LE DEPART DES CORNEILLES
Au temps que les Corneilles braient.
Et la froidure s'achemine.
Aussitôt que la froide automne An front pâlissant des coteanx De lambeaux glacés se couronne.
O Corneilles, bruyants oiseaux, Sur les falaises résonnantes Vous forme? vos troupes flottantes Et pleines de stridents accords.
Vous déployez larges vos ailes.
Et loin de nos plages cruelles Vous dirigez vos longs essors.
En quel secret recoin du monde
Allez-vous donc, ô noirs oiseaux,
Enfouir votre peuple immonde
Et chercher des soleils plus beaux ?
Quelle atmosphère favorable.
Quel paysage plus aimable
Vous ravissent à nos climats ?
Est-ce au Couchant ? Est-ce à l'aurore ^
Serait-ce au rivage du Maure ?
Le vulgaire ne le sait pas.
40 SENTIMENTS ET SOUV^ENIRS
Ah ! c'est pourtant sur nos rivages Que s'ouvrit pour vous le berceau :
C'est à l'ombre de nos bocages Qu'il pendit à son vert rameau ; Ce sont nos lx)is et nos montagnes Nos \ieux rochers et nos campagnes Qui charmèrent vos premiers jours, Où frissonnèrent de vos ailes Les ombres naissantes et grêles, Qui virent vos premiers amours.
Ah ! sur nos campagnes chenues Quiconque a vu passer l'hiver Comprend qu'aux rives inconnues Vous demandiez l'exil amer.
Car l'exil funeste et morose Est un€ moins cruelle chose Que notre hiver tant rigoureux ; Oui, l'exil a moins d'amertume, Sa funèbre langueur consume Moins que chez nous l'hiver afïreux.
Tl n'est pas, jusqu'au bout du monde, Un séjour cruel et maudit Où la neige piquante alx)nde Comme au front de notre bandit.
Où la bise qui tourbillonne En levant sa large colonne De frimas au toucher mortel AUigne au dos de ses campagnes, Comme ici, de longues montagnes' Qui menacent i)arfois le ciel ;
Où. crime aurore à l'autre, en proie
A la tristesse, au pâl«s ennui.
Blasé, sans travail et sans joie.
On demande au \\ce un appui ;
Où la tyrannique indigence
Fait naître et régner l'a souffrance
Au toit sombre du laboureur ;
Où la famine. La détresse,
Le crime auprès de la paresse.
Sur leurs pas épandent l'horreur :
Où se gaudit et règne en maître
Le rhumatisme douloureux,
Où chaque heure en tout lieu fait naître
Par cents Ifes fléaux catharreux ;
Où. le front ceint d'hypocrisie,
Circule l'affreuse phtisie
En semant la peur et la mort ;
Où d'une aurore à l'autre aurore
L'on voit mille autres maux éclore
Ainsi que chez nous c'est le sort.
Xon. sous ses glaces sans mesures
Ses nuits aux manteaux froids et longs.
Avec ses géantes froidures
Et ses éternels aquilons.
Le pôle n'est pas plus horrible
Plus meurtrier et plus terrible.
Dans ses gigantesques rigueurs
Que nos bords, glaciers délétères
Où l'hiver gonflé de colères
Traîne ses mortelles lonsfueurs.
Ah ! fuyez notre hiver horrible,
O noirs oiseaux, vous faites bien ;
Déployez votre aile fiexible,
Hâtez-vous, l'exil n'y fait rien.
Allez lui demander la vie
Avec la campagne fleurie
Et l'épi lourd du laboureur,
L'aube en pleurs et les verts feuillages
Les reflets d'un ciel sans nuages,
Et les zéphyrs et le bonheur.
Oui, fuyez, bruyantes Corneilles, Hâtez-vous par tous les chemins !
Fuyez, et fermez vos oreilles Aux discours de naïfs humains Qui prétendent que leur patrie A toujours l'a face fleurie.
Lors même qu'elle est sans étés Et qu'une flamme colossale Contre le givre et la rafale Nous y tient à peine abrités.
Ces patriotes en délire
Qui vantent, chantent nos glaçons.
En vous moquant laissez-les dire,
Et vivez si nous périssons.
Car c'est dans un effort pénible,
Poursuivis par la mort horrible
Qui plane sur nos blancs déserts ;
C'est du moins pâlis par les transes,
Sans force, écrasés de souffrances,
Qu'ils vantent, chantent nos hivers
C'est ainsi qu'au bord du vieux Gange
Un peuple fanatique et sot,
Ecrasé sous son char étrange
Acclame le dieu Jagrenaut,
Que le fou qui du Nil immonde
Habite la rive féconde.
Mais dont la mort glace le flanc.
Se plaît à mourir et jubile
En adorant le crocodile
Qui le dévore et boit son sang.