‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris. 2. Sér.: Au largeChapitre 2 sur 46 · MON SEJOUR · texte numérisé non relu

MON SEJOUR

Quelle caverne est étrangère Quand on y trouve le bonheur ? Gresset.

Ami fidèle et cher, tu désires connaître

Ce qui peut loin de toi me faire du bien-être !

Je te le vais tracer. Le détail en est court :

En moins d'un quart de nuit la plume le parcourt.

En face du Midi j'habite une mansarde.

Deu.x châssis, une table à la jambe criarde,

Une horloge-miroir, un livre pour prier.

Un canif, une plume avec son encrier.

Telle est ma friperie. Un rien dans ce réduit m'amuse.

Même souventes fois j'y cajole la Muse.

La Muse, la volage au cœur froid à moitié

Qu'à vingt ans sans trompette un soir je mariai !

Tu t'en souviens, ami, car tu fus de la noce.

Qu'elle a su depuis lors faire de fois la rosse !. . .

Mais soyons chariial^le et n'en médisons point.

Lorsqu'elle veut bouder, je m'enfuis à ma chaise

Sans chicane oublier la méchante à mon aiv<e.

Là. par le verre embrumé d'un coin du soupirail,

J'entrevois de l'église un angle du ])()rtail.

Au penchant d'un coteau quelques arpents de terre,

Une grange en bois noir cpie je crois millénaire.

l'n puits à l'eau bourbeuse, une vieille maison.

Et, j'en suis indigné, pas un point d'horizon.

AL' LARGK 15

Si je veux voir le front de l'antique Borée,

Je descends le couloir à la rampe pourprée

Par où je sais grimper à mon petit logis.

J'aperçois au sortir des vergers., des taillis.

Dont \nnn reil en passant admire le feuillage.

Puis i 'arrive à deux troncs, arbres du plus vieil âge,

Que j'ai vus se prêter en bien des mauvais jours

Contre les vents d'orage un mutuel secours.

Une même racine au même antre asservie

Avec la même sève alimente leur vie :

Le même doux murmure enchante leurs rameaux

Qui, pour mieux .s'embrasser, se courbent en arceaux

Si l'un deux quelque jour se déracine et tombe.

L'autre, à n'en pas douter, le suivra dans la tombe (*}

Je médite un instant la sublime leçon

Qu'ils donnent sans disinite à l'humaine raison.

Puis je m'assieds entre eux. la face vers Borée

Que je trouve souvent la lèvre bigarrée.

Là. je suis sur un mont, un sublime juchoix :

J'v domine des bois au grand feuillage noir

Dont s'en\"eloppe au Inin le féeri(|ue rivage

Où le beau Saint-Laurent dort sous le frais ombrage.

En face, et -sous mes pieds, sont deux minces galets

Où (|uel{|ues \ieux ])êcheurs attachent leurs filets.

Et plus de cent es(|uifs à la \-oile tremblante

Tout près \iennent s'ancrer à la glai-^e écumante.

Tel se peint en huit vers l'adorable tableau

Qui semble sous mes pieds défier le pinceau.

* Voir plus loin Les deux Peupliers.

l6 SENTIMENTS ET SOUVENIRS

Une forêt de joncs par les flots arrosée

Forme un large avant-plan à la rive opposée.

;Mais si de ce bourbier je soulève les yeux,

En arrière, et semblant incrustés dans les cieux,

J'aperçois des monts hauts à dérouter la vue

Par pics et tourillons s'élancer dans la nue.

Et j'admire à leur base un léger chapelet

De maisons qu'on dirait ou d'albâtre ou de lait

Dont s'entoure le front d'une longue colline

Oui vis-à-vis de moi coquettement s'incline :

Je salue en retour ses pâturages verts>

Et ses pieds qu'en chantant baignent les flots amers.

Voilà qui peut charmer une âme un peu vibrante. Cela me charme-t-il ? A bon droit je m'en vante. Mais, de l'Est à l'Ouest, du Sud à l'Aquilon, Nulle part ne parait un seul point d'horizon. Je me trompe. Il est vrai, par une dentelure Du côté dé Beauport — triste et cruel augure ! — J'en aperçois un coin vaporeux et lointain. Mais il est bien étroit, plus étroit que la main. Lorsque mon œil distrait par hasard l'envisage. Je crois surprendre au vol une nique, un outrage Que me lance de loin cet odieux pays.

J'abaisse le regard en fronçant les sourcils : Durant quelques inetants le Couchant m'est en haine. Son reflet empourpré me fatigue et me gêne. Et je voudrais même être un de mes peupliers ! Moins rudes à fcnirbir, moins sages, moins caissiers, Que nous tous, sots humainf^ pleins de philosophie. Ils savent vivre à deux et de la même vie.

Je leur dis quelquefois : « Ensemble, arbres heureux,

Vous pouvez défier l'aquilon douleureux.

Si l'on vous imitait, modèles de la terre,

Qui se brise à trente ans deviendrait centenaire.

De plus, si, moins remplis de sagesse et moins fats,

Nous étions peupliers, Beauport ne serait pa^.

Page 1