CHAPITRE NEUVIÈME
Témoignages écrits de Montholon^ Bertrand^ Marchand^ Drouot^ etc.
• Dans un écrit posthume du général Bertrand, publié par ses fils un peu tardivement, plusieurs années après sa mort, et longtemps après l'apparition de ce livre, se trouve un passage d'une haute importance et que nous sommes heureux de reproduire, car il confirme, et de la manière la plus explicite, la plus affirmative, tout ce qui est essentiel dans le récit de la mort si chrétienne de TEmpereur. Qu'importe qu'il semble le contredire dans quelques détails qui n'intéressent point ce fait capital? Le lecteur, édifié sur ce point, appréciera pour le reste la valeur de la négation et pèsera les témoignages. Citons maintenant.
M Lorsqu'il approchait du terme fatal, l'Em-
SEJÎTIMENT DE NAt>OLéON, ETC. iéÛ
péreur nous dit qu'il avait relevé les autels en France et rétabli la religion ^ expression qui lui était familière pendant qu'il était sur le trône; que dans son palais^ comme à Sainte-Hélène^ il avait entendu la messe le dimanche; que ses derniers jours devaient être conformes au reste de sa vie; que Fabbé Vignali devait dire la messe dans le lieu accoutumé et réciter les prié* res de quarante heures; qu'il faudrait^ quand il le dirait, faire entrer l'abbé Vignali, et le laisser seul avec lui. Tout ce que l'Empereur a prescrit a été exactement suivi. Nul de nous^ pas plu9 à Sainte-Hélène qu'aux Tuileries ou à Ck>mpiègne , n'avait à se mêler de ce qui se passait entre l'Empereur et son aumônier.
« L'Empereur a manifesté à Sainte-Hélène les «t sentiments religieux qu'il avait publiquement « professés sur le trône. Je puis donner cette « assurance aux hommes sincères de toutes les « opinions comme aux amis de l'Empereur, et « cette marque de respect, je la dois à sa mé- « moire, je la dois à la vérité. »
« Ceux qui ont approché l'Empereur savent « qu'en diverses occurrences il a dit et répété : « Je crois tout ce que croit mon curé, n
Maintenant laissons parler M. de Montholon,
i19 SENTIHENT DE NAPOLÉON
<kmt le kikgage aCfimiatif ne lai$3e rien à désir' reT. Voici une première lettre adreeeée par lui 9l {eu M. de Beauterne :
« Monsieur,
« Vous m avei à plusieurs reprises demandé mou opinion sur les cxoyançes religieuses du l^and homme auquel j'ai fermé les yeux. Je n'ai pas cru devoir répondre; vous connaissez les mo^ifo de uion silence. Votre lettre du 6 déeett^l^re m'oblige à regret à me départir de ce système 9 et à redresser des erreurs auxquelles ma position d'écrivain consciencieux pourrait donner de la valeur.
« Gomme homme^ Napoléon croyait. Comme roi> il jugeait la religion une nécessité^ un moyen puissant pour gouverner.
« L'un d^ premiers actes de son avènement au pouvoir suprême fut de relever les autels renveirs^ par la tempête de 93 ^ de rappeler les prêtres au milieu de leurs ouailles^ et de les placer sous l'égide protectrice d'une loi fondamentale de l'Ëlati le Concordat de iaoï.
« 11 n'a iapàais dit : Le Concordat fut la plut ^[raode foute de moar^e.
SUR LE CBRISTlÂNtSUË. iH
« Il n'a jamais demandé au Saint-Siège d'autoriser en France ou en Italie la suppression des couvents, ou la vente de leurs biens. Les couvents étaient supprimés, et leurs biens vendus en France et dans la république Cisalpine, long* ' temps avant qu'il ne revînt d'Egypte.
« Le mariage des prêtres n*à jamais été rolv jet d'une négociation entre son cabinet et lô Saint-Siège. Le célèbre Fox lui reprochant de n'en avoir pas fait une condition du Concordat, il lui répondit : « J'avais et j'ai besoin de paci- « fiier : c'est avec de l'eau bénite, et non avec de « l'huile bouillante que l'on calme les plaies t théolôgiques. »
« L'enlèvement du Pape est le fait personnel du général Miolis; il n'a jamais été prévu ni ordonné par l'Empereur.
« Une partie notable de la correspondance entre Napoléon et Pie VU, depuis 180o jusqu'en 1809, est restée secrète. Je le regrette; ces lettres témoigneraient des opinions religieuses de l'Empereur et de ses vues, comme chef de l'empire d'Occident, pour la gloire et la prospé^ rite de l'Église catholique.
« Les querelles entre le cabinet des Tuileries et le Saint-Siège n'eurent jamais pour cause
i72 SENTIMENT DE NAPOLÉON
une question religieuse; elles furent toutes politiques; elles datent de 1805^ époque à laquelle les escadres de la troisième coalition menaçaient les côtes d'Italie d'un débarquement an- ^lo-russe.
« L'armement d'Ancône entrait dans le plan général de défense de l'Italie. L'Empereur chargea son ambassadeur à Rome de le demander au gouvernement du Pape; il offrit un traité d'alliance offensive et défensive entre le roi d'Italie et la cour de Rome. Le pape refusa; il répondit que : « Père des fidèles^ il ne pouvait « entrer dans aucune ligue contre ses enfants^ « et ne pouvait ni ne voulait faire la guerre à « personne. » L'Empereur répliqua : « L'his- « toire des papes est pleine de leurs ligues avec « les empereurs, les rois d'Espagne ou les rois a de France. Jules II a commandé des armées; « en 1797, moi, général Bonaparte, j'ai battu a l'armée de Pie VI combattant dans les rangs « des Autrichiens la république française; et, « puisque, de nos jours, les bannières de Saint- « Pierre ont pu flotter saintement à côté des « aigles d'Autriche, elles peuvent bien flotter tt sur les murs d'Ancône , comme alliées de <i l'aigle de France. Cependant, par respect pour
a les scrupules du Saint-Père^ je consens que le « traité d'alliance soit restreint au cas d'attaque tt de la part des infidèles ou des hérétiques. »
« Les événements marchaient rapidement dans ces temps de lutte à mort entre l'Angleterre et la France. Il fallait qu'Ancône fût occupé à tout prix. L'Empereur^ n'espérant plus rien des instances du Saint-Siège^ et dominé qu'il était par l'intérêt du salut de ses états d'Italie^ ordonna à la division Miolis de mettre garnison dans Ancône^ et d'occuper militairement les marches et les légations. Le nonce quitta Paiis sur l'heure^ et^ ministre de la plus petite des puissances temporelles^ il déclara sans hésiter la guerre au colosse de l'Empire fragciçais. Napoléon ordonna à son ambassadeur de rester à Rome^ et d'affecter que rien ne fût changé dans les relations diplomatiques.
tt La bataille d'Essling rendit un instant l'espérance aux ennemis de l'Empereur. En Italie, l'exaspération populaire se manifesta avec violence ; le cri de : Mort aux Français ! retentissait de tous côtés. Le général Miolis avait à peine quelques mille baïonnettes disséminées sur une étendue de plus de soixante lieues; il gardait Rome avec moins de quinze cents hommes. Sa
174 SENTIMENT DE NÂPOlioN
position était bien critique ; il ne vit de salut que dans la désobéissance à ses instructions, et ne recula pas devant l'effroyable responsabilité de violer la sainteté du vicaire de Jésus-Chjist; il enleva le pape au milieu de la nuit et le fit conduire à Florence. La foudre n*a point d'effet pltfe subit; la stupeur la plus profonde remplaça, sur les places publiques et dans les montagnes, relîervescence si menaçante de la veille.
w La grande duchesse de Toscane ne fut pas plus étonnée qu*un général eût osé désobéir à son frère, qu'elle ne fut effrayée de la responsabilité qui pèserait sur elle si le pape restait en Toscane ; elle expédia courrier sur courrier au quartier-général impérial, et demanda avec instance au général Miolis de diriger le cortège par le littoral sur les côtes de Gênes. Le général Miolis y consentit. Le pape fut conduit à Savone.
« Rien n'égala le mécontentement de l'Empereur; sa pensée profonde comprit instantanément tous les embarras qui naîtraient pour lui de Tenlèvement du pape; ses convictions religieuses ne furent pas moins froissées, et son premier mouvement fut d'ordonner de ramener sur l'heure le pape à Rome. Mais tout à la fois les rêves du général Bonaparte, les projets de
SUA LE CHai8TIANISlf£« iT&
l'Empereur recevaient^ de renlèvemefit du pape^ la possibilité d'être réalisés. Des trois obstadea qui s'étaient opposés à l'unité italique , deux avaient été levés par la volonté de l'Empereur; le troisième > celui devant lequel cette volonté presque magique se croyait impuissante^ la r^ sidence des papes à Rome^ venait de tomber.
Une de ces combinaisons inexplicables du destin transportait la chaire de Saint-Pierre des bords du Tibre à ceux de la Seine. Paris serait la capitale du grand empire^ et la résidence du souverain pontife de 80 millions de catholiques. la puissance spirituelle des papes s'accroîtrait naturellement de l'appui de la toute^puissance temporelle de l'Ehipereur; les beaux temps de FÉglise renaîtraient. Le déplacement du pape était un fait acquis à la fortune de l'empire ; Njq>oléon l'accepta^ il eut tort ^; mais du moins estril certain qu'il ne fut point dans sa volonté de porter atteinte à la sainteté du chef de l'fi~ glise. La lettre qu'il écrivit en cette occasion à l'évêque de Nantes^ en serait une preuve au besoin : tf Monsieur l'évêque ^ soyez sans inquié- « tude> la politique de mes Etats est intime*-
* Ah! certes; et comme les événements l'ont terriblemeni prouvé! (Aé'mton.)
« ment liée avec le maintien et la puissance du « pape. Il me faut qu'il soit plus puissant que « jamais. Il n'aura jamais autant de pouvoir que <c ma politique me porte à lui en donner. r>
a L'enlèvement du pape ne fut donc point un acte de la volonté de TEmpereur. C'est un de ces funestes accidents qui trop souvent adviennent en politique, comme dans le cours de la vie.
« Napoléon comprenait les intérêts de l'Église; il les adjoignit constamment à ceux de la cpuronné^ dans les méditations de son génie.
Tout ce que l'Eglise catholique a retrouvé de puissance en France depuis quarante ans^ ellg le lui doit.
tt Napoléon est mort comme il a vécu^ comme il a régné. Son testament l'atteste à l'histoire; il commence par ces lignes : Je meurs dans là religion catholique^ apostolique et romaine^ dans laquelle je suis né^ il y a plus de cinquante ans.
« J'avais déjà passé trente-neuf nuits au chevet de son lit, sans qu'il eût voulu permettre, même à mon vénérable compagnon de chaîne , le général Bertrand, de me remplacer dans ce pieux et filial service, lorsque, dans la nuit du 29 au 30 avril, il affecta d'être effrayé de ma fa-
ligue ^ et m'engagea à faire venir à ma place l'abbé Yignali. L'instance que mit FEmpereur me prouva qu'il parlait sous l'empire d'une préoccupation étrangère à la pensée qu'il m'ex* primait; il me permettait de lui parler comme à mon père; j'osai lui dire ce que je comprenais de son insistance. Il me répondit sans hésiter : «Oui, c'est le prêtre, et non le montagnard « corse que je demande. Veillez à ce qu'on me « laisse seul avec lui, et ne dites rien. » J'obéis, et lui amenai immédiatement l'abbé Vignali, que je prévins du saint ministère qu'il allait remplir. Vers quatre heures, l'aumônier sortit, et j'entrai.
Cl Vous n'attendez sûrement pas de moi, monsieur, le récit de l'entretien que j'eus alors avec l'Empereur, et vous trouverez simple que je me borne à vous dire ma conviction. Les médita-* lions du génie prodigieux de Napoléon n'avaient point effacé chez lui les impressions religieuses de son enfance italienne; loin delà, elles les avaient développées comme croyance, et si quelques actes de son règne semblent être en contradiction avec cette vérité, c'est qu'habitué qu'il était à tout soumettre aux exigences de son ambition royale, il commandait dans ce cas à la religion ,
comme journellement 11 exposait sa vie ou eommandait à ses passions.
« C*est par Tordre de rEoipereur que l'abbé Vignali a dit dans la chapelle de Longwood les prières des agonisants, et que le service a été célébré, avec tout le cérémonial possible > à Sainte-Hélène.
« Recevez, Monsieur, Tassurance de la considération très-distinguée avec laquelle j*ai l'honneur d'être,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
tt F. MONTHOLON. »
Voici une autre lettre du général Montholon à M. de Beauterne, qui lui éarivait relativement à un j ournal des Dires et des Faits religieux de Satn^e- Hélêne , ioumal connu de l'Empereur, qui le lisait et le corrigeait même au besoin. M. de Montholon avait eu dans ses mains cette pièce importante, qu'à son retour en Europe l'abbé Vignali, à ce qu'il ^^royait, avait dû remettre au cardinal Fesch. M. de Beauterne le priait d'écrire à celui-ci pour en avoir copie. Voici la lettre du général à l'écrivain :
SUE LE CHRISTIANISME* i7d
a Monsieur,
a Je me suis empressé d'écrire à Son Altesse, làgr le cardinal Fesch, conformément au désir que vous m'en avez témoigné, pour lui demander copie des procès-verbaui qu'a dû lui remettre M. Tabbé Yignali. Je ne puis, avant d'à-* voir reçu la réponse de Son Âltesiïe, Mgr le cardinal, rien ajouter comme détails au fait sur lequel vous m'avez interrogé dans l'intérêt de l'histoire, et auquel j'ai répondu en vous donnant communication du premier paragraphe du testament de l'Empereur, qui ne peut laisser aux incrédules le plus léger doute sur les sentiments religieux qui le dominaient à ses derniers moments , et qui, dans ma conviction pro fonde, furent ceux de toute sa vie.
« Recevez, Monsieur, l'expression de la considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
« Votre très-humble et très-obéissant ser
Titeur,
« Le général Montholon. »
Les nécessités d'impression ne permirent pas à l'auteur d'attendre l'envoi du manuscrit en
180 SKNTIMËNT DE NAPOLÉON
question. Peut-être aussi celui-ci ne s'est-il pas retrouvé. On ne pourrait s'en étonner par suite de la mort tragique du pauvre abbé Vignali, assassiné en- Corse peu de temps après son retour. Cette catastrophe nous prive ainsi d'un témoignage précieux, et le premier que, sans cette fatale circonstance, on eût dû invoquer. Heureusement que d'ailleurs les preuves surabondent.
Quelque temps après, M. de Beauteme écrivait au général en lui envoyant un premier exemplaire de son livre :
«... J'espère que les idées religieuses de l'Empereur, recueillies de votre bouche et que je vous ai déjà lues en partie, je crois, vous plairont plus encore dans la citadelle de Ham que dans votre appartement du Luxembourg? »
M. de Montholon répondait entre autres choses :
« J'ai lu avec un vif intérêt votre ouvrage : « Sentiment de Napoléon sur le Christianisme, et (( je ne pense pas qu'il soit possible de mieux « exprimer les croyances religieuses de l'Em- « pereur. »
Voici maintenant une lettre de M. Marchant, lettre dont *il a été parlé dans le cours de cet ouvrage.
« MoD sieur >
« Il ne m*a point été possible, ces jours-ci, comme je me proposais de le faire, de répondre à la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m*écrire. Je n*ai point écrit à M. Saint-Denis, pensant qu'il avait peu d'éclaircissement à apporter dans la question que vous avez le désir de connaître.
<t Je crois plus convenable, M. le comte Montholon vous ayant donné ses souvenirs, de vous donner les miens. Ce qui me laisserait croire à un acte religieux, c'est qu'étant seul auprès de l'Empereur dans la matinée du 1*^' mai, M. l'abbé Vignali entra et me dit que les intentions de l'Empereur^ communiquées par M. le comte Montholon, étaient d'être seul avec lui. Quand l'abbé Vignali sortit delà chambre^ je revins auprès de l'Empereur; je le trouvai, comme toujours, calme et résigné, ne laissant rien apercevoir de ce qui s'était passé. Quant à la conversation rapportée par le docteur Antommarcbi, elle s'est passée dans la chambre à coucher^ huit jours avant que l'Empereur la quittât pour aller dans le salon où il est mort : j'étais pré-
sent; cette conversation est exacte, sauf Tomisrsion du mécontentement éprouvé contre le docteur à propos de son inconvenante hilarité dans un moment aussi solennel. Ne craignez pas de dire, sous ma responsabilité, qu'il fut tancé dHifOr portancef comme il méritait.
« Ce fut à la suite de cette conversation qu'un autel fut élevé. Je regrette, monsieur, de ne pouvoir vous donner de plus ample» renseignements, mais ce sont les seuls à ma connaissance.
Veuillez, je vous prie, accepter la considérar tion distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être. Monsieur,
« Votre très^humble et très-obéissant serviteur.
Marchant.
Ajoutons à ces témoignages celui de Drouot, qu'il suffît de nommer, de Drouot, cet héroïque soldat et cet admirable chrétien. Il écrivait à M. de Montesquieu :
m Par l'ensemble des relations que j'ai eu la tt bonheur d'avoir avec l'Empereur, j'û acquis « la conviction de ses sentiments religieux* »
Bornons là ce chapitre des pièces justificatives qu'on pourrait sans doute grossir encore. Mais à quoi bon? le lecteur n'a plus à former sa conviction.
APPENDICE
DROnOT, CÂMBRONNE^ PONIÂTOWSKI, HÂCDONâLD; HONCET^ NANSOUTT^ DE BELLUNE^ NET, BUGEAUD^ ETC.
Il a paru à Técrivain chargé de revoir Fou- Trage de feu M. de Beauterne que ce serait ajouter beaucoup à l'intérêt du livre et le compléter^ que d'y joindre un nouveau chapitre sur les Illustres guerriers de l'Empire, chrétiens dans leur noble vie^ ou tout au moins dans l'acte le plus solennel^ celui où le fond du cœur se montre. <c Car tt on ne ment pas à Dieu en face de la mort ! i»
186 APPENDICE
comme Ta écrit le brave Gaulaincourt dans son testament. L*auteur a taché de rendre aussi piquantes que possible^ dans leur brièveté^ ces Notices écrites avec une sympathie qui n'exclut pas rimpartialité.
DROUOT (Antoine).
Dans son estime pour la vertu de Drouot^ celui qui se connaissait m hommes, le nommait le sage de la grande armée.
Et de sa capacité militaire^ il ne faisait pas un moindre éloge, et L*Empereur^ d'après le Mémorialy élevait au plus haut point les talents et les facultés de Drouot. Il n'hésitait pas à le supposer supérieur à un grand nombre de ses marechaux et capable de commander cent mille hommes. Et peut-^tre ne s'en doute-t-il pas^ ajoutait-il^ ce qui ne serait en lui qu'un mérite de plus. )>
Une autre fois encore il disait : « qu'il n'existait pas deux officiers au monde pareils à Murât pour la cavalerie^ à Drouot pour l'artillerie, y»
Pourtant ce n'est que tardivement qu'il avait
connu tout le mérite de Drouot. Mais dès lors^ dans toutes les circonstances critiques^ dans ces solennels moments où il faut qu*un coup décisif décide du sort de la bataille^ toujours on Tentendait s*écrier : DrouotL.. où est Brouot? Et Drouot accourait comme à Wagram^ à Lutzen^ à Bautzen , à Champaubert^ etc. ; il accourait avec ses cent pièces d'artillerie, et la victoire restait fidèle à nos aigles. Il ne tint pas à lui qu'il en fût de même à Waterloo, oii il tira le dernier coup de canon.
Mais quels que fussent les talents militaires de Drouot, ce n'est pas à eux qu'il doit sa plus belle gloire; non, tant d'admirables vertus, la bonté, le désintéressement, la droiture, la pureté des mœurs, la piété, la charité qu'il fit admirer dans les camps, comme à son retour de l'armée, illustrèrent surtout son nom d'une incomparable auréole. C'est parce qu'il reproduisait en lui les plus beaux types de la gloire guerrière, dans lesquels la vaillance héroïque s'unit à la piété, « que la bouche la plus éloquente de ce temps, peut-être, » au dire de M. Louis Veuillot, s'est plu à célébrer sa mémoire. On comprend que je veux parler de V Oraison funèbre de Drouot, par le P. Lacordaire, à laquelle je regarde comme
DE l'empire. i89
uoe bonne fortune de pouvoir emprunter quelques citations. Par exemple^ cet épisode relatif à la retraite de Russie :
<( 11 fallait aux yictorieux fugitifs de Moscou^ une autre science et un autre courage que ceux du soldat : il leur fallait la science de la force morale^ le courage de souffrir et d'espérer tou* jours. Drouot les avait... 11 résolut de les communiquer à ses compagnons d*armes> à ceux du moins qui lui étaient particulièrement confiés et qui allaient partager avec lui le sort de cette formidable aventure. Chaque matin donc^ en plein air^ comme s'il eût été sous le ciel de Naples^ il ôtait son uniforme^ ouvrait le col de sa chemise^ appendait un miroir à Taffût d'un canon^ se faisait la barbe et se lavait le visage devant toute sa troupe. Il n'y manqua pas un seul jour^ à quelque degré douloureux que la température descendit. La Providence récompensa son dévouement. Il ramena jusqu'en Pologne toutes ses batteries^ sans avoir perdu un seul canon. C'est dire assez qu'il n'avait pas seulement sauvé le matériel, mais qu'il avait eu le bonheur de sauver aussi la plus grande partie de ses enfants. »
L'Empire tomba, et le vide se fit autour de
i9d LES HÉROS CIRÊTIENS
l'Empereur. Mais Drouot^ l'un de ses aides-^ecamp depuis la campagne de Russie^ « était de ces hommes, dit M. Veuillot, dont le cœur s'élève lorsqu'ils voient baisser la fortune. Il émvit à sou ami le général Evain (il avril 1814) : « raccompagne Sa Majesté à File d'Elbe^ et je ne « quitte point dans l'adversité le souverain que « j'ai aimé et bien servi dans sa prospérité. Je « renonce à ma patrie, à ma famille, à mes af- « fections les plus chères. Le sacrifice eût été « mille fois plus grand de renoncer à la recon- « naissance. »
Dans les tristes jours qui précédèrent le dé^ part^ Napoléon demanda au général Drouot quelle était, sa fortune.
— - Environ deux mille quatre cents firancs de rente, répondit le général,
-«- C'est trop peu! qui sait l'avenir? Il ne faut pas qu'après moi mes amis se trouvent dans le besoin, parce que leur dévouement à ma personne et au pays leur a fait négliger leurs propres intérêts. Je vais vous donner deux cent mille francs.
— A Dieu ne plaise, Sire, répondit Drouot, que j'accepte. On dirait que l'Empereur, dans l'adversité, n'a U'ouvé d'amis qu'à prix d'or, et