‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris. 2. Sér.: Au largeChapitre 10 sur 46 · LE DEPART DES CORNEILLES · texte numérisé non relu

LE DEPART DES CORNEILLES

Au temps que les Corneilles braient.

Et la froidure s'achemine.

Aussitôt que la froide automne An front pâlissant des coteanx De lambeaux glacés se couronne.

O Corneilles, bruyants oiseaux, Sur les falaises résonnantes Vous forme? vos troupes flottantes Et pleines de stridents accords.

Vous déployez larges vos ailes.

Et loin de nos plages cruelles Vous dirigez vos longs essors.

En quel secret recoin du monde

Allez-vous donc, ô noirs oiseaux,

Enfouir votre peuple immonde

Et chercher des soleils plus beaux ?

Quelle atmosphère favorable.

Quel paysage plus aimable

Vous ravissent à nos climats ?

Est-ce au Couchant ? Est-ce à l'aurore ^

Serait-ce au rivage du Maure ?

Le vulgaire ne le sait pas.

40 SENTIMENTS ET SOUV^ENIRS

Ah ! c'est pourtant sur nos rivages Que s'ouvrit pour vous le berceau :

C'est à l'ombre de nos bocages Qu'il pendit à son vert rameau ; Ce sont nos lx)is et nos montagnes Nos \ieux rochers et nos campagnes Qui charmèrent vos premiers jours, Où frissonnèrent de vos ailes Les ombres naissantes et grêles, Qui virent vos premiers amours.

Ah ! sur nos campagnes chenues Quiconque a vu passer l'hiver Comprend qu'aux rives inconnues Vous demandiez l'exil amer.

Car l'exil funeste et morose Est un€ moins cruelle chose Que notre hiver tant rigoureux ; Oui, l'exil a moins d'amertume, Sa funèbre langueur consume Moins que chez nous l'hiver afïreux.

Tl n'est pas, jusqu'au bout du monde, Un séjour cruel et maudit Où la neige piquante alx)nde Comme au front de notre bandit.

Où la bise qui tourbillonne En levant sa large colonne De frimas au toucher mortel AUigne au dos de ses campagnes, Comme ici, de longues montagnes' Qui menacent i)arfois le ciel ;

Où. crime aurore à l'autre, en proie

A la tristesse, au pâl«s ennui.

Blasé, sans travail et sans joie.

On demande au \\ce un appui ;

Où la tyrannique indigence

Fait naître et régner l'a souffrance

Au toit sombre du laboureur ;

Où la famine. La détresse,

Le crime auprès de la paresse.

Sur leurs pas épandent l'horreur :

Où se gaudit et règne en maître

Le rhumatisme douloureux,

Où chaque heure en tout lieu fait naître

Par cents Ifes fléaux catharreux ;

Où. le front ceint d'hypocrisie,

Circule l'affreuse phtisie

En semant la peur et la mort ;

Où d'une aurore à l'autre aurore

L'on voit mille autres maux éclore

Ainsi que chez nous c'est le sort.

Xon. sous ses glaces sans mesures

Ses nuits aux manteaux froids et longs.

Avec ses géantes froidures

Et ses éternels aquilons.

Le pôle n'est pas plus horrible

Plus meurtrier et plus terrible.

Dans ses gigantesques rigueurs

Que nos bords, glaciers délétères

Où l'hiver gonflé de colères

Traîne ses mortelles lonsfueurs.

Ah ! fuyez notre hiver horrible,

O noirs oiseaux, vous faites bien ;

Déployez votre aile fiexible,

Hâtez-vous, l'exil n'y fait rien.

Allez lui demander la vie

Avec la campagne fleurie

Et l'épi lourd du laboureur,

L'aube en pleurs et les verts feuillages

Les reflets d'un ciel sans nuages,

Et les zéphyrs et le bonheur.

Oui, fuyez, bruyantes Corneilles, Hâtez-vous par tous les chemins !

Fuyez, et fermez vos oreilles Aux discours de naïfs humains Qui prétendent que leur patrie A toujours l'a face fleurie.

Lors même qu'elle est sans étés Et qu'une flamme colossale Contre le givre et la rafale Nous y tient à peine abrités.

Ces patriotes en délire

Qui vantent, chantent nos glaçons.

En vous moquant laissez-les dire,

Et vivez si nous périssons.

Car c'est dans un effort pénible,

Poursuivis par la mort horrible

Qui plane sur nos blancs déserts ;

C'est du moins pâlis par les transes,

Sans force, écrasés de souffrances,

Qu'ils vantent, chantent nos hivers

C'est ainsi qu'au bord du vieux Gange

Un peuple fanatique et sot,

Ecrasé sous son char étrange

Acclame le dieu Jagrenaut,

Que le fou qui du Nil immonde

Habite la rive féconde.

Mais dont la mort glace le flanc.

Se plaît à mourir et jubile

En adorant le crocodile

Qui le dévore et boit son sang.

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