approche de la haute poésie et de la peinture sacrée, plus le devoir est strict. On ne conçoit pas un poème héroïque , un tableau d’église où le paysage domine. L’amour exagéré delà couleur, cet appétit du visible et du matériel qui s’empare chez nous des arts

GEORGE SANÏÏ.

au détriment de la pensée, peut faire tomber le? plus grands esprits dans cette faute de goût. Voyez les splen^ dides chapelles d’Eugène Delacroix à Saint-Sulpice ! Il s’agissait de glorifier les saints anges et l’auteur choisit entre autres épisodes de leur histoire la lutte de Jacob avec un de ces êtres supérieurs. Devant cette page magnifique, mais exubérante de paysage, est-il nécessaire du discernement d'un critique pour reconnaître qu’une part trop grande a été faite au spectacle matériel et que le vrai sujet, c’est-à-dire le drame sacré, l’action, la pensée religieuse et morale se trouvent à peu près annulés! L’impression hésitante et distraite du simple fidèle, l’atlention éparpillée du visileur nous disent assez que ce n’est point là une peinture d’église. Le héros qu’a choisi le peintre et qu’il expose à l’attention , à la vénération du spectateur, ce n’est ni l’ange, ni Jacob, c’est cet arbre luxuriant, c’est la couleur, c’est le paysage, c’est une harmonie du monde matériel; ce n’est pas une idée; ce n’est pas un fait du monde chrétien.

Sortons de l’enceinte du temple et de la sphère de l’histoire, quittons l’hymne et l’épopée pour la poésie de genre et le roman. A mesure que la fantaisie reprend ses droits, en des sujets moins impérieusement soumis à des lois fixes, c’est-à-dire à un idéal, la description de tout ce qui n’est pas Fhomme, la peinture de l’univers visible, le paysage devient plus libre dans ses allures. Le goût du lecteur fait loi dans le roman, et l’auteur peut lui imposer en fait de descriptions autant que la mode en supporte. Il est, toutefois, une limite qu’un véritable artiste, qu’un écrivain sensé 11e dépasseront jamais, l’écrivain fût-il doué par excellence du talent de paysagiste, du sentiment poétique de la nature.

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